Guide du voyageur à Constantinople et dans ses environs: contenant
En'arrlvant à Constantinople, le voyageur ne doit point s'attendre à trouver dans celte capitale toutes les ressources qu'offrent les grandes villes d'Occident. Toutefois l'industrie des nations civilisées s'y est assez largement installée depuis quelques années pour assurer aux étrangers toutes les commodités de l'existence matérielle.
Ainsi le quartier de Péra, consacré aux Francs, possède des hôtels où l'on est convenablement hébergé à un prix raisonnable ; de sorte que l'on retrouve la vie européenne à côté des usages d'Orient.
Le voyageur qui aura l'intention de séjourner plus d'un mois à Constantinople fera bien de louer une chambre dans une heureuse situation; dans ce cas, il devra déterminer son choix d'après l'exposition de l'appartement, car il lui importe d'être à l'abri du souffle pestilentiel du vend du sud.
Quand il voudra essayer du genre de vie des Orientaux, il se fera conduire à un restaurant turc, où, pour soixante-
y CONSEILS
dix ou quatre-vingts pai as^, on lui servira d'excellent montoniôti , une eau limpide et des fruits savoureux . Dans toutes ses excursions, il rencontrera des cafés où des rafraîchissements variés lui seront offerts , et s'il connaît quelque Franc domicilié depuis longtemps à Constantinople, il est certain de trouver une hospitalité empressée chez les personnes à qui il sera recommandé, de quelque nation qu'elles soient.
Un des premiers besoins et un des premiers désirs du voyageur, c'est de prendre un bain turc ; il a si souvent entendu vanter les charmes de cet usage oriental, qu'il a grande hâte d'en jouir. Comme l'étrangeté de cette opération pourrait lui causer des surprises peu agréables et le mettre dans un singulier embarras, voici, pour sa gouverne, le détail d'une séance au bain, avec l'indication de quelques précautions hygiéniques, d'une utilité réelle.
En entrant dans la première salle de l'établissement, le liammamdgi ^ fait conduire le nouveau venu au lit qu'il lui destine. Au centre de la pièce est une fontaine, et tout
(1) Le para est une petite monnaie d'argent chargée d'alliage, extrêmement mince et valant un peu moins d'un centime, ta piastre vaut actuellement 25 centimes environ. 11 en faut trois pour faire un routièf petite pièce d'or. Du reste, on ne saurait déterminer avec précision la valeur des monnaies turques, attendu qu'elle varie sans cesse et suivant le caprice du gouvernement. La piastre en est l'exemple le plus frappant : après avoir valu 3 francs, elle ne représente plus que 5 sous. = On trouve aussi en circulation à Constantinojle certaines monnaies européennes,lentre autres le thalari. — Le voyageur > «changera facilement ses pièces d'or et d'argent contre des monnaies
du pays.
AUX TOYAOBUBS. ^
autour r^e une estrade supportant des matelas et' dès eoussins; c'est sur cette banquette qu'on se déshabille. Le garçon de bain vous présente une serviette que vous placez autour de vos reins en manière de tablier; puis on vous en met une autre pllée en huit sur la tête. En descendant de Festrade, vous chaussez des sandales qu'une pdite courroie fixe à vos pieds.
La seconde pièce où Ton vous fait entrer est chauffée h une température plus élevée ; ici Ton stationne jusqu'à ce que la sueur, arrivant peu à peu à la peau, ruisselle enfin le long du corps. Alors commencent les opérations les plus importantes.
On vous conduit dans une troisième salle qui reçoit le jour par desSverres circulaires placés dans la voûte. En entrant, on sent que la chaleur est beaucoup plus élevée que dans la pièce précédente. Tandis que les garçons de service sont occupés par les autres baigneurs, on s'assied, on fume et on prend du café *.
Votre tour est venu ; un garçon s'empare de vous pour vous masser. Il examine d'abord, en vous touchant de la main, si la peau est convenablement disposée. S'il juge le moment favorable, il vous invite à vous étendre sur une plaque de marbre blanc qui se trouve au milieu de la salle, à trois pieds au-dessus du carreau, et que chauffe un four construit en-dessous. Vous vous mettez à la renverse sur cette table, mais avec précaution, car vous risqueriez de vous brûler contre les parties trop chaudes
(1) L'élévation de la température donne ordinairement au tabac «t au caîé une saveur qui n'a rien d'agréable. L'un et l'autre olfreni plutôt une distraction qu'un plaisir.
