ATAXIE LOCOMOTRICE. — TRAITEMENT
Il n’y aurait pas lieu d’espérer de la voir rétrograder après la réapparition du flux, mais du moins on éviterait ainsi la congestion de la moelle, que favorisent aussi les constipations habituelles. Dans ce dernier cas, il ne faudra recourir qu’à des purgatifs doux, et veiller avec grand soin à ce qu’il ne s’établisse pas de diarrhées qui épuiseraient rapidement les malades.
Trousseau conseille la flagellation « méthodiquement et modérément pratiquée » pour calmer les douleurs. La médication qu’il préfère à toutes les autres, c’est l’administration à l’intérieu rd’environ cent gouttes par jour d’essence de térébenthine ; il élève progressivement la dose suivant la tolérance de l’estomac. Il prescrit alternativement la térébenthine pendant une dizaine de jours, et la belladone. Cette dernière sous forme de pilules contenant chacune 1 centigramme d’extrait, mêlé à 1 centigramme de poudre de racine.
La faradisation cutanée a été employée par Duchennc pour combattre l’anesthésie de la peau et des muscles.
Comme modificateurs généraux, on a conseillé des bains de toute nature. Les malades ont, pendant les périodes de début, successivement couru à différentes stations thermales; mais il faut bien dire que les améliorations qu’ils ont éprouvées n’ont jamais été durables. Les bains sulfureux sont encore ceux qui répondent le mieux aux indications : ils sont à la fois stimulants et toniques, et l'excitation qu’ils produisent n’est pas de nature, comme celle que certains expérimentateurs ont provoquée avec la strychnine, à débiliter les malades, ni à déterminer des accidents. On a vn, assez fréquemment, au contraire , des modifications favorables survenir presque immédiatement après leur emploi : elles n’ont pas été de très-longue durée; les accidents ont reparu dès qu’on a cessé les bains; à plusieurs reprises, ils ont été enrayés par cette méthode, on est donc en droit de les conseiller. Nous en dirons autant de l’hydrothérapie, qui réussit surtout chez les individus à tempérament nerveux et qui sont devenus anémiques. Les eaux minérales de Néris, de Bourbon-l’Archambault , la Malou, Baréges, Wiesbaden (1), seront celles auxquelles on donnera la préférence; elles seront utiles pour un moment du moins; si elles ne guérissent pas, elles soulagent et laissent le malade reprendre confiance. À ce titre donc, elles ne doivent pas être négligées.
On a proposé, dans ces dernières années surtout, une foule de médicaments pour guérir l’ataxie. Nous croyons inutile de les passer tous en revue, ce serait proclamer autant d’insuccès. Mais il y en a quelques-uns qui méritent d’être expérimentés encore, et sur lesquels l’attention des praticiens doit être appelée : ce sont l’arsenic, le seigle ergoté, associé à la belladone, l’iodure de potassium. Ce qu’il importe, c’est de saisir bien nettement l’indication à laquelle ils auraient à répondre, et c’est ce qui n’a pas pu toujours être fait.
Quant au nitrate d’argent, si favorablement accueilli d’abord, au moment où Wunderlich le préconisa (2), ou pour mieux dire appela sur lui l’attention, il n’a pas, de l’aveu de tous les médecins, l’influence qu’on eût pu espérer. C’est un médicament aussi infidèle que tous les autres, n’amenant, en définitive, rien de
(1) Duraml-Fardel, Le Bret, Lefort, Dictionnaire des eaux minérales et fi hydrologie médicale. Paris, 1860.
(2) Wunderlich, Erfolg der Behandlung der progressive n Spinal- Paralysie durch Silbcr- Salpeter ( Archiv der Heilkunde, 1861).
plus que des améliorations passagères, et présentant, dans son emploi, de sérieux inconvénients; sans parler de la coloration bronzée qu’il produit à la longue, il est cause souvent de troubles de l’appareil digestif, de diarrhées profondément débilitantes, et qu’il faut à loul prix éviter. Charcot et Vulpian, qui l’ont expérimenté avec le plus grand soin, le donnaient d’abord à la dose d’un centigramme par jour; elle peut être portée jusqu’à 5 centigrammes (1). Gubler et Beau sont allés jusqu’à 10 centigrammes; Hillairet jusqu’à 15. Ces doses élevées n’ont été données qu’en tâtant la susceptibilité du malade et avec les plus grandes précautions. Topinard qui, dans son excellent travail, s’est fait un devoir de contrôler loul ce qui a été avancé sur l’ataxie locomotrice, donne, à propos du traitement par le nitrate d’argent, le résumé de 17 cas qui lui sont personnnels: « 12 insuccès absolus, 1 cure relative (obs. 160 de son livre); 1 amélioration très-relative, mais rapide; 1 amélioration marquée, mais de peu de durée; 1 amélioration faible et très-éphémère; 1 amélioration douteuse. » Aussi se croit-il le droit de formuler son opinion de la manière suivante : « Le nitrate d’argent est, en général, sans eflicacité dans le traitement de l’ataxie locomotrice progressive. De plus, son emploi n’y est pas exempt de tout inconvénient : il compte cependant quelques succès relatifs et passagers. En somme, le nitrate d’argent a droit à être inscrit parmi les médicaments auxquels le praticien peut recourir, faute de meilleurs, dans une maladie aussi mal partagée en agents thérapeutiques réellement efficaces. »
Si, jusqu’à ce jour, l’ataxie locomotrice est restée incurable, on a pu, néanmoins, être encore utile aux malades. Soutenir leurs forces, calmer les violentes douleurs qu’ils éprouvent, favoriser les périodes de rémission, ce n’est pas rester inactif, et son rôle dût-il se borner là longtemps encore, le médecin n’en aura pas moins fait une œuvre utile. Dans l’état actuel de nos connaissances, ce qu’il importe c’est de recueillir des faits, de les comparer; plus tard, peut-être, l’indication thérapeutique sera-t-elle dégagée plus nettement qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est avec des travaux comme ceux auxquels nous avons tant de fois puisé dans le cours de cet article, que les progrès pourront être réalisés; ils sont, à la fois, un enseignement pour tous, un titre à la reconnaissance des générations médicales à venir, pour ceux qui les ont écrits. ]