ARTICLE VL DYSENTERIE CHRONIQUE
Presque tous ceux qui ont écrit sur ce sujet ont rangé sous ce titre des maladies toutes différentes, comme le cancer de l’intestin et les affections des autres organes abdominaux qui donnent lieu à une diarrhée chronique, et plusieurs ont pris pour type des ulcérations du gros intestin d’une nature toute spécifique, et appartenant principalement à la maladie tuberculeuse. Si l’on consulte les faits, on voit qu’il est rare de rencontrer une dysenterie primitivement chronique, et il ne reste guère que les cas où, après avoir commencé d’une manière aiguë, la maladie se prolonge et prend quelques caractères tout particuliers. Quand peut-on dire qu’une dysenterie a passé à l’état chronique? Si le mouvement fébrile a perdu de son intensité, si les selles ont diminué de fréquence et sont surtout devenues purulentes, si en meme temps il y a un dépérissement lent avec les symptômes delà lièvre hectique, on ne peut douter que la dysenterie ne soit devenue chronique.
Il n’y a pas de causes particulières de dysenterie chronique dont l’existence soit démontrée par l’observation. Quant au x symptômes, nous avons énuméré plus haut les principaux. Il nous suffira, pour compléter le tableau, d’ajouter l’expression de langueur, la maigreur, la pâleur de la fo.ee; la sécheresse de la peau; la sensibilité au froid, surtout aux extrémités; parfois des épanchements de sérosité dans divers points du corps.
La marche de la maladie est presque toujours fort lente. La durée est de deux ou trois mois, et plus. Sa terminaison est presque constamment fatale.
Quant aux lésions anatomiques , c’est encore l’ulcération qui en est la principale; mais cette ulcération présente quelques caractères particuliers. Les principaux sont : la couleur bleuâtre , ardoisée des parties qui en sont le siège, l’épaississement considérable des tissus et surtout du tissu sous-muqueux, la couche de pus plus ou moins sanieux qui tapisse les ulcères. On a dit que l’affection pouvait dégénérer en véritable cancer; mais, d’après tous les faits connus, c’est là une erreur, et l’on a été trompé par des cas d’affections cancéreuses dès le principe.
Le diagnostic est difficile. Si l’affection a commencé par une dysenterie aiguë, si Tonne trouve dans l’abdomen aucune tumeur, on peut penser qu’il s’agit d’une dysenterie chronique simple ; mais encore, en pareil cas, faut-il être très-réservé ; car il peut très-bien exister une maladie organique, cause du prolongement de la diarrhée, et qui échappe à l’investigation. Le toucher rectal fait reconnaître les cancers situés h la partie inférieure du rectum.
Le traitement de la dysenterie chronique est composé de moyens qui tous font partie du traitement de la dysenterie aiguë : ce sont les amers, les toniques, les astringents à des doses assez élevées ; les frictions sèches ou aromatiques sur le
DYSENTÉ R LE CHRONIQUE.
! tronc, un régime sévère , et surtout des lavements avec le nitrate d'argent (1). 111 est bien entendu qu’on ne doit avoir recours, dans cette forme de l’affection, ;;à aucun des médicaments dits antiphlogistiques, et surtout aux émissions * sanguines.
Scotti (2) a rapporté trente observations de guérison de diarrhée et de dysenterie chronique, traitées de la manière suivante :
2 c. Extrait de noyer préparé avec le brou de noix et les feuilles vertes. . . 8 à 12 gram. Limonade minérale .... 1000 gram.
Dissolvez. Dose : un tiers ou un demi-verre quatre fois par jour.
Ce traitement peut être facilement essayé.
Il en est de même du suivant, recommandé par J. Delioux de Savignac (3). Ce i médecin a mis en usage dans la dysenterie chronique un traitement semblable à < celui qu’a prescrit Eimer dans la dysenterie aiguë (vov. p. 50). C est la teinture , d'iode qu’il donne en lavements et dont il a constaté les succès. Voici la formule employée par ce médecin :
Teinture alcoolique d’iode 10 à 20 gram. lodure de potassium 0°'r,50 à 1 gram.
Eau
200 à 250 gram
Ce n’est que progressivement que l’iode est employé à une dose aussi élevée, un lavement émollient est administré préalablement. Quand les coliques persistent ,i avec un certain degré d’intensité, on peut donner simultanément un lavement lauidanisé qui les calme aussitôt. Cette médication, qui peut être répétée dans le cours idu traitement, n’exclut pas l’emploi des autres remèdes.
[Le diascordium à la dose de 1 à 3 grammes, les poudres oléo-calcaires h la dose de 2 à 15 grammes, sont plus avantageux dans la forme chronique que dans Ha forme aiguë. C’est surtout dans cette forme qu’on emploiera les lavements au nitrate d’argent.