4t conseils
de la plaque de marbre. Avant de commencer, le garçon 4ente une dernière épreuve : il voas frappe assez fortement l'épaule ou la cuisse, et si le bruit produit par Pair «comprimé fait résonner la voûte, il n'hésite plus.
Les sensations que vous fait éprouver le massage sont 4oin d'être agréables. Cette pression des muscles, cette manipulation des chairs et des membres ne laisse pas d'être douloureuse. Le coup de grâce est surtout redoutable ; cette dernière manœuvre consiste à faire craquer les •articulations en appuyant fortement le genou au milieu des bras croisés sur la poitrine.
Le massage dure ordinairement vingt minutes. Cette torture achevée, on se repose un instant, puis oii pénètre ' '^dansune nouvelle salle, où vous attendent des impressions plus douces. Un garçon vous verse sur la tête de l'eau chaude en abondance ; cela fait, il vous frictionne vigoureusement avec sa main que couvre un gant de crin assez rude.
Les douches et les frictions se répètent jusqu'à ce que -vous soyez parfaitement nettoyé' et que l'épiderme laisse voir le sang circuler dans les veines.
Vous «passez encore dans une autre salle où l'on vous lave de la tête aux pieds avec de l'eau parfumée de savon de Candie. Après qu'on vous a épongé avec une poignée d'étoupes, on place devant vous un vase plein de la même €au savonneuse, dont vous lavez les parties du corps que <^chait la serviette mise autour de vos reins.
La séance est terminée -, le garçon vous ceint une nouwelle^serviettej avec une autre, il vous essuie la tête et le <5orps ; puis il vous enveloppe de linges et vous mène à la
AUX V0TA6BURS.
pièce où vous êtes entré en arrivant. Vous vous couchez dans an lit garni de coussins qui vous obligent à tenir la tête haute, pour prévenir les congestions au cerveau. Peu a peu Fagitation causée par la chaleur, le massage et les frictions , fait place à un calme qui vous permet de vous livrer au sommeil. Le garçon vient enlever les linges humides dont vous êtes couvert et les remplacer p&r de nouveaux qui achèvent de vous sécher. On vous offre^ comme dans la troisième salle, la pipe et une tasse de café; puis enfin, lorsque vous vous sentez assez refroidi pour sortir sans danger, vous vous habillez et appelez le garçon, qui vous présente un miroir, sur lequel vous déposez le prix du bain.
Il est bien entendu qu'on est libre de ne pas prendre un bain complet, et que les personnes qui ne peuvent pas supporter le massage ont le choix entre la friction et la lotion simple *.
Il est des précautions dont on ne saurait se dispenser avant et après le bain sans s'exposer à de graves indispositions. L'expérience a prouvé qu'il était nécessaire, avant le bain, de dégager le corps de toutes les matières qui ne doivent pas y séjourner longtemps. Il faut aussi être exempt de toute tendance permanente ou momentanée à une irritation des organes essentiels. Après le bain, il est
(1) Les pauvres à Constanlinople peuvent prendre des bains comme les riches. Grâce à la piéié charitable de quelques musulmans, Tindigent peut, dans certains établiiisements de bains, se faire frictionner, masser et parfumer, sans qu'il lui en coûte autre chose qu'ua remerciment et une prière pour celui à qui il est redevable de ce bienfait.
▼j CONSEILS
indispensable de se couvrir de vêtements ehand^, sartont en hiver. On fera bien aussi de rentrer chez soi, de se mettre an lit et de prendre une tasse de thé très léger; on dort ensuite d'an sommeil plein de charmes et Ton se ré^ veille aussi dispos d'esprit que de corps*.
Le séjour de Constantinople exige, du reste, des précautions générales auxquelles les étrangers doivent se résigner. Le climat de cette capitale est extrêmement variable, et la température y subit des changements si brusques qu'on y passe , dans certaines saisons, du froid à la chaleur, et réciproquement, avec une rapidité singulière. L'hiver est long et pluvieux. Ce n'est que dans le courant du mois d'avril que l'on commence à sentir l'atmosphère se réchauffer. Le voisinage de la mer Noire, de la forêt de Belgrade et des monts Caucasiens , longtemps couverts de neige , est la cause de cette prolongation de la saison froide. Le temps se met ordinairement au beau vers la fin de mai et se maintient magnifique pendant le mois de juin et de juillet. Ce n'est que lorsque le sirocco, ou vent du sud, a remplacé la tramontana que la chaleur devient insupportable. Il faut alors se livrer avec circonspection au plaisir de boire de Teau glacée et de s'exposer aux courants d'air.
