‹ Guide du médecin praticien (volume 3)Chapitre 339 sur 369 · MAL DE MER · texte numérisé non relu

MAL DE MER

[ Sous le nom de mal de mer ( ivresse nautique , naupathie, nausea navigantium, vauffta ; ail. Seekrankheit , angl. Seasikness, esp. Mareo), on désigne l’ensemble des troubles de l’innervation dont souffrent, le plus généralement, les personnes qui se soumettent, pour la première fois ou à de longs intervalles, aux oscillations d’une embarcation ou d’un navire.

L’étymologie grecque du mot nausée (vaüç, navire) indique assez que le mal de mer, dont l’acte dit vomissement est un des phénomènes prédominants, fut connu dès la plus haute antiquité, sa notion remonte naturellement aux premières tentatives de navigation.

Il n’est pourtant pas nécessaire que les oscillations proviennent d’une surface liquide pour que des phénomènes plus ou moins analogues à ceux du mal de mer, se produisent à un degré variable. Ils peuvent se montrer toutes les fois que l’homme se trouve dans des conditions telles que son équilibre soit instable ou que son corps soit passivement soumis à des mouvements d’ensemble dont il ne peut calculer ni l’amplitude ni la direction. Ainsi, les personnes particulièrement impressionnables éprouvent sur une escarpolette, dans une voiture, en wagon, surtout lorsqu’elles sont entraînées en arrière, des malaises qui se rapprochent beaucoup de l’ivresse ou du vertige nautique. La mer, quoi qu’en ait dit le docteur Sémanas, n’apporte, en tant que liquide, aucun élément spécial à la production des symptômes qu’on est convenu de désigner sous le nom de mal de mer. Si la navigation sur mer détermine plus souvent, plus promptement et à un plus haut degré que sur une rivière, le vertige dont nous nous occupons, c’est parce que les oscillations de sa surface sont constantes, qu’elles ont une grande amplitude et qu’à une certaine distance des côtes seulement, la ligne de l’horizon n’offre plus de points immobiles sur lesquels les yeux puissent se fixer. Mais parfois le vertige nautique acquiert une aussi grande intensité sur un lac, sur un lleuve; il suffit pour cela d’une impressionnabilité exceptionnelle ou d’un vent assez violent qui rendra la surface trèsagitée, et imprimera au navire de forts mouvements. Ainsi, sur le fleuve de la Plata,

(1) Rostan, Gazette clés hôpitaux, et Revue méd.-chirurg ., mars 18A7.

NÉVROSES

en face de Bucnos-Ayres, pendant un violent pampero qui avait soulevé des lames très-dures, nous avons vu des marins assez incommodés pour avoir des vomissements réitérés.

§ I. — Causes.

Certaines organisations sont complètement exemptes du mal de mer, dès la première fois qu’elles se trouvent à bord d’un navire ; même par gros temps, elles jouissent de l’immunité que donne, plus ou moins tôt, l’assuétude. En général, c’est un tribut pénible (pie payent toutes les personnes qui n’ont pas encore navigué ou qui n’ont pas embarqué depuis longtemps. Les exemples d’inaccoutumance absolue sont, par ailleurs, loin d’être rares; on voit assez fréquemment des officiers de marine être obligés de renoncer à une carrière vers laquelle les portaient leur goût et leurs intérêts. Les femmes sont ordinairement plus accessibles à la naupathie mais, chose singulière, les enfants offrent souvent, sous ce rapport, un privilège remarquable.

