DIPHTHÉRITE. — NATURE 1)E LA MALADIE
ment rouge, pointillée de rouge plus foncé. La fausse membrane enlevée, les points d’un rouge plus foncé laissent transsuder du sang; l’enduit concret se renouvelle et devient de plus en plus adhérent; sur les points qui ont été les premiers envahis, il acquiert souvent une épaisseur de plusieurs lignes, et passe du blanc jaunâtre au fauve, au gris, au noir. Maintenant l’altération des surfaces organiques est plus apparente que dans le principe. Souvent des parcelles de substance concrète sont épanchées dans la substance même du tissu muqueux ; on observe aussi une légère érosion, et quelquefois des ecchymoses dans les points qui, par leur situation, sont exposés à quelques frottements, ou sur lesquels l’avulsion de fausses membranes a été tentée. Surtout vers cette époque les concrétions qui se corrompent exhalent - une odeur infecte. Si elles sont circonscrites, le gonflement œdémateux du tissu cellulaire environnant les fait paraître enfoncées, et, sur ce simple aperçu, on serait tenté de croire qu’on a sous les yeux un ulcère sordide avec perte de substance considérable. Si, au contraire, elles sont étendues sur de larges surfaces, elles se détachent en partie, pendent en lambeaux plus ou moins putréfiés, et simulent le dernier degré du sphacèle. La fétidité de l’haleine et l’aspect gangréneux du pharynx tiennent à la fonte putride des concrétions pelliculaires. L’exsudation du sang, phénomène ordinaire de l’inflammation diphlhéritique, complète l’erreur. La fausse membrane, colorée par ce fluide, prend successivement diverses teintes, indices de sa décomposition. »
Le traitement indiqué par Bretonneau consistait dans l’emploi du calomel, dans des cautérisations avec l’acide chlorhydrique, l’alun. L’auteur avait distingué nettement cette maladie de l’angine catarrhale, de l’angine tonsillaire simple, de l’angine mercurielle.
Trousseau publia (1) en 1829 un mémoire sur l’angine diphlhéritique qui accompagne ou suit la scarlatine, en 1830 un mémoire sur la diphthéritc cutanée, et en 1862 il développa toutes ses idées sur cette question dans, ses remarquables cliniques de l’Hôtel-Üieu.
Vers la même époque, Bretonneau conseilla et Trousseau pratiqua et vulgarisa l’opération de la trachéotomie opposée à l’angine diphlhéritique.
§ II. — Nature de la maladie.
Aujourd’hui la diphthéritc n’est plus la maladie que Bretonneau avait décrite, on en a lait une maladie générale, ayant son siège habituel et son point de départ dans les voies buccales et aériennes, pouvant se montrer, sous l’influence d’un état diathésique ou par contagion directe, à tous les orifices muqueux et sur toutes les parties où le derme est mis à nu, à la vulve, au vagin, au prépuce, aux paupières, aux oreilles (2), etc.
11 ne serait même pas impossible que la diphthéritc se montrât au mamelon chez les nourrices, sans ulcération préalable...
(1) Trousseau, Mémoire sur une épidémie d’angine couenneuse scarlatineuse (Archiv. gén. de méd., 1829, t. XXI.) — De la diphthérite cutanée ( 1 rch. de médecine, 1830, p. 383). — Clinique médicale de V Hôtel-Dieu, 2° édition, Paris, 1865, t. I, p. 334 à 454.
(2) Trousseau, Ouvr. cité, p. 366. — Michel Peter, Quelques recherches sur la diphthérite. 1859.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
Laboulbène (1), Bouchut (2) et la plupart des médecins admettent aujourd’hui deux variétés de diphthérite : 1° l’une, vraie dip/tt hérite, ou dure, ou maligne ou infectante, c'est de celle-là qu’il s’agit ici ; — 2° l’autre, fausse dipththérite, ou molle, ou bénigne, non infectante.
L’élément dangereux dans la vraie diphthérite ne semble pas résider dans la fausse membrane, mais dans l’ulcération qui l’accompagne; la fausse membrane n’étant qu’un produit de sécrétion. C’est par l’ulcération que se fait l’infection. Quant à la fausse membrane elle-même, il n’est pas possible, dans l’état actuel de la science, cte distinguer celle qui appartient à la vraie ou à la fausse diphthérite.