Ces variations de température obligent les habitants de Constantinople , et surtout les personnes qui ne sont pas acclimatées, à une prudence extrême. Si, pendant le prin-
r (1) Ces détails sont extraits en abrégé de Touvrage du docteur Brayer sur Constantinople. Ce livre, que noas aurons plus d'une fois besoin de consulter, se trouve, à Paris, chez Bellizaid, Ddfour» et &"« libraires, rue de Yemeuil, no 1 bî*.
AUX TOVAAIUBS. t^
tanps, <m se met en course I^èrement veto » sur la Coi d*an air doux et d'oa ciel pur, on risque de rentrer cbee soi transi de froid, par suite d'an orage venu do Poat- Eoxîn on d'an brouillard subitement formé* Il fautdooov pour se prémunir contre les accidents qui sont la suile OTdtnaire d'un refroidissement , s^observer comme si Vnm ar trooTait en France ou en AnglétOT:e paxiant la saison la lins inconstante.
Les mesures hygiéniques sont d'une nature dilTér^iie en temps de peste. Cest vers la fin de juillet que ce fléaity qui a pris possession de l'Orient, frappe i^ premières victimes. A cette époque les vents du nord cessent de souffler, chassés par le sirocco, ou lodos^ dont l'influeDce délétèr» se fait aussitôt sentira Constantinople et dans les environs. Ce changement atmosphérique annonce le T^ne de Textrême chaleur et de la peste.
Toutefois l'époque caniculaire se passe quelquefois sang qoela terrible maladie.se soit montrée ; elle a même , à différentes reprises , épargné la capitale plusieurs années de suite^ Mais c'est là l'eicfeptîon , et il ne faut pas se fier à ees précédent» sur le retour desquels on ne peut compter dans aucun cas*
Les précautions indiquées pour prévasir les atteintes de la peste sont fort simples : il faut, si l'on ne se retire pas k la campagne , rester autant que possible chez soi , éviter tout contact matériel avec les gens du dehors , fitire de fréquentes fumigations dans l'appartement qu'on oo* cape , s'abstenir de viande de porc , ne toucher aux pièces de monnaie qui ont longtemps circulé qu'après les avoir trempées dans Peau , ne se servir d'aucune étoffe nouvei'-
Viij CONSEILS
lement achetée qu'après l'avoir exposée à rhumidité de la nuit 9 ne faire usage que de papier préalablement soumis à la fumée du vinaigre , fuir avec soin les quartiers sales et malsains'9 et en général les localités exposées au vent; du sud*; enfin se garder des excès et faire des ablutions fréquentes. Les vêtements de taffetas gommé sont aussi recommandés comme préservatif -, mais il faut surtout ne point se laisser aller à d'inutiles frayeurs. Comme dans presque toutes les épidémies, Tétat moral influe beaucoup» en temps de peste, sur le physique ; la tranquillité d'esprit est l'égide la plus sure peut-être contre la maladie.
Les viandes , les substances animales , le pain chaud , les soies , le coton , les poils de chats se chargent facilement des miasmes pestilentiels.
L'huile est , dit-on , un préservatif : on a observé , en effet , que les marchands d'huile et les hommes qui portent habituellement des outres pleines de ce liquide étaient rarement atteints.
La peste exerce quelquefois des ravages tels que la terreur est générale parmi les habitants de toutes nations ^. Le voyageur commettrait alors une imprudeace en ne s'éloignant pas du foyer de la contagion.
Les habitants de Constantinople ne seraient pas obligés
(1) TeUea que les villages de la rive européenne du Bosphore, entre autres Béchik-Tach, Orta-Keui, Kourou-Tchesmè , Amaout- Keui, etc.
(2) On se rappelle surtout Tannée 1812 pendant laqueUe la peste enleva 160,000 personnes, dont 140,000 turcs et 84 Européens seulement.
AUX VOTAGBUBS. IZ
à tant de précautions minatîeases si le gouvernement , moins enclin à flatter les préjugés orientaux, ordonnait les mesures saiMtaires propres à prévenir Finvasion du fléau ou à en amortir la violence. Mais il n'en est rien ; dans toutes les circonstances périlleuses , le pouvoir aban» donne la population à elle-même. Les mots sacramentels à^ Allah Kerim / (Dieu est grand) répondent à tout.