Les oscillations du navire sont la véritable, pour ne pas dire l’unique cause déterminante du mal de mer; aussi, plus elles seront étendues et irrégulières, plus le vertige surviendra promptement et avec intensité. Sur un même navire, une même personne éprouvera moins de malaise en se plaçant près du centre de gravité, qu’aux extrémités du bâtiment, en restant dans les parties profondes, si toutefois elles sont bien aérées, qu’en montant sur le pont et surtout dans la mâture. Les mouvements de tangage sont de beaucoup plus pénibles que ceux du roulis; excepté quand le navire est à l’ancre, ces mouvements sont, il est vrai, presque toujours combinés. Bien que les aveugles ne soient pas à l’abri du mal de mer, il est certain que le désordre des sensations visuelles et les troubles d’innervation dont elles sont le point de départ, jouent un très-grand rôle dans la production du vertige ; ainsi, on a remarqué qu’il se fait davantage sentir, lorsque la terre n’étant plus visible, l’horizon n’offre qu’une ligne uniforme et que tout oscille autour de soi; il faut tenir compte, il est vrai, de ce qu’à une certaine distance des côtes, la houle est presque toujours plus longue. En passant d’un navire plus petit sur un navire plus grand et réciproquement, on peut perdre momentanément une assuétude acquise. Telle personne supportera impunément les brusques secousses d’une petite embarcation, qui sera immédiatement atteinte de nausées en mettant le pied abord d’un grand bâtiment dont les mouvements sont lents et relativement très-doux. On voit des marins qui ne connaissaient plus le mal de mer sur un vaisseau, en être repris, par gros temps, à bord d’un aviso à vapeur, par exemple, marchant de bout à la lame. Un grand nombre de causes secondaires viennent accélérer la production du vertige ou accroître son intensité, ainsi, le défaut d’aération, l’exposition aux rayons du soleil, l’odeur spéciale de la cale, celle des corps gras qui lubrifient les pièces des machines à vapeur, la fumée de tabac (même près des fumeurs émérites), la trépidation due à la rotation des roues ou de l’hélice d’un steamer, le choc des coups de mer, le changement d’allure du navire, etc.

§ II. — Symptômes.

Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire la description si fidèle tracée

MAL DE MER. — MARCHE, DURÉE, TERMINAISON. 979

par Fonssagrives, dans son hygiène navale (1) : « Le mal de mer est essentielle- » ment caractérisé par de la céphalalgie, des vertiges, des éblouissements, de la » pâleur de la face, des hallucinations de la vue qui prêtent à tous les objets envi- » ronnants une mobilité imaginaire, par une susceptibilité maladive de l’odorat qui » fait que’ des odeurs inappréciées dans l’état ordinaire, deviennent insupportables » et provoquent des nausées, un goût savonneux désagréable, etc. ; la peau est » froide, le pouls faible, les traits étirés, la voix presque éteinte, quelquefois la » concentration des forces va jusqu’à un état semi-lipothymique. Le malade, en ’»> un mot, présente toute la série des accidents que déroule l’action byposthénisante » de l’émétique; les muscles tombent dans un état de torpeur remarquable, il y a » de l’inaptitude aux mouvements, le malade reste courbé comme s’il craignait » d’exciter, par la contraction des parois du ventre, le soulèvement de l’estomac, » une salive abondante s’écoule des commissures, la lèvre supérieure est inerte, :> pendante et le visage exprime, dans l’intervalle des nausées, un affaissement » profond. Peu à peu, cependant, les causes du vomissement se rapprochent, devien- » nent plus impérieuses; enfin, le ventricule se soulève et chasse, par des contrac- » tions successives auxquelles le diaphragme coopère énergiquement, d’abord les » matières alimentaires, si l’on est peu éloigné des repas, puis dans les vomisse- » ments ultérieurs, le produit des sécrétions folliculeuses, les mucosités et la bile » qui y sont versées en abondance. Après un ou plusieurs vomissements, il y a » une détente, le visage se colore un peu, le pouls se ranime et de profonds sou- » pirs, des bâillements diminuent, pour un moment, l’anxiété respiratoire qui n’a » pas été jusque-là un des traits les moins pénibles de cette scène douloureuse. La » peau devient moite, se réchauffe, un sentiment de mieux être est perçu jusqu’au » moment où la sensation d’une odeur désagréable, un mouvement oscillatoire plus » marqué, le souvenir des premières souffrances, la vue d’une autre personne en proie « au mal de mer, ramènent, avec les contractions de l’estomac, cet état nauséeux » insupportable. Et alors, si l’on n’a pas eu soin d’ingérer des aliments et des bois- » sons, dans l’intervalle des vomissements, les contractions de l’estomac s’exerçant » à vide sont tellement doujoureuses que les spasmes les plus cruels de la gastralgie » peuvent à peine leur être comparés, elles aboutissent au rejet de matières fdantes « parfois striées de sang: à la suite, s’établit encore une période de calme mo- » mentané; chez beaucoup de personnes il y a un tel brisement des forces qu’elles » gisent sur le pont comme des masses inertes sans s’inquiéter du lieu où elles sont, o souillant leurs vêtements de leurs évacuations; la vie cérébrale est tellement dort minée par cet état d’angoisse que les deux sentiments les plus puissants et les » plus vivaces chez la femme, celui de la pudeur et celui de la maternité, sont quel- » quefois, comme on l’a fait remarquer, momentanément méconnus. »

§ III. — Marche, durée, terminaison.

