CANCER. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
De toutes les maladies organiques le cancer est la plus redoutée. C est, suivant la tradition, une espèce de parasite qui s’implante dans les tissus et semble vivre d’une vie indépendante jusqu’au moment où il meurt, entraînant dans sa chute l’organisme qui le supporte. Le mot de cancer appelle les idées de diathèse, de récidive, d’incurabilité, de cachexie et de mort. Pour les médecins modernes, le cancer est une affection consistant dans la production d’un tissu anormal, qui fait partie de l’organisme sans remplir aucune fonction, se développe au milieu des tissus normaux, les comprime, les refoule, les atrophie, se substituant à eux. Le cancer se montre sous forme de masses isolées ou tumeurs; il finit quelquefois, d’autres fois débute d’emblée par un ulcère qui n’a point de tendance à guérir; souvent il s’étend en nappe et s’infiltre dans les tissus.
Le développement du cancer est indéfini, très-lent ou très-rapide; les productions cancéreuses peuvent rester stationnaires et vivre pendant plusieurs années presque à l’étal latent; elles peuvent, au contraire, acquérir en peu de temps un développement considérable, envahir plusieurs organes, plusieurs régions à la fois, se généraliser. Ce sont ces modes différents qu’il faudrait pouvoir déterminer, et rien ne serait plus utile qu’une bonne classification des cancers.
Le cancer peut se développer dans tous les tissus, dans toutes les régions du corps, mais il a pour ainsi dire des lieux d’élection. Parmi les cancers qui sont du domaine de la chirurgie, les plus communs sont ceux du sein, du col de l’utérus, des lèvres, de la peau, des testicules, du rectum; parmi les cancers internes, les plus communs sont ceux de l’estomac, du foie, des reins, etc. Nous ne tenterons pas une classification des cancers; nous présenterons seulement un examen critiqu de l’état de cette question à notre époque.
Les progrès de la clinique et de l’anatomie normale et pathologique ont montré combien de maladies différentes étaient comprises sous le même nom, et quelle était l’inanité de la plupart des caractères distinctifs sur lesquels on établissait le diagnostic. En ce qui concerne le cancer, on a dû éliminer du cadre de ces maladies un grand nombre de lésions parmi lesquelles les kystes contenant, soit du liquide, soit de la matière sébacée, soit des poils, des fragments d’os ou de dents; les bydalides, qui sont des productions parasitaires constituées par la présence d’un ou de plusieurs individus vivant aux dépens de l’organisme, mais ne faisant pas corps avec lui et susceptibles d’être rejetés sans laisser aucune lésion grave à leur suite; les tumeurs fibreuses, les gourmes elles ulcères de nature syphilitique et scrofuleuse, etc. Dans son Traité des maladies du sein , publié en 1854, Velpeau s’exprime ainsi : « Un résultat important a été obtenu; on peut admettre comme démonLré dès à présent que, sur quatre cents cas de' tumeurs confondues sous le titre de cancer, il y en a près de cent qui ne sont pas cancéreuses, et qu’il est possible maintenant de distinguer au lit du malade. De nouvelles études, les progrès naturels de la science, permettent d’élever encore ce chiffre. Il y a lieu d’espérer que les chirurgiens pourront un jour réduire de beaucoup encore le cercle du véritable cancer. » Nul doute qu’il n’en soit de même en médecine, et que l’avenir ne nous réserve à cet égard des résultats tout aussi importants que ceux auxquels est parvenue la chirurgie. Déjà depuis plusieurs années nous voyons se multiplier sous nos yeux des affections qui ne sont pas en réalité plus fréquentes, mais qui sont plus fréquemment diagnostiquées qu’autrefois, et qui sont sous-
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
traites au cadre des cancers : tel est l’ulcère simple de l’estomac, qui n’était pas connu il y a quelques années, et qui aujourd'hui occupe une place importante dans la nosologie. Quoi qu’il en soit, il est constant qu’il existe un ordre de maladies organiques dont la tendance à l’accroissement, à la destruction par compression, des tissus voisins, puis à l’ulcération, à la récidive, et généralement l’incurabilité, constituent des caractères suffisants pour que ces maladies soient décrites sous le môme nom. Longtemps on a confondu ensemble des espèces anatomiquement et cliniquement différentes, puis est venu l’examen de ces produits morbides à l’aide des moyens perfectionnés et avec la rigueur de critique qui a marqué notre époque. On a cru pouvoir reconnaître ce qui était le cancer et ce qui ne l’était pas, et déterminer les caractères du cancer type. C’était une idée à priori. Il est résulté de cet examen une grande confusion dans les idées de ceux qui l’ont entrepris avec l’espoir d’obtenir une solution conforme à leurs prévisions. La transition entre les idées anciennes et les nouvelles est pénible, et les résultats suivants des recherches anatomiques montreront combien il est difficile de relier le passé à l’avenir.
§ H. — Anatomie pathologique.
Qu’est-cc que le cancer anatomiquement ? Cette question n’a ôté posée que du jour où les études histologiques ont été abordées et poursuivies avec persévérance par les anatomistes, soit dans un but de science pure, soit à l’instigation et sous les auspices des médecins praticiens qui espéraient trouver dans ces recherches un appui pour le diagnostic. C’est en France surtout, et depuis une vingtaine d’années, que ces travaux ont été continués sans interruption. Les résultats de ces travaux attendus avec impatience et exploités trop tôt, ont donné tout d’abord des espérances qui n’ont pu être réalisées aussi vite qu’on le pensait. Il fallait que l’anatomie normale précédât l’anatomie pathologique, que les éléments normaux fussent tous connus et à toutes les périodes de leur développement; il fallait également que la disposition de ces éléments, leur ordre, la contexture des tissus normaux, fussent parfaitement connus, avant que l’étude de l’anatomie pathologique portât scs fruits. Aussi, après avoir usé des ressources précieuses fournies par le microscope, quelques grands praticiens accusant les erreurs, la lenteur, les hésitations des anatomistes micrographes, crurent-ils devoir retirer à ces précieuses études la faveur qu’ils leur avaient à bon droit accordée tout d’abord. L’erreur, ou si l’on veut l’illusion des premiers observateurs, a été de croire qu’il existait un élément anatomique morbide formé de toutes pièces, caractéristique, sans analogue dans l’économie à l’état sain; on reconnut plusieurs variétés de cet élément qui reçut le nom de cellule cancéreuse. On distingua dès lors les tissus morbides en hétéromorphes, ou sans analogues dans l’économie, et homœomorphes, ou ayant leurs analogues dans le corps à l’état sain. La description de ces éléments prit plusieurs années. Un revirement eut lieu, et l’existence d’éléments hétéromorphes fut mise en doute. Nous n’avons pas à discuter dans cet ouvrage la question de priorité relative à la négation on à l’admission de l’existence d’éléments anatomiques spéciaux et caractéristiques du cancer. En 18 hU, lorsque Hannover et Lebert donnèrent la description de la cellule dite cancéreuse, il y eut, en différentes parties de l’Europe, des travaux publiés pour démontrer que ce que ces auteurs appelaient cellule cancéreuse n’était autre chose que des éléments anatomiques divers, tels que