La première fois que la diphthérite a été observée à la peau, c’était sur des surfaces dépouillées d’épiderme par le fait d’un vésicatoire. La diphthérite à la peau u lire des caractères anatomiques analogues à ceux qu’elle présente sur les muqueuses : douleur, écoulement d’une sérosité roussâtre ou incolore, fétide ; production d’une couenne grisâtre et mollasse. Ici, comme dans la diphthérite des muqueuses, les fausses membranes arrachées renaissent et se reproduisent avec une singulière activité, et l’emploi des moyens topiques les plus énergiques ne s’oppose pas toujours à leur extension aux parties voisines.
Pour Trousseau (3), la diphthérite est une; elle est dénaturé identique; et les distinctions qu’on a établies en diphthérite simple et diphthérite maligne, auraient quelque analogie avec celles qui existent entre la varioloïde et la variole ; c’est toujours la même maladie, mais modifiée.
§ III.— Anatomie pathologique.
La constitution anatomique des fausses membranes est identique dans tous les cas; l’épaisseur, la résistance, l’élasticité, la forme membraneuse franche, les feraient distinguer facilement de ce détritus grisâtre qui recouvre les plaies atteintes de pourriture d’hôpital, qui naît et demeure fixé sur la plaie même, et ne s’étend point à la peau voisine. Histologiquement les fausses membranes sont, d’après Ch. Ilobin (/i), constituées par de la fibrine, présentant l’aspect fibroïde et granuleux, et renfermant des globules de pus et du sang, des leucocytes, des cellules épithéliales appartenant à la région alfectée, parfois des végétaux sous forme de spores, de mycélium; des vibrioniens, des genres Bacterium et Vibrio, surtout du premier genre, ayant le corps filiforme et roule (Laboulbène).
La présence de la fausse membrane s’accompagne de phénomènes morbides qui rayonnent autour du point affecté primitivement ; les bords de la plaie, d’une teinte violette, se gonflent et deviennent proéminents; un érysipèle se montre parfois autour du point excorié; de la surface érysipélateuse s’élèvent des vésicules remplies d’une sérosité lactescente sous lesquelles se forment de même des concrétions couen-
(1) Laboulbène, liech. cliniques et anatom. sur tes affections pseudo - membraneuses . Paris, 18 (il.
(2) Bouchut, Traite pratique des maladies des nouveau-nés, 4e édit., 1862.
(3) Trousseau, Clinique médicale de T Hôtel-Dieu. Paris, 1865, t. I.
(4) Cli. Robin, Dictionnaire de médecine de Nysten, 12° édition parE. Littré et Ch. Robin. Paris, 1865. — Laboulbène, Recherches cliniques et anatomiques sur les affect, pseudomembraneuses. Paris, 1861, p. 90.
DIPHTHÉRITE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
lieuses qui se propagent de proche en proche, et dont les couches extérieures deviennent, en se ramollissant, d’une insupportable fétidité. On voit, par celte description, dont une partie est empruntée à l’excellent Dictionnaire de Littré ci Robin, que la diphthérite cutanée diffère peu, par sa marche et ses manifestations locales, de la diphthérite pharyngienne. Il faut ajouter que généralement les ganglions du centre lymphatique le plus \oisin s’engorgent, deviennent douloureux, et quelquefois suppurent.
L’alcool, les acides sulfurique, chlorhydrique, nitrique, chromique, le nitrate d’argent mis en contact avec les fausses membranes, les font contracter et crisper. — Les solutions alcalines de potasse, de soude, d’ammoniaque, le chlorate de potasse, le bromure de potassium, la glycérine, les ramollissent, propriétés importantes au point de vue thérapeutique.
Mitlard (1), le premier, Peler (2) ensuite, ont constaté dans les nécropsies que le sang, au lieu d’être rouge plus ou moins foncé, est brun comme la solution du jus de réglisse; il tache les doigs; ses caillots sont mous comme du raisiné trop cuit ; les artères, au lieu d’être vides, en contiennent presque autant que les veines.
Wade (de Birmingham), Abeille, Trousseau, G. Sée, ont constaté la présence de V albumine dans les urines des sujets atteints de diphthérite.
L’ophthalmic diphthéritiquc etl’inllammation diphthéritique des organes génitaux de la femme ne nous paraissent point se rattacher directement à la diphthérite vraie. En effet, ces deux maladies peuvent exister sans qu’il y ait, du reste, aucune manifestation diphthéritique en d’autres points de l’organisme, sans qu’il y ait état diathésiquej elles sont le plus souvent locales, et n’ont point été observées plus souvent on temps d’épidémie d’angine diphthéritique que dans tout autre moment.
