NOTIONS HISTORIQUES
Un voile mystérieux, des traditions incomplètes entourent le berceau de Notre-Dame. Sur remplacement où nous voyons se dresser aujourd'hui le gigantesque édifice dont le nom, à toutes les époques de nos annales, se trouve mêlé aux noms les plus illustres et aux choses les plus merveilleuses, la corporation des bateliers {nautœ) parisiens fit ériger, à l'extrémité orientale de Lutèce, un monument religieux consacré à Jupiter. Le 16 mars I7H, on en découvrit les débris en creusant sous le chœur de l'église métropolitaine pour y construire un caveau destiné à l'inhumation des archevêques. Détruit sans doute, lorsque saint Denis vint apporter dans nos contrées le flambeau de l'Evangile, cet autel fit place à une basilique modeste qui, bientôt insuffisante pour les besoins de la population chrétienne, fut remplacée à son tour par une seconde plus somptueuse. Saint Fortunat, évêque de Poitiers, mort vers l'an 609, fait connaître, dans son enthousiasme poétique, l'admiration que lui firent éprouver sa grandeur et la richesse de ses ornements. Le roi Childebert, à la sollicitation de saint Germain, évêque de Paris, avait fait élever vers 555 cette seconde basilique. Le premier de ces temples chrétiens était sous l'invocation de saint Etienne, premier martyr; le deuxième fut consacré à saint Vincent; puis,quand versl'an700,ces
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deux églises furent détruites, une seule occupa leur place et fut érigée sous la protection de la très-sainte Vierge Marie, mère de Dieu. Cci>endant le patronage de cette cathédrale était double, car dans un diplôme du roi Charles le Chauve, de l'an 861, elle est dénommée Saint-Ftienne et Sainte-Marie, auguste mère de Dieu. Les hordes accourues du Nord dans les Gaules devenues françaises, |>our s'y faire une patrie sur les débris ensanglantés et fumants de nos plus riches contrées, ruinèrent l'Eglise de Paris. Lorsque la tranquillité fut assurée par la conversion de Hollon, leur chef principal, le monument se releva de ses ruines, et, à l'aide de réparations et de restaurations successives dont il serait difficile de suivre toutes les traces, il parvint jusqu'à l'épiscopat de Maurice de Sully, c'est-à-dire jusqu'en l'année M 63.
D'une naissance obscure, mais homme suj>érieur à son siècle, Maurice de Sully, (pie ses vertus et son intelligence élevèrent au trône cpiscopal de Paris, résolut de rebâtir sur un plan nouveau et dans de plus grandes proportions, sa cathédrale qui tombait de vétusté. On était arrivé à ce temps de véritables prodiges, où toutes les pompes de l'âge religieux de la France semblent s'être réunies. L'enthousiasme pour les monuments sacrés était porté au plus haut point : tout se faisait pour les églises et par la protection puissante des prélats ; la foi, soulevant les voûtes, allait produire ces magnifiques cathédrales qui sont l'orgueil de nos cités et le plus bel ornement de notre patrie.
Frappé des merveilles qui surgissaient dans toute la chrétienté, secondé dans son entreprise par le zèle du peuple et par les largesses des princes, Maurice de Sully jeta les fondements de sa nouvelle cathédrale sur l'emplacement déjà consacré par la prière des siècles précédents. Le pape Alexandre 111, alors réfugié en France pour échapper à la persécution de l'empereur Frédéric et de l'antipape Victor, en posa la première pierre en juillet 1163. Levèque de Paris avait à cœur d'avancer rapidement l'exécution de son hardi projet, aussi les travaux furent-ils commencés avec une incroyable activité. Le mercredi 19 mai 1182, le grand autel fut consacré par Henri de Château-Marçay, légat du saint-siége au moment où l'on achevait le chœur et où l'on commençait les nefs. Trois ans après, la construction de l'église était assez avancée pour qu'il fût possible d'y célébrer l'office divin, et le 17 janvier 118.% Héraclius, patriarche de Jérusalem, venu à Paris pour prêcher la croisade, y célébra la messe en présence de Maurice de Sully et de son clergé. Malgré son ardeur et son enthousiaste en-
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traînement, l'illustre fondateur mourut le 14 septembre 1190, sans avoir la consolation de voir achever sa cathédrale. Odon de Sully, son successeur, parent des rois Philippe Auguste et Henri d'Angleterre, fit continuer les travaux jusqu'en 1208 , et le 13 juillet de cette année fut enterré sous une tombe de cuivre où, avant les réparations faites au chœur pendant le pontificat du cardinal de Noailles, on voyait sa figure en relief. Bientôt les guerres, les discordes intestines, les malheurs publics paralysèrent les efforts des évéques qui succédèrent à Odon de Sully, de sorte que, plus de deux siècles après l'ouverture des travaux, les derniers couronnements n'étaient pas encore posés à l'œuvre. Ces interminables lenteurs expliquent pourquoi l'on ne fit jamais la dédicace solennelle de la basilique. Au xv e siècle, le roi Charles VII accorda des sommes considérables pour l'achèvement de Notre- Dame, car c'était sous la seule invocation de cette Reine des anges que Maurice de Sully avait placé son édifice, et une fois terminée, la cathédrale parut si belle à nos pères et produisit sur eux tant d'effet, qu'ils regardaient ce monument comme le plus majestueux de la chrétienté. Malgré les variations du goût et des principes dans l'art, cette grandiose basilique présente aux yeux de l'observateur une surprenante unité. Toutes les parties sont dans des rapports harmonieux et offrent un accord frappant.