Le mal de mer est, en général, de peu de durée; suivant l’état de la mer et surtout la susceptibilité individuelle des sujets, l’assuétude s’acquiert après un ou plusieurs jours. Elle peut être définitive, au moins pendant un même voyage, mais

(1) Fonssagrives, Traité d’hygiène navale, p. 173. Paris, 1856.

NÉVROSES

fort souvent le vertige nautique peut reparaître, à un plus faible degré, il est vrai, lorsque la mer devient très-grosse. Il est malheureusement des cas où cette pénible névrose persiste opiniâtrément pendant toute une traversée, fût-elle d’un ou de plusieurs mois. Si le mal n’a atteint qu’un degré léger, il cesse bientôt après une nuit de sommeil ou lorsque la mer devient plus calme qu’elle n’était au moment du départ. Si le séjour sur mer n’a été que très-momentané, tout phénomène disparaît dès que le navire est entré dans des eaux tranquilles ou qu’on a mis le pied sur la terre ferme. Si, au contraire, le mal a été violent, opiniâtre, la traversée longue et pénible, les accidents qui le caractérisent ne cessent pas dès le débarquement,' comme on l’a dit. Les vomissements peuvent encore se répéter même à terre; la céphalalgie persiste, il reste des vertiges, une courbature généraje ; pendant la marche, il semble qu’on est encore sur le pont du navire ; si l’on est couché, on se sent comme balancé par les lames. Les sensations perverties durent un certain nombre d’heures après que la cause qui y a donné lieu a cessé d’agir. Rarement une première navigation débarrasse complètement et pour toujours du mal de mer, si l’on ne retourne au large qu’après un long séjour à terre, on ressent en quittant le port, si la mer est un peu grosse, au moins une céphalalgie constrictive qui dure plus ou moins longtemps et que souvent un seul vomissement suffit pour faire disparaître.

§ IV. — Pronostic.

L’innocuité relative du mal de mer est un fait constant. Cependant, par sa persistance, sa violence, cette névrose peut prendre des proportions inquiétantes. Le moindre de ses inconvénients est d’entraîner une constipation fatigante et un amaigrissement rapide. Rarement la mort en a été la conséquence; quand cette terminaison a eu lieu, elle était due à des accidents déterminés par des vomissements incoercibles ou par le marasme de l’inanition. Citez les personnes atteintes de lésions organiques du cœur, du poumon et de l’estomac, les vomissements peuvent amener des hémorrhagies graves. Nous avons eu occasion de traiter des femmes qui, après une longue traversée pendant laquelle le mal de mer n’avait pas cédé un seul jour, étaient réduites à un état de faiblesse et d’éréthisme souvent alarmant. Il serait très-important d’établir, par de nombreuses observations, jusqu’à quel point ce mal peut être préjudiciable aux femmes enceintes. Des données précises manquent sur ce sujet, aussi les praticiens se trouvent-ils souvent embarrassés pour répondre aux nombreuses questions qu’il leur suscite. En attendant de plus amples informations, il nous paraît prudent, à moins de circonstances impérieuses, d’interdire les voyages sur mer pendant la grossesse, si des traversées antérieures n’ont pas permis de constater une heureuse immunité. On a vu des femmes exemples habituellement du mal de mer, en être atteintes lorsqu’elles étaient enceintes. En tout cas, il serait avantageux de conseiller une traversée d’essai dont il serait loisible d’abréger la durée, et d’attendre que la grossesse soit parvenue au terme de cinq mois à six mois.

Nous ne croyons pas que le mal de mer, par lui-même, soit jamais utile comme moyen thérapeutique. L’émétique ou l’ipéca peuvent, à moins de frais, plus rapidement et moins douloureusement produire l’effet curatif que l’on recherche dans le vomissement, contre l’embarras gastrique, certaines dyspepsies, etc. En ce qui

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