EMPOISONNEMENT PAU L’ARSENIC
> souvent apparaître des éruptions de formes diverses, qu’a décrites mieux que personne et en excellent observateur, le docteur Imbert-Gourbcyre (1), tantôt de simples taches pétéchiales, tantôt des élevures vésiculeuses ou papuleuses, tantôt des plaques d’urticaire, ou de véritables pustules ; dans quelques cas rares, on a vu survenir un véritable ictère. Au milieu de ces désordres, l’intelligence reste intacte, mais l’apparence de réaction dure peu, le pouls tombe, devient de plus en plus fréquent, plus faible ; les sens s’obscurcissent par moments, le subdelirium apparaît, les extrémités se glacent, les crampes ne cessent plus, et la mort vient terminer cette scène cruelle dans l’espace de deux à six ou dix jours. Cette terminaison n’est pas cependant nécessairement fatale; les accidents peuvent être enrayés.
Lorsque l’empoisonnement arsenical tend à la guérison, on voit, après des vomissements et des évacuations toujours abondantes, les principaux symptômes s’amender lentement; la fièvre, le mal de tète, la douleur au creux de l’estomac, les crampes, persistent encore pendant quelque temps, mais la sécrétion urinaire se rétablit, la peau reprend ses fonctions et se couvre de sueurs, souvent aussi des éruptions indiquées plus haut. Le malade reste néanmoins disposé à la somnolence, tourmenté par des tintements d’oreilles; et l’on constate au cœur un bruit de souffle anémique. La guérison s’opère ainsi d’une manière plus ou moins difficile, dans un temps qui varie de douze à quinze jours, à un, deux ou trois mois. Pour peu que les accidents aient offert une certaine gravité, elle est rarement complète et l’empoisonnement laisse après lui une dyspepsie très-rebelle et une faiblesse persistante.
D. Forme lente. — Elle résulte, le plus ordinairement, de l’administration de doses répétées et successives de poison. Les premiers symptômes qui, au début, affectent un degré de violence plus ou moins considérable et qui sont souvent bornés à quelques vomissements, s’apaisent assez vite. Mais après un temps variable on voit reparaître les accidents qui suivent d’ordinaire l’ingestion du poison, notamment la sensation d’âcreté excessive et de chaleur bridante à la gorge et à l’estomac. Les vomissements reviennent aussi et durent plus que la première fois : ils sont accompagnés d'efforts très-pénibles et de vomituritions. On observe ainsi, non | lus de simples intervalles de rémissions, mais des alternatives multipliées de convalescences apparentes et de rechutes véritables. Les vomissements sont fréquents, bilieux, provoqués par toute substance ingérée, accompagnés de coliques trèsviolentes et de digestions difficiles. Le malade, fatigué de douleurs et de lassitudes dans les membres, éprouve des vertiges et ne peut plus se tenir debout. Des saignements de nez, des hémorrhagies variées, des taches pétéchiales, des éruptions miliaires, se montrent par intervalles. Parfois des syncopes ou des attaques convulsives attestent la profonde atteinte du système nerveux. L’altération progressive des traits, l’émaciation croissante, donnent l’apparence d’une vieillesse anticipée. Les douleurs des jointures s’étendent à la colonne vertébrale et se compliquent de contractures des doigts et des orteils ou de tremblements; la sensibilité de la peau est souvent surexcitée, surtout vers les extrémités, et troublée par des démangeaisons insupportables et par de brusques sensations de chaleur et de froid.
(1) lmbert-Gourbeyre, Histoire des éruptions ursenicules (Moniteur des hôpitaux, 1857, n° 153).
DES INTOXICATIONS
Enfin, les mouvements eux-mêmes se perdent, et une paraplégie se déclare, soit des membres seulement, soit de toute la moitié inférieure du corps. Ces accidents peuvent se prolonger durant des mois, des années, mais ils se terminent fatalement par le progrès des désordres nerveux et par l’altération de plus en plus profonde des sources mêmes de la vie.
II. Empoisonnement par V arsenic appliqué à l’extérieur. — L’empoisonnement arsenical externe peut être déterminé tantôt par des applications répétées et continues d’une préparation médiocrement active, telle qu'une pommade ou une eau arsenicale, tantôt par une application unique d’une composition énergique, comme le sont les pâtes et les poudres. Dans le premier cas, au bout de quelques jours, six ou sept en général, quelquefois un peu plus, des symptômes d’irritation locale se manifestent, tels que, douleurs, gonllement, rougeur érysipélateuse de ta partie directement atteinte par la préparation toxique. Ces accidents sont promptement suivis de fièvre, de chaleur générale, de soif vive, ou vertiges, cardialgie et faiblesse syncopale. Des vomissements se déclarent, puis de la difficulté d’uriner, sans évacuations alvines; des troubles nerveux d’apparence grave, du tremblement, du délire, de l’assoupissement se joignent à ces différents symptômes, il survient parfois une éruption miliaire aux mains et aux pieds, et si l’on a eu soin de discontinuer l’emploi du composé arsenical, tous ces accidents disparaissent en général en six ou huit jours.