Régime de la forme chronique. — Ici, le régime doit être très-sévère, car le «moindre écart ne tarderait pas à ramener la dysenterie. Il est important de 'Soutenir les forces du malade; c’est dans cette forme surtout qu’il faudra insister 'Sur les 'potages au pain, au bouillon, sur les œufs, les poissons, les viandes grillées. Delioux de Savignac (k) recommande les viandes peu cuites. Aux repas, vin 'vieux coupé ou thé léger: dans les pays chauds, le café noir est assez avani tageux. ]
Il ne faut pas oublier, quand la maladie est très-rebelle, le changement d’air , sur ( lequel Cornuel (5) insiste avec raison.
[L 'étude des eaux minérales est à faire pour le traitement de la dysenterie : on a employé les eaux bicarbonatées sodiques et les eaux sulfureuses. ]
(1) Voy. Dysenterie aigue, p. 49.
(2) Guzzetta medica di Milano, 1846.
(3) Delioux de Savignac, Traité de la dysenterie, p. 440, et Bulletin général de thérapeutique, 16 janvier 1853.
(4) Delioux de Savignac, ouv. cité, p. 477.
(5) Cornuel, Mémoire sur la dysenterie observée à la Guadeloupe ( Mém . de T Acad, de méd., t. VIII, 1840, p. 100 et suiv.).
ARTICLE VII
ENTÉRORRHÉE, LIENTÉRIE, GANGRÈNE DE L’INTESTIN.
L 'entérorrhée est line affection fort rare, mais dont cependant on a réuni un certain nombre d’exemples. Ceux que Grisolle a cités dans son Traité de pathologie sont les plus intéressants. Parmi eux on remarque le cas observé par Morgagni sur lui-mmie, et celui dont un médecin de l’Hôtel- Dieu a été le sujet dans ces dernières années. L’entérorrhée étant une affection fort peu connue, et sur le traitement de laquelle nous n’avons que des données incertaines, nous n’en dirons que très-peu de mots.
Des déjections séreuses, abondantes au point que, dans le cas de Morgagni, la quantité de liquide rejeté a été de 8 kilogrammes en douze heures, et que chez un malade observé par Poterius (Potier), 20 kilogrammes de matière séreuse furent rendus en vingt-quatre heures; une douleur très-légère du ventre, ou absence de toute douleur ; une faiblesse très-grande qui se prolonge ordinairement assez longtemps après la guérison ; un amaigrissement rapide : tels sont les phénomènes qui caractérisent l’affection.
Dans quelques cas, on a vu des flux de ce genre coïncider avec la guérison rapide de quelques maladies, et surtout des diverses hydropisies. Ce sont là les flux intestinaux critiques. Ces cas sont bien rares, et aujourd’hui qu’on observe attentivement, on est bien loin de les trouver aussi souvent qu’autrefois.
On n’a émis que des conjectures sur la source du liquide excrété, et le traitement le plus propre à suspendre le flux.
Dans les anciens auteurs, on trouve encore la description d’autres affections caractérisées par les déjections alvines, et qui ont reçu les noms de flux cœliaque, lientérie, etc. Ces différents flux sont rattachés à d’autres états morbides, et ne sont plus considérés comme des maladies particulières. Le flux cœliaque était décrit comme une maladie dans laquelle le chyme ou même le chyle se précipitait dans les intestins et était rejeté par l’anus sans avoir été absorbé. L’aspect des matières excrémentitielles, dans certains cas, en avait sans doute imposé à une observation superficielle. *
La lientérie n’était autre chose qu’un état morbide dans lequel, au milieu des matières liquides excrétées, on trouvait des aliments mal digérés. Nous avons vu que ce phénomène doit être principalement rattaché aux diverses espèces d’indi-
gestion.
Dans la lientérie des enfants à la mamelle. Trousseau (1) prescrit d’abord le sel de Seignette (tartrate de potasse et de soude) à la dose de 2 à 5 grammes. Si la maladie résiste, il donne de 5 à \ 5 centigrammes de magnésie calcinée dans un peu de lait. Enfin, si ces moyens restent sans effet, il a recours au sous-nitrate de bismuth (5 à lü centigrammes), ou au sel de cuisine (2 à U grammes). Nous avons toujours vu réussir les opiacés à faible dose, qui n’ont pas l’inconvénient qu’ont quelquefois les moyens précédents, de produire une diarrhée trop abondante.
Nous ne parlerons pas davantage de la gangrène de l’intestin, qui est due soit à
(t) Trousseau, Journal des connaissances médico-chirurgicales, mars 1849.