La généralisation de la diphthérite et sa transmissibilité sont des faits tout à fait incontestables. Souvent les fausses membranes occupent à la fois les narines, la bouche, la gorge, le larynx et la trachée, parfois même les bronches ; sur un grand nombre de sujets atteints de cette maladie on a vu des fausses membranes se produire sur les plaies accidentelles ou artificielles; et cette complication même peut persister après que la maladie a abandonné son siège principal, alors que les voies aériennes en sont débarrassées, si bien que l’on voit des malades que l’on croyait guéris succomber non pas au croup, à l’angine diphthéritique, mais aux suites de l’extension de la maladie à la peau. Pareil fait n’est point rare, et l’on voit la diphthérite occuper volontiers la plaie du cou, chez les malades qui ont subi la trachéotomie. La contagion est évidente. On ne compte plus aujourd'hui les faits •le cette nature. Ils ont été d’abord signalés par Bretonneau, Trousseau, Ramon, Leblanc, Gendron, Herpin, etc. La communication est facile par la toux, l’expectoration, l’expuition. ...
C’est donc une maladie spécifique, pestilentielle, contagieuse; mais son inoculabilité n’est pas encore bien établie, et les expériences tentées sur lui-même par Michel Peter ont donné des résultats négatifs.
Cependant les personnes qui soignent les malades, et principalement les médecins
(1) Mitlard, Sur la trachéotomie dans le croup, thèse inaugurale. Paris, 1858.
(2) Peter, Mémoire cité.
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
appelés à voir le mal de près el h loucher les fausses membranes, ont souvent payé de leur vie leur dévouement (1 }.
La maladie, comme toutes les maladies contagieuses et épidémiquès, se montre principalement dans les centres populeux, dans les casernes, les collèges, les maisons d’éducation, les hôpitaux, et plus souvent là où régnent la misère et la malpropreté.
§ IV. — Symptômes.
Les symptômes de la diphthérite varient selon le siège du mal, selon que la maladie est bénigne, simple, ou bien selon qu’elle est maligne. Nous avons décrit les principaux symptômes locaux au commencement de ce chapitre : quant à l’engorgement ganglionnaire, il a une assez grande importance, on l’observe neuf fois sur dix dans la diphthérite maligne, tandis qu’il manque asez souvent dans l’angine couenneuse commune, et au moins il est beaucoup plus faible.
La lièvre est assez vive au début de la maladie, mais généralement elle tombe au bout de vingt-quatre heures pour ne laisser que du malaise, de l’abattement, de la tristesse. La maladie n’en marche pas moins el la cessation de la fièvre ne doit pas inspirer une apparence de sécurité. Niais quand la diphthérite est maligne, elle lue, non pas comme le croup, par strangulation, mais par empoisonnement. L’engorgement ganglionnaire est quelquefois considérable ; la peau qui recouvre les parties gonllées présente une rougeur érythémateuse. Si la diphthérite occupe les fosses nasales ou les yeux, on observe du coryza, de la rougeur au pourtour des narines, du larmoiement, et la présence des fausses membranes rend le diagnostic plus précis. A ces symptômes peuvent se joindre des hémorrhagies de toute espèce, des épistaxis, puis un état cachectique, de l’adynamie, du refroidissement, et le malade ne tarde pas à succomber.
Dans certains cas de diphthérite, la maladie se complique d’une paralysie qui occupe le plus souvent le voile du palais, et peut déterminer la mort par suffocation, ou bien d’une paralysie des muscles de la \ie organique ou de la vie de relation. Entrevue par Bretonneau, cette complication a été plus particulièrement étudiée par Trousseau (2), puis par Maingault (3) qui en a réuni plus de cinquante cas.
§ V. — Marche, durée, terminaison de la maladie.
La maladie diffère suivant son siège. C’est ainsi que tantôt elle siège dans les narines chez un adulte ou n’affecte que la luette ou les amygdales, et en pareil cas la marche est rapide, la guérison fréquente ; tantôt elle occupe le larynx, et alors la mort peut survenir par cause pour ainsi dire mécanique. D’autres fois la diphthérite occupe tout l’arbre aérien et s’oppose à la respiration; l’asphyxie en pareil cas esL imminente, la marche de la maladie est rapide, la mort est prompte. La diphthérite nasale, peu grave chez l’adulte, l’esL extrêmement chez les nouveau-
(1) Valleix lui-même en fut une victime. Voy. Notice sur Valteix , en tête de cet ouvrage.
(2) Trousseau, Clinique de l’Hôtel- Dieu, t. I, p. 392.
(3) Maingault, De la paralysie diphthéritique , Recherches cliniques sur les causes, la nature et le traitement de cette affection. Paris, 1860.