Dans le second cas, après un temps variable, ordinairement dix à douze heures après l’application du topique arsenical, des vomissements bilieux précédés de nausées se répètent avec violence ; ils sont suivis d’évacuations liquides, constamment sanguinolentes; de saignements de nez, de frissons, de fièvre avec sécheresse delà peau, ardeur de la gorge, soif inextinguible, absence totale d’urine. En même temps des douleurs aiguës se font sentir dans le lieu de l’application qui a été faite. Cet état peut continuer pendant plusieurs jours; les vomissements et les évacuations alvines persistent et redoublent; la fièvre est des plus intenses; cependant les extrémités se refroidissent, la langue se sèche, la douleur épigastrique augmente. Il y a tendance à l’assoupissement et aux défaillances; l’oppression s’accroît et la respiration devient bruyante, agitée. La prostration est extrême, les yeux sont injectés de sang, la vue trouble, la voix presque éteinte, la parole brève et saccadée : parfois, au contraire, il y a beaucoup d’agitation, le pouls est plein et bondissant; des douleurs vives, aiguës, traversent les membres; la peau a encore des pétéchies, le refroidissement envahit tout le corps, et la mort arrive du deuxième au sixième et huitième jour (1).
§ IV. — Lésions anatomiques. ,
Le cadavre des individus empoisonnés par une préparation arsenicale présente au premier abord un état de conservation souvent extraordinaire.
Généralement, il n’existe aucune altération dans l’intérieur de la bouche; dans l’arrière-gorge ni dans l’œsophage.
L’estomac présente des lésions plus constantes; ce sont des plaques au nombre de quatre ou cinq, d’un roUge violacé, et formées par une infiltration sanguine
(1) Tardiëu, Étude médico-légale sur l'empoisonnement. Puris, 186(i.
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sous-muqueuse. Plus rarement, cet organe est le siège d’un phlegmon véritable, et les plaques ont pris un caractère gangréneux.
Dans le reste du tube digestif, on retrouve disséminées par places quelques allusions sanguines, quelques arborisations d’un rouge plus ou moins foncé, mais la lésion la plus saillante est une sorte d’éruption psorentérique formée par le développement de follicules isolés, et en tout semblables à celle que l’on observe dans le choléra.
Le foie est souvent augmenté de volume; les poumons sont, ou simplement engoués ou parsemés à leur surface d’ecchymoses sous-pleurales, larges et diffuses, et dans leur épaisseur, on découvre parfois quelques foyers apoplectiques. Le sang contenu dans les cavités du cœur est généralement fluide et de couleur lie de vin. /
§ V. — Traitement.
Le traitement de l’empoisonnement par l’arsenic doit être principalement dirigé d’après les indications générales, de manière à favoriser, au début, l’expulsion du poison ingéré, plus tard l’élimination physiologique du poison absorbé, à relever les forces et à ranimer la chaleur.
« Dans les cas ordinaires d’empoisonnement par l’arsenic, c’est-à-dire lorsque l’arsenic a été ingéré sous forme de poudre, il n’y a guère de confiance à avoir dans l’usage des soi-disant contre-poisons, Y hydrate de sesquioxyde de fer (préparé en précipitant le persulfate de fer par l’ammoniaque légèrement en excès) ou l’ hydrate de magnésie. Ils peuvent servir mécaniquement à envelopper le poison et à faciliter son expulsion hors de l’estomac; mais sous ce rapport, ils n’offrent pas plus d’avantages que l’albumine ou les autres liquides mucilagineux. L’ hydrate de magnésie, préparé suivant la formule de Bussy (1), est administré à haute dose dans du lait ou tout autre liquide émollient. Il se forme alors un composé relativement peu soluble d’arsénitc de magnésie, mais les arsénites qui sont insolubles dans l’eau sont solubles dans les liquides acides de l’estomac, et agissent comme des poisons puissants.
» Lorsque l’arsenic a été ingéré en solution, l’hydrate d’oxyde de fer, s’il est donné à haute dose, précipitera le poison sous forme d’un composé insoluble, cl pourra alors devenir avantageux. On pourra aussi employer un mélange d’hydrate de magnésie et de persulfate de fer. Les deux antidotes chimiques se trouvent réunis, et le sulfate de magnésie produit par la décomposition tend à agir sur l’intestin et à faciliter l’expulsion du poison par les selles (‘2). »
Lorsque l’arsenic est entièrement expulsé par les évacuations alvlnes, il n’y a aucun inconvénient à employer les diurétiques, mais on pourrait se demander si dans ce cas le malade ne se rétablirait pas aussi vite sans qu’on y ait recours. L’huile de ricin, par exemple, expulsera en quelques heures une plus grande quantité de poison que ne le feraient les diurétiques, en plusieurs jours. Il ne faut pas oublier que l’arsenic est un poison hyposthénisant par excellence, et, sans entrer dans les exagérations des partisans de la doctrine italienne, on aura recours avec grand avantage à l’opium, au vin, à la teinture de cannelle et aux préparations
(1) Bussy, Annuaire de thérapeutique , 1847, p. 291.
(2) Voy. Taylot, On Poisons , p. 383. ,
de quinquina, lorsque la période du traitement chimique proprement dit sera écoulée. ]