La fréquence des incendies à Constantinople témoigne de cette insouciance du gouvernement pour les intérêts généraux. Il serait si facile de rendre plus rares et moins destructeurs les ravages causés par le feu dans cette capitale ! et cependant chaque année voit des amas de malsons, des palais somptueux, quelquefois même des quartiers entiers dévorés par les flammes. Ceci est un avertissement pour le voyageur qui traînerait à sa suite un riche bagage. A Constantinople il faut n'avoir, en quelque sorte, à déménager que sa personne.
|} Ce défaut de sollicitude de la part des gouvernants pour les gouvernés explique d'autres abus non moins graves nés de la tolérance de la police municipale. Les vols multipliés qui se commettent au vu et au su de tout le monde restent le plus souvent impunis. Enhardis par la n^lîgence ou le mauvais vouloir de Tautorité, les malfaiteurs redoublent d'audace et augmentent tous les jours en nombre. Bans l'hiver de 1837 à 1838, on était volé en pleine rue et en plein jour, et personne n'allait au secours de la victime, parce qu'on avait tout à redouter des complices qui se tenaient aux aguets dans les ruelles voisines. Cette population de bandits se composait principalement de Grecs de Morée et de l'Archipel, d'Albanais, de Dalmates,
r^ COHSBII.»
de Septinsnlalres ^, de Maltais, de Sardes, et même de Corses. Quand, par hasard, la police turque en arrêtait quelques -ans, les représentants des puissances sous là protection desquelles ils étaient placés les réclamaient aussitôt, dans la crainte que leurs privilèges ne tombai sent en oubli. Une fois miutres des coupables, les ministres étrangers se contentaient de les bannir ; mais ils ne tar^ daient pas à reparaître avec de &ux passeports qui leur assuraient la protection d'autres puissances. La terreur était grande dans la capitale ; nul n'osait s'aventurer dans les rues de Péra et de Stamboul après le coucher du soleil* Cependant la clameur publique vint apprendre aux am» bassadeurs et aux consuls européens qu'un pareil état de choses était devenu intolérable. Ils prirent alors [Initia*^ tive d'une démarche auprès du gouvernement, à qui ils danandèrent la répression de ces désordres, lui donnant l'assurance formelle qu'à l'avenir ils n'useraient plus de leurs prérogatives pour soustraire les coupables aux rigueurs de la loi musulmane. Le divan en délibéra, ma&r les mesures qu'il ordonna furent illusoires, et les hal^ tants sévirent, comme auparavant, menacés dans leur pro^ priété et dans leur personne. Aujourd'hui les choses sont à peu près au même point ; aussi engageons-nous le r&py geur à calculer son temps, dans ses excursions, de ma<» nière à rentrer chez lui avant l'heure où les malfaiteurs se répandent dans la ville.
Du reste, l'étranger sera sans doute médiocrement étonné de voir se pratiquer en grand à Constaoïtinoide ee
(1) Habitants des Ues lonieimes.
AUX VOTAABURS. ^
qui se fait en petit^dans les capitales de TEorope. Tout le monde sait qu'à Paris, par exemple, Jes citoyens sont exposés à être, la nuit, dévalisés et même assassinés, et cela dans les quartiers les plus fréquentés. Les précautions qu'il aura à prendre en Orient n'auront donc pour le voyageur rien d'inusité.
U est d'autres inconvénients qui, à Coustantinople, auront pour lui le piquant de la nouveauté. Ainsi il sera étonné d'apprendre que les chiens sont dans cette ville un des dangers des promenades nocturnes. Ces animaux, que protègent les préjugés des musulmans, pullulent dans toug les quartiers de Stamboul ; le jour ils se tiennent cachés dans des retraites où nul ne va les troubler; le soir ils sortent par bandes nombreuses, dévorent tout ce qui s'offre à leur voracité, poursuivant les Francs, pour lesquels ib ont une haine particulière, et faisant retentir les rues de leurs sauvages hurlements. Il arrive fréquemr ment que le promeneur attardé a ses vêtements déchirés, par ces chiens redoutables, heureux lorsqu'il ne rentre pas cheziuiles jambes ensanglantées et blessé dangereusement. On se souvient encore à Péra de ce capitaine de la marine marchande qui, au sortir d'un diner copieux, fut frappe d*apq)lexie en regagnant son domicile et tomba sur I& place de Top-Khana, à une heure assez avancée de Ul nuit. Le malheureux fut immédiatement assailli par les cbiens^ dont le nombre est considérable dans ce lieu; le lendemain on ne trouva plus à l'endroit où il était tombé que des os à demi-rongés et quelques lambeaux de vêtements ensanglantés.
