HÉPATITE AIGUË. — LÉSIONS ANATOMIQUES
§ V. — Lésions anatomiques.
La congestion du foie est, en général, l’effet d’une simple stase du sang, et, d’un autre côté, le ramollissement se montre dans des cas où l’inflammation ne saurait être admise. Sans doute, si le gonflement, une rougeur notable, un ramollissement considérable, se trouvaient chez un sujet qui aurait présenté pendant la vie les symptômes indiqués plus haut, on ne devrait pas hésiter à voir là des lésions anatomiques de l’inflammation du foie ; mais, en général, on ne peut admettre, comme caractérisant rigoureusement l’hépatite, d’autre lésion que la suppuration du foie. Celle-ci se caractérise par des plaques plus ou moins étendues, d’une couleur jaune ou jaune verdâtre, siégeant à une plus ou moins grande profondeur, souvent visibles au-dessous des membranes, et qui, quand on les incise, laissent voir une étendue plus ou moins considérable du foie occupée par une infiltration purulente, compacte, au milieu de laquelle on peut trouver déjà un ou plusieurs points liquides qui annoncent la réunion du pus en foyers.
On trouve des abcès véritables, d’une grosseur très-diverse, puisqu’il y en a comme un pois, comme une noisette, ou bien comme un œuf de poule, et de plus volumineux encore. Ces abcès sont surtout remarquables par la fausse membrane qui les entoure. Cette fausse membrane, d’aspect albumineux, ordinairement mince et molle, présente, du côté du foie, des prolongements, des filaments faciles à rompre, et qui constituent des adhérences légères. A l’intérieur du foyer, on observe souvent l’existence de petits prolongements semblables à des commencements de cloison, et qui indiquent que l’abcès est formé par la réunion d’autres abcès l>lus petits. Les abcès les moins volumineux, ceux qui ne sont pas plus gros qu’un pois, ont déjà une fausse membrane, et l’on trouve souvent un certain nombre de ces abcès très-voisins l’un de l’autre, de manière qu’au moindre développement, ils doivent se réunir par la rupture de leurs fausses membranes très-peu consistantes. Dans quelques cas rares, il n’y a pas de fausse membrane, et le tissu du foie ramolli forme seul les parois de l’abcès.
Le pus contenu dans ces cavités est ordinairement jaune ou d’un jaune verdâtre, épais, sans odeur particulière; en un mot, de bonne qualité. Quelquefois, cependant, on l’a trouvé sanieux et nauséabond.
Amiral a vu un cas dans lequel les parois du foyer purulent étaient extrêmement ramollies, réduites en putrilage verdâtre et exhalant une odeur gangréneuse. Stuart Coopcr (1) a rapporté un cas du même genre, observé chez un sujet qui avait un cancer de l’estomaG. Le seul symptôme que l’on ait pu rapporter à celle lésion, est une douleur très-vive à l’épigastre dans les derniers jours. La gangrène était médiocrement étendue. Les cas de ce genre sont rares, et si l’on en juge par ce dernier fait, il est impossible de reconnaître pendant la vie la gangrène du foie.
Les abcès occupent principalement les points rapprochés de la face convexe, ensuite on les trouve plus souvent au centre de l’orgaue.
La rougeur, le ramollissement du parenchyme entourant les abcès, des adhérences récentes du péritoine hépatique avec le péritoine du diaphragme et des parois abdominales, le développement ordinairement limité de l’organe, les diverses perfo-
(1) Stuart Cooper, Bulletins de la Société anatomique, 184G.
MALADIES DES ANNEXES DES VOIES DIGESTIVES
rations communiquant dans le côlon, le péritoine, les veines, les plèvres, les poumons, et les lésions qui en sont la suite, complètent le tableau de ces désordres anatomiques graves.
§ VI. — Diagnostic, pronostic.
Ni l’ictère, ni la douleur, ne peuvent isolément caractériser cette affection ; mais si, en l’absence de toute autre affection aiguë, ces deux symptômes sont réunis, si la douleur est constante et notable, on a déjà bien des raisons d’admettre l’existence de l’hépatite, et tous les doutes sont levés s’il y a eu une invasion fébrile, si les frissons se sont renouvelés, si la lièvre persiste dans le cours de la maladie, si le foie devient volumineux, ou seulement s’il y a une tension notable de l’hypochondrc.
Les affections avec lesquelles on pourrait confondre l’hépatite aiguë sont d’abord celles qui ont leur siège dans le côté droit de la poitrine. La pneumonie aiguë se distingue par l’absence de l’ictère, par le siège plus élevé de la douleur, par les phénomènes stéthoscopiques, et par les symptômes locaux (oppression, toux, expectoration). Cette affection isolée ne peut plus être confondue aujourd’hui avec l’hépatite : quand les deux sont réunies, le diagnostic est plus difficile; cependant leurs symptômes sont assez distincts pour qu’on puisse, avec un peu d’attention, constater non-seulement leur existence, mais encore le moment de leur apparition, comme on le voit dans plusieurs des observations de Louis et d Andral.
La distinction entre l’hépatite et la pleurésie aiguë offre des difficultés plus grandes. Dans cette dernière affection, le foie peut être repoussé en bas, et la douleur avoir son siège dans un point voisin de l’hypochondre droit. Mais 1 ictère manque; la toux et l’oppression, qui, ainsi que nous l’avons vu, n’appartiennent réellement pas à l’hépatite aiguë, font reconnaître l’existence de l’affection pectorale, et les résultats de l’auscultation et de la percussion lèvent tous les doutes. Dans les cas où les deux maladies existent simultanément, la présence ou l’absence de l’ictère a une grande valeur. Ce symptôme peut manquer dans l’hépatite.
Du côté de l’abdomen, on peut confondre l’hépatite aiguë avec une néphrite intense (voy. tome Y, art. Néphrite), lorsqu’une inflammation de ces organes est assez considérable pour pouvoir simuler l’hépatite aiguë. On arrive même par là à distinguer les deux affeclions lorsqu’elles existent ensemble, comme cela a eu lieu dans un cas où les urines étaient purulentes.
Une affection sur le diagnostic de laquelle on a beaucoup insisté depuis Galien (1), est le rhumatisme aigu ou inflammation- des muscles de l’abdomen; mais nous devons d’abord mettre de côté l’inflammation, qui est un fait extrêmement rare; et quant au rhumatisme aigu, dont la fréquence est également loin d’être grande, s’il existe de la douleur, si les contractions des muscles abdominaux peuvent en imposer à un examen superficiel pour une tuméfaction du foie, dun autre côté, nous voyons manquer l’ictère, et la palpation exacte, ainsi que la percussion, font bientôt reconnaître qu’il n’y a réellement pas augmentation de \olume de l’organe.
(1) Galien, Œuvres médicales , trad. par Ch. Baremberg. Paris, 1856 (Des lieux affectés, t. II, p. 649).