Si, en traversant plusieurs siècles pour arriver jusqu'à nous, l'église-mère du diocèse a souffert des injures du temps, elle a eu beaucoup plus encore à souffrir des injures de l'homme. Le temps lui a donné cette teinte sombre, le signe de l'antiquité que l'on aime à retrouver dans ces nobles édifices élevés par une religion immortelle qui ne pense qu'à l'éternité. L'intempérie des saisons, la rigueur des éléments, la violence des tempêtes ont altéré la pureté de quelques parties accessoires. Les orages politiques, au contraire, y ont laissé des traces d'une fureur aveugle et d'eflbrts insensés. Le saint et majestueux monument, si fermement assis sur sa base, n'adû d'échapper au vandalisme révolutionnaire qu'à l'inébranlable solidité de sa masse.
On a longtemps pensé, et une inscription sur une plaque scellée dans le mur à côté de la porte d'entrée en faisait foi, que l'église Notre-Dame,, voisine de la Seine, avait été construite sur pilotis; mais au mois de mai 1756, lorsqu'on fit la fouille pour les fondations du bâtiment du Trésor, on reconnut que celles de l'église ressaient sur un gravier ferme. Elles étaient formées de quatre assises de pierre de taille excessivement dure, faisant retraite les
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unes sur les autres. Dessous étaient de gros moellons posés sur un mortier de chaux et do sable, formant un corps continu et sans vide, plus solide que la pierre elle-même.
Ce fut en 1845 que s'ouvrit pour Notre-Dame l'ère d'une restauration dont de longues heures consacrées à visiter les différents étages de ce vaste édifice peuvent à peine faire apprécier l'importance et les difficultés. On s'occupa d'abord des travaux de consolidation les plus urgents, mais ce n'est que vers le commencement de 1858 qu'on entreprit la restauration de l'intérieur du monument. Les travaux se sont poursuivis avec toute la célérité possible sous l'active et savante direction de MM. Lassus et Viollet-le- Duc, et depuis la mort du premier, en 1857, par M. Viollet-le-Duc seul. La population parisienne n'a cesse; d'en suivre avec un pieux intérêt les différentes phases, et c'est pour elle une vive satisfaction de pouvoir constater les heureux résultats du talent, du zèle et «lu soin dont font preuve les artistes de nos jours pour rendre à la vieille basilique sa splendeur d'autrefois.
Il est permis d'affirmer aujourd'hui que l'année 1865 ne s'écoulera pas sans voir briller d'une nouvelle jeunesse l'église de Maurice de Sully et de ses successeurs, à laquelle se rattachent tant de souvenirs de notre histoire. Alors aura complètement disparu toute trace des dégradations que les siècles et les événements avaient fait subir à ce grand monument populaire du moyen âge. Dans le projet de transformation de la Cité, dont l'administration municipale prépare la réalisation, une place vraiment digne d'elle, sera, l'on peut y compter, réservée à l'Eglise métropolitaine. Dégagée des constructions qui l'étouffcnt encore, partout inondée d'air et de lumière, la cathédrale apparaîtra radieuse, étalant fièrement tout ce qu'il y a de science, d'art et de goût dans l'ensemble comme dans les détails sans nombre de son admirable architecture.
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