E est donc prudent, lorsqu'on prévoit qu'on rentrera
Xij CONSEILS
après le coucher'du soleil, de s'armer tfun bâton vigoureux pour disperser ces terribles ennemis. L'étranger pourra même, pour plus de sûreté, prier le batelier qui Taura amené à Top-Khana de l'accompagner jusqu'à sa demeure, ce qui ne lui sera jamais refusé et ne sera pas pour lui un surcroît de dépense.
Ce qu'on vient de lire sur le commencement et la dorée de la belle saison à Constantinople suffira sans doute pour indiquer à l'étranger l'époque à laquelle il devra entreprendre son voyage. S'il arrive dans le courant de mai , il assistera au réveil de la nature orientale, au développement de la végétation sur les rives du Bosphore. Plus tôt il trouverait à Constantinople la pluie et le froid ; plus tard il serait talonné par la saison des chaleurs et de la peste. L'automne est aussi une époque favorable pour aller visiter la capitale de l'Empire Ottoman. D'ordinaire, après les bourrasques de l'équinoxe, le temps se remet au beau, et le vent du sud, qui alors a perdu une grande partie de ses propriétés pernicieuses, donne au ciel pne pureté qu'il conserve parfois jusqu'en janvier.
Ei^tre le printemps et l'automne le voyageur devra préférer celle de ces deux saisons avec laquelle coïncidera l'époque du Ramazan , ou au moins celle du Courban- Baïram. Constantinople, en effet, prend, dans ces solennités , une physionomie toute particulière et s'anime d'une vie inusitée. C'est le carême et le carnaval des Turcs , avec l'étrangeté des mœurs musulmanes.
Le mois de Ramazan est consacré au jeûne par le Coran. Pendant vingt-neuf jours tout vrai croyant est obligé de s'abstenir de boire et de manger depuis le lever du soleil
AUX VOYAGEURS. Xiîj
jasqu'à la nuit. Il lai est même interdit de fmner et d'aspirer Podeur d'aucun parfum. Ces prescriptions , qui sont un véritable supplice pendant les longues journées de la belle saison , sont scrupuleusement observées. Nul n'oserait y contrevenir, du moins publiquement, car il serait» comme apostat, puni du dernier supplice. Les voyageurs , les femmes enceintes , les malades même , en faveur de qui le prophète a fait une exception , ne se dispensent pas , pour le plus grand nombre, de ces devoirs religieux.
Le jour, abstinence complète ; mais dès que le canon a annoncé le coucher du soleil et la rupture du jeûne , le Musulman se dédommage par un ample souper des privations de la journée. Toutefois , il est juste de dire qu'il ne manifeste aucune impatience en attendant le signal qui doit mettre fin à son supplice quotidien. Une heure avant la nuit , il se rend au café ou sous Tombrage d'un arbre ; il voit avec indifférence le Franc , auprès duquel il est assis , boire , manger et fumer. Lorsqu'il entend le canon , il se lève tranquillement , retourne à pas comptés à son domicile, sans que la moindre expression de joie se peigne sur sa figure.
Cependant la ville, si triste, si déserte durant le jour, se remplit de monde et étincelle de mille feux. Les illumi- * nations des mosquées , la lumière des cafés et des boutiques , les falots des marchands de comestibles , entourent Constantinople d'une auréole éclatante qui éblouit les yeux et se reflète splendidement dans les flots du Bosphore , de la Corne-d'Or et de laProponlide. Des hauteurs de Péra , c'est un spectacle magique que la plume ne saurait peindre. Pendant que les Francs et les étrangers
Srït CONSEILS
'Be promèoent gaîment dans les mes , les Mosulmans pieux sont en prières ; il en est qni distribuent aux pauvres le surplus de leur revenu ; d'autres , mais en petit nombre , oublient dans les voluptés de la gastronomie les fatigues tf une longue abstinence. Aux premières lueurs de l'au- Tore, ceux qui ont dormi ou prié font une collation et sortent pour vaquer à leurs occupations ordinaires.
