CHANCRE INDURÉ
g I. — Synonymie et historique.
Le chancre induré porte aussi les noms de chancre huntèrien , chancre infectant , chancre syphilitique ; il est la première manifestation de la syphilis. Le chancre n’est qu’une ulcération, une maladie locale ; ce qui démontre le caractère spécifique de la syphilis, c’est l’induration. Jean de Vigo, le premier, signala ce caractère morbide (1); Thierry de Hery (1569) et plus tard Astruc, au xviip siècle, y insistèrent dans leurs écrits; mais Hunter eut le mérite d’en démontrer la spécificité relative, en distinguant l’induration syphilitique de l’inflammation banale. Quelques auteurs du commencement de ce siècle méconnurent l’importance de l’induration à laquelle Ricord restitua son véritable caractère. Il est incontestable que Ricord a définitivement établi la relation nécessaire qui existe entre le chancre induré et la syphilis.
§ II. — Siège et fréquence.
Le chancre induré se rencontre sur toutes les parties du corps, et est beaucoup moins que le chancre mou localisé sur l’appareil génital, pour des raisons que nous avons exposées plus haut. Toutes les parties de la peau et des orifices muqueux en peuvent être atteintes : vulve, gland, prépuce, urèthre, conjonctive, pituitaire, muqueuse du pharynx, trompe d’Eustache, col de l’utérus, vagin, rectum, telles sont les muqueuses où le chancre a été observé. Le chancre induré est le plus souvent indolent, du moins au début.
g KL — Symptômes.
Le plus souvent on le voit débuter par une papule; plus souvent encore on n’en reconnaît la présence que lorsque l’ulcération existe; cette ulcération est de forme arrondie à sa surface, lisse, devenant lardacée plus tard, mais n’ayant jamais l’aspect aréolaire, spongieux, gris, terne, décollé, du chancre mou. Les bords en sont lisses,
(1) Jean de Vigo, Pracltca in chirurt/ia. Lyon, 1581.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
quelquefois relevés et formant saillie; le fond est d’une teinte sombre due à un piqueté brunâtre : de là le nom de chancre en œil-de-perdrix (Ricord).
Le chancre induré n’a pas l’apparence enfoncée, la forme d’ulcère à l’emporlepièce, comme le chancre mou ; il est fait à l’évidoir (Ricord) et est cupuliforme. Il suppure peu, et le pus n’y est pas phlegmoneux connue celui du chancre mou ; c’est plutôt une sérosité sanieuse. A mesure qu’on s’éloigne dji début, le fond du chancre s’élève, devient rose, exubérant (ulcus elevatum). C’est à ce moment qu'on trouve, au plus haut degré, le caractère CY induration. La base du chancre infiltrée de plasma blanchâtre apparaît soulevée, arrondie, lisse, blanchâtre, la peau étant soulevée en relief et formant saillie. La sensation éprouvée par le doigt est presque celle que donne le cartilage. C’est un tissu rénitent, élastique, qui ne se fond pas insensiblement avec les tissus voisins, mais dont la limite est tranchée nettement, dans quelques cas. « L’induration, dit Ricord (1) est à la fois au-des- » sous et autour du chancre; elle en encadre le bord, de manière à lui servir » partout de moyen d’union avec les parties environnantes. » Hunier décrivait ainsi l’induration : « Il survient un épaississement local qui d’abord, et tant qu’il est de nature vraiment vénérienne, est très-circonscrit, ne se perd pas d’une manière graduelle et insensible dans les parties environnantes, mais se termine brusquement (2). <> C’est là le caractère pathognomonique du chancre infectant. Pour Ricord, Y induration est quelque chose de particulier, ce n’est pas de la dureté seulement; c’est la sensation d’un tissu élastique, chondroïde, sensation qui ne ressemble eu rien à celle que donne l’œdème dur des phlegmasies, ou le tissu cicatriciel. Bell comparait cette induration à l’exsudation que donne la moitié d’un pois chiche . Celte infiltration plastique qui forme l’induration peut, suivant le sujet, suivant le lieu et mille circonstances, varier d'intensité et de forme. M allace a désigné sous le nom de syphilis annulaire l’induration chancreuscqui, très-accusée autour du chancre, parait ne pas exister au-dessous. Quelquefois le chancre paraît cannelé; d’autres fois il y a induration en surface, cette forme de chancre ressemble à une feuille de parchemin déposée sous la base du chancre; c’est V induration parcheminée de Ricord. Charles Robin et Alfred Fournier donnent ainsi qu’il suit la constitution des éléments anatomiques du chancre induré: 1° trame de fibres de tissu cellulaire où se retrouvent des fibres élastiques cutanées; 2° matière amorphe interposée à ces fibres, d’autant plus abondante que l’induration est plus transparente ; 3° noyaux libres fibro-plastiques formant une partie considérable de la masse, accompagnés de cytoblastions ; 6° on y voit aussi un certain nombre de corps fusiformes fibro-plastiques. L’induration n’est pas un caractère de la terminaison du chancre, c’est plutôt un caractère du début, et le chancre infectant s’indure dès les premiers jours. Elle se montre graduellement. Le siège du chancre indue sur le degré de l’induration ; c’est ainsi que chez la femme, dans le vagin l’induration n’est le plus souvent pas accusée nettement. Chez l’homme le siège le plus favorable pour l’induration est le prépuce et le sillon situé en arrière de la couronne du gland. Sur le gland et l’anus l’induration est moins manifeste. Sur les lèvres l’induration est très-marquée.
(1) Fournier, Leçons sur le chancre , professées par Ricord. 2e édit., Paris, 1860.
(2) Hunter, Traité de la maladie vénérienne, traduit de l’anglais par le docteur G. Richclot. 3° édit., Paris, 1859, p. 377.