DANS LE PARDON C'EST NOUS-MEMES QU'IL FAUT CONSIDÉRER
Si nous prêtons l'oreille aux fausses maximes du monde, le pardon d'une injure nous apparaît à la fois impossible, insensé, presque coupable. — Si nous prêtons l'oreille aux enseignements divins, là où le monde nous montrait un détriment et une lâcheté, nous apercevons une gloire et un triomphe.
Les objections qui nous déconcertent. — Pour le monde pardonner une injure est à la fois une petitesse d'âme, une faiblesse de caractère, un désastre dans notre vie.
1° Pardonner est une petitesse dame. — Qui est celui qui se laisse ainsi jeter l'insulte à la face? C'est un être sans éîé-
vation, dont le cœur ne vibre pas, dont le sentiment est honteusement énervé. — C'est le lâche, qui, pour s'épargner l'effort d'une vengeance, le danger d'une représaille, aime mieux se déshonorer dans l'ignominie d'un pardon. — C'est le chrétien dont les préceptes évangéliques ont rétréci l'âme et étiolé le cœur.
2° Pardonner est une faiblesse de caractère. — Comment se révélera la vraie force, la vraie grandeur? Premièrement, à poursuivre avec une indomptable énergie une juste vengeance. — Secondement, si l'arme s'émousse, si nos efforts nous trompent, notre force consistera dans la haine secrète, dans l'aversion silencieuse, dans un refus absolu de pardon.
3'^ Pardonner est un véritable désastre dans la vie, — C'est nous perdre devant nos amis. De quel œil regarderont-ils celui qu'on foule ainsi aux pieds ? — C'est encourager nos ennemis. Où s'arrêtera leur audace? Où se brisera leur insolence, si à leurs entreprises nous n'opposons que le silence et le pardon? — C'est donner raison à notre insulteur. Le silence n'équivaut-il pas ici à un acquiescement, et, ne répondant pas, n'est-ce pas prouver que nous n'avons rien à répondre?
La splendide réalité qui nous soutient. — Si le monde est notre maître et que nous lui obéissions en esclaves, son langage et ses raisons demeureront pour nous victorieuses. Mais le chrétien n'a d'autre maître que Dieu, d'autres idées que les idées divines, d'autre conduite que celle que règle l'Evangile. — C'est donc à la lueur des enseignements divins que la question du pardon des injures doit être étudiée et jugée.
1" Accorder le pardon c'est un triomphe, — Triomphe devant Dieu, devant les hommes, devant nous-mêmes. — Triomphe devant Dieu. C'est Dieu qui a permis cette lutte; c'est Dieu qui nous met en présence d'un adversaire. Et que veut-il? Que son serviteur déploie l'héroïsme du combat, que son fils témoigne delà magnanimité de sa race (1). Si je pardonne.
(1) Et venerunt Ziphaei ad Saul in Gabaa, dicentes : Ecce David absconditiis et in colle Hachila, quse est ex adverso solitudinis.
Et surrexit Saul, et descendit in desertum Ziph, et cum eo tria millia virorum de electis Israël, ut qusereret David in deserto Ziph.
Et castrametatus est Saul in Gabaa Hachila, quae erat ex ad-
c'est Dieu qui sera vainqueur. — Triomphe devant la^ hommes , J'ai été insulté, j'ai subi la plus criante des injustices, la haine m'a enveloppé de toutes parts. Moi, à cette haine, j'oppose la bonté, à l'insulte j'oppose le pardon. Quelque pervers que soit le monde, mon acte sera jugé héroïque et on l'admirera. Plus encore. A l'admiration se joindra comme conséquence nécessaire l'édification. La gloire chrétienne étincellera, la prodigieuse force de l'Evangile éclatera. L'incrédule devra confesser l'immense supériorité de la vertu catholique.
Les âmes faibles seront raffermies. Plus encore. Il semblait que le pardon serait ma ruine : tout au contraire il devient ma force; il rallie à ma cause tous ceux qui m'étaient aliénés ; les sympathies sont toujours pour la victime. Et quand l'Ecriture désigne le Suprême Offensé, elle l'appelle r « Agneau dominateur. » — Triomphe devant nous-mêmes. Celui-là reste stupéfait qui contemple les magnanimités diverses jailiies d'un seul pardon : hauteur d'intelligence, largeur d'âme, force de caractère, magnifique domination de soi
2® Refuser le pardon c'est une honteuse défaite. — Défaite de notre âme. Elle s'est découronnée de ses gloires les plus
verso solitudinis in via ; David autem habitabat in deserto. Videns autem quod venisset Saul post se in desertum,
Misit exploratores, et didicit quod illuc venisset certissime.
Et surrexit David clam, et venit ad locum ubi erat Saul ; cumque vidisset locum in quo dormiebat Saul, et Abner, filius Ner, princeps militise ejus, et Saulem dormientem in tentorio, et reliquum vulgus per circuitum ejus,
Ait David ad Achimelech, Hethaeum, et Abisai, filium Sarvise, fratrem Joab, dicens : Quis descendet mecum ad Saul in castra ? Dixitque Abisai : Ego descendam tecum.
Venerunt ergo David et Abisai ad populum nocte, et invenerunt Saul jacentem et dormientem intentorio, et hastam fixam in terra ad caput ejus, Abner autemet populum dormientes in circuitu ejus.
Dixitque Abisai ad David : Gonclusit Deus inimicum tuum hodie in manus tuas : nunc ego perfodiam eum lancea in terra, semel, et secundo opus non erit.
Et dixit David ad Abisai : Ne interficias eum ; quis enim extendet manum suam in christum Domini, et innocens erit ?
Et dixit David : Vivit Dominus 1 quia nisi Dominus percusserit eum, aut dies ejus venerit ut moriatur, aut in prselium descendens perierit,
Propitius sitmihi Dominus ne extendam manum meam in christum Domini ! Nunc igitur toile hastam, quse est ad caput ejus, et scyphum aquse, et abeamus. (I Reg. XXVL)
pures. Elle s'est laissée envahir par les laideurs de la haine, par les tumultes de la vengeance. — Défaite de notre foi. Nous voici désormais traîtres à nos promesses divines, renégats de nos croyances, lâches déserteurs de la plus sublime de nos vertus. — Défaite de notre œuvre. Laquelle? Notre salut et le salut du prochain. L'arme homicide n'atteindra notre ennemi qu'après nous avoir transpercés nousmêmes.