LaPâque des Turcs ou Peri(-^aïram dure trois jours, qui terminent gaîment ce long et pénible carême. Cette fête opère un changement subit dans le caractère et les allures du Musulman. Son visage, ordinairement sérieux, prend un air d'enjouement et de satisfaction intime. 11 est affable envers tout le monde , grands ou petits. Aux uns il baise la main avec empressement ; aux autres il tend la sienne sans arrogance et sans arrière-pensée humiliante ; à tous il souhaite des jours heureux et les félicités du paradis. Il pardonne à ses ennemis le mal qu'ils lui ont fait et se rapproche de ceux dont il s'était éloigné. Ses affaires, il les oublie, ses travaux, il les ajourne à la fin de la fête. Ce sont trois jours de repos absolu çt de gaîté qui rompent l'uniformité de sa vie.
La lune du Zildidgi amène d'autres vacances. Soixantedix jours après la Pâque a lieu le Grand-Baïram ^ ou fête des Sacrifices * , qui dure quatre jours consécutifs. Alors, comme pendant le Petit-Baïram , c'est un échange sincère de souhaits et de compliments ; la générosité et Poubli des injures sont de nouveau mis à l'ordre du jour.
(1) On appelle aussi cette fête Courban-Bairam, Elle a été instituée en commémoration du sacrifice d'Abraham.
AUX TOTAGIUBS. XT
2«es mosquées ret^tissent de prières et de la lecture dxx liYre saint ; ie Sultan lui-même va processionnellemeat <t en grande pompe s'humilier devant la majesté divine. I^es riches se visitent et se traitent magnifiquement ; les pauvres trouvent dans la charité publique ce qui leur manque pour imiter Fexemple de leurs supérieurs ; tout Constantinople est en gala et l'agneau pascal se retrouve isar toutes les tables.
A peine les quatre jours consacrés par le Coran sont-ils expirés , tout rentre dans l'ordre accoutumé ; la physionomie des Turcs reprend sa gravité ordinaire •, la ville redevient paisible; chacun retourné à ses affaires, et il n'est plus question d'amusement jusqu'à l'année suivante.
Le Ramazan parcourt, dans l'espace de trente-trois ans, les différentes saisons de l'année. L'époque n'en est jamais déterminée longtemps à l'avance; par conséquent il est difficile au voyageur de calculer le moment de son départ de façon à se trouver à Constantinople pendant les premiers jours de ces solennités ; mais il est toujours possible d'assister au Courban-Baïram et même aux dernières nuits du Ramazan , car on a vu que le jeûne durait un mois.
Voici comment on fixe l'ouverture du Ramazan et le retour des deux Baïram. On sait que ce sont les phases de la lune qui règlent, en Orient, la succession des mois. Quoique les connaissances astronomiques soient aujourd'hui assez répandues en Turquie pour que certains musulmans sachent calculer les révolutions lunaires, les prêtres des mosquées les plus élevées n'en sont pas moins
XTJ CONSEILS AUX VOTAGEUBS.
tenus, comme autrefois, de passer la nuit sur les minarets pour épier le moment de la nouvelle lune , et c'est d'après leur déclaration qu'on dresse le calendrier turc. Mais ces mesures ne paraissent pas suffisantes pour les mois qui doivent ramener le jeûne solennel et les deux fêtes qui le suivent. En conséquence, le gouvernement pharge deux personnes^d'alier observer la lune du Ramazan du sommet de la montagne du Géant, située, comme on le verra plus tard, sur la rive asiatique du Bosphore. Le rapport des deux.envoyés détermine l'époque du carême'et des fêtes. Quand, par hasard, le ciel est nuageux ou l'atmosphère chargée de brouillards qui interceptent la lumière des astres, on en réfère au chef des astrologues (munèdgim" bachi)^ qui tranche la difficulté en affirmant que la lune a dû paraître à tel moment de la nuit. Sa déclaration suffît, et Ton proclame les trois époques solennelles.
I^ous nous sommes étendus sur ce point par deux motifs faciles à concevoir ; d'abord pour guider les observations de l'étranger qui se trouvera à Constantinople pendant le Ramazan et les Baïram ; en second lieu, pour dédommager, autant que possible, par une description exacte, celui qui sera privé du plaisir d'y assister.
I^ous terminerons ici ce mémorandum succinct à l'u^ sage des voyageurs. Ils suppléeront par une expérience personnelle, acquise sur les lieux mêmes, ^ux détails qui n'ont pu trouver place dans cette introduction.
LES DARDANELLES ET LA PRC/v>NTIDE.
Ed entrant dans le détroit des Dardanelles (l^ancien Hellespont), qui jofnt l'Arcliipel ou Mer Blanche à la Propontide, on sent se ralentir la marche du navire. C'est Teffet des courants dont la yiolence est très grande dans cet étroit passage, et des yents contraires qui soufflent fréquemment. Tandis que le yaisseau lutte péniblement contre les flots précipités du détroit , jetons un coup d'œil rapide sur les riyes. Les souyenirs poétiques qui peuplent ces parages sont assez atta-
chants pour abréger les heures de la traversée.
A rentrée du canal, les regards du voyageur se portent, â droite, sur la plaine où s*élevait autrefois la yille célébrée par Homère, et que borne à Thorizon la chaîne du mont Ida. Depuis longtemps Troie n'existe plus que dans la mémoire des nations, et l'on chercherait yainement^ sur le lieu qu'elle occupa, quelque vestige de c^te cité fameuse. Les tombeaux d'Achille et de Patrocle, humbles tertres isolés dans ces solitudes, rappellent seuls la lutte sanglante où succombèrent ces deux héros. Plus loin , on se trouve entre Sestos et Abidos, lieux témoins des amours si touchants de Héro et de Léandre, et des fureurs de ce roi de Perse qui, dans le délire de son orgueil , conçut la folle idée d'enchaîner la mer. Ici le passage se rétrécit à tel point qu'un poëte célèbre, le chantre de Don Juaà'^et de Lara, put le traverser à la nage. Nous apercevons le château des Dardanelles , la plus importante des forteresses turques dont le canal est hérissé ; forteresses devant lesquelles on passe successivement, et dont la vue fait réfléchir aux dangers que courrait une escadre ennemie qui voudrait forcer Tentrée de la mer de Marmara.
£n pénétrant dans cette mer, on découvre à main droite l'embouchure de Tancien Granique, dont les bords furent le théâtre des premiers triomphes d'Alexandre. L'archipel des lies de Marmara, qui ont donné leur nom à la Propontide, et que les anciens appelaient la Proconèse , vous empêche d'apercevoir dans toute son étendue la presqu'île de Cyzique, immortalisée par tant d'événements mémorables. Cette langue do terre qui s'avance hardiment dans la mer, et
ET LA PBOPONTIDE. 3
qui, du temps des Argonautes, était encore une Ile, a ta Mitfaridate prêt à expier entre les mains de ses ennemis la crime d'avoir osé lutter contre la puissance de Rome. Les annales de TOrient nous apprennent aussi que c'est devant Gyzique qu'une flotte sarrazine , après une attaque inutile contre Constantinople, éprouva pour la première fois, en 673 , les terribles effets du feu grégeois. Enfin , l'on sait que Gyzique servit de point de départ aux Turcs qui , sous le sultan Orkhan , firent leur première descente sur le sol de l'Europe. Les souvenirs de la fable se mêlent aux réminiscences historiques sur cette terre qu'un mince appendice unit au continent asiatique : Gybèle était adorée dans le temple élevé par les Argonautes sur le mont Bidyme , au pied duquel s'étendait la ville de Cyzique ; c'est près de ce saint édifice qu'un historien de l'antiquité place la fontaine {fon$ Cupidinis) dont l'eau guérissait de l'amour.
Sur la côte européenne , nous avons déjà rencontré Gallipoli, dont le frère d'Orkhan surprit la forteresse et qui devint le centre des excursions dévastatrices des fils d'Osman. Plus loin , et vis-à-vis le groupe des îles de Marmara , nous verrons Rodosto (l'ancienne Byzanthe) ; c'est dans les murs de cette ville, qu'une foule de familles hongroises trouvèrent un asile assuré contre la fureur de leurs ennemis. A une certaine distance, s'élève Héraclée, autrefois la cité la plus florissante et la plus populeuse de la Thrace; cette ancienne rivale de Byzance ne compte aujourd'hui que trois cents habitations , et c'est à peine si quelques rares vaisseaux vlen"
Dent chercher dans son port, singulièrement rétréci, un abri contre la violence des vents. Silyvrie , place fortifiée ,
s'aperçoit après Erekli ; c'est la Selymbria de Ptolémée. Cette ville était un des points sar lesquels s'appuyait le long mur que les empereurs grecs avaient construit entre la Propontide et le Pont-Euxin, pour préserver les restes de leurs possessions des attaques des hordes barbares , déjà maîtresses des provinces les plus importantes de l'empire.
Si nous retournons sur le littoral de TAsie-Mineure, au point où nous l'avons laissé, nous longerons la Bithynie, province dont le sol s'est engraissé du sang des armées chrétiennes à l'époque des croisades. De certains points de la Propontide, vous pourrez voir les cimes du mont Olympe qui se dessinent sur l'horizon. Votre imagination vous transportera dans les fraîches solitudes de cette montagne célèbre, où des poètes et des philosophes musulmans ont passé une vie de prière et de contemplation, et au pied de laquelle s'élève encore Brousse, l'ancienne résidence des souverains ottomans. Brousse qui renferme les sépultures de tant de personnages illustres et que ses traditions recommandent à l'élernelle vénération des Turcs. C'est dans cette capitale, que les successeurs d'Osman combinèrent leurs vastes plans de conquêtes; c'est là qu'ils revenaient triomphalement après leurs sanglantes expéditions. La splendeur de Brousse se maintint même après la translation du siège de la souveraineté à Andrinople. Aujourd'hui cette antique capitale est un des marchés de soies les plus renommés de TOrient.
ET LA FROPONTIDE. 5
Nicée, située comme Brousse près de l'Olympe, occupe dans Thistoire une place encore plus remarquable. Dix fois conquise par des souverains différents, cette ville vit le croissant et le signe du christianisme briller tour à tour sur ses murailles. Qui ne se rappelle, entre autres expéditions contre Nicée, ce fameux siège où la valeur des croisés triompha d'une défense héroïque, à laquelle ne manquèrent ni les foudres inévitables du feu grégeois, ni ces moyens désespérés qu'un peuple courageux emploie pour mettre ses foyers à Tabri d'une invasion étrangère? Bu reste, tous les genres de celé* brité concourent à immortaliser cette place dont le nom revient si souvent dans les fastes du moyen-âge. Sans rappeler l'éclat de son école philosophique et les noms de ses illustra*tions scientifiques, parmi lesquelles figure Hîpparque, le res* taurateur de l'astronomie chez les Grecs, on sait que plusieurs conciles oecuméniques se tinrent à Nicée, et qu'un grand nombre de questions, qui intéressaient au plus haut point la discipline de l'Eglise chrétienne, furent discutées et résolues dans ces assemblées. Tant de gloire et de splendeur n'ont pu préserver Nicée de la destruction. Aujourd'hui, si la majesté de ses ruines dit assez ce qu'elle fut aqtrefois, les misérables cabanes qui s'élèvent au pied de ses enceintes en débris attestent que la main des Barbares s'est apesantie sur elle. Elle ne subsiste même plus dans son nom, que les Turcs ont transformé en celui d*Isnik.
Encore une ville qui vivra dans l'histoire aussi longtemps que les hommes et les événements qui ont fait sa célébrité.
Nicomédie occape, à une asisez courte distance d'Isnik, le fond d'un golfe qui n'a pas moins de cinq milles de large et treize de profondeur. Nicomëde» roi de Bithynie, en fut le fondateur et lui donna son nom. Choisie par Dioclétien pour devenir la cqûtale de Tempire, au mépris de la gloire et de la magnificence de la ville de Tarquin, Nicomédie dut à son tour céder le pas à Constantinople, éleyée plus tard au rang de métropole. C'est à Nicomédie que furent médités et fulminés les nombreux arrêts de mort qui grossirent, sous le règne du môme empereur, le martyrologe chrétien. Quels que soient ses autres titres à Tattention du voyageur, Nicomédie revendique plutAt Thonneur d'avoir donné naissance à Arrlen, historien des guerres d'Alexandre, que celui d'avoir vu César, oubliant sa dignité, paraître sous un déguisement féminin à la cour du souverain de la Bithynie.
Avant de doubler le cap Fener-Bournou, vous passez de* vaut les ruines d'un ancien autel dédié à quelque divinité du paganisme. Ainsi chaque pas que vous faites le long de cette rive, autrefois si Qorissante, vous rappelle une grande cité détruite par le temps, un empire éteint, ou un culte tombé. Bientôt le promontoire de Chalcédoine(ilfon€{a'jKournou)se découvre à vos regards, et Chalcédoine elle-même apparaît sur le rivage, Chalcédoine qui n'est plus que le village de Eadi-Keuiu,sans avoir conservé de traces de sa magnificence. Là aussi, Mithridate lutta héroïquement contre les Romains ; là Constantin triompha de son rival Licinîus et conquit la possession tranquille du pouvoir; là s'élevaient les palais