FERA
daleose impiété. La toléraDce de Sultan-Mahmoud a mis on terme à cet état de clioses; la cendre des chrétiens dort paisiblement aujourd'hui à cdté de celle des musulmans.
Le cimetière arménien 8*étend sur la gauche. Bu pavillon €n rotonde qui s'élève à son entrée, on jouit d*un admirable panorama. Le regard embrasse à la fois le vallon de Dolma- Baghtchè, le Bosphore, Scutari, les iles des Princes, la mer de Marmara et le mont Olympe qui se dessine à Thorizon. Le voyageur devra s'arrêter auprès de ce pavillon, où une foule de Francs et d'Orientaux fument leur pipe en contemplant la beauté du spectacle qui se déroule sous leurs yeux.
Le cimetière des Arméniens, loin d'être un lieu funèbre, est la promenade la plus fréquentée et la plus gaie. Le cyprès n'y élève pas sa triste pyramide; c'est l'ombre fraîche du mûrier qui y garantit les promeneurs des atteintes d'un soleil ardent; aussi cette enceinte est-elle le théâtre des scènes les plus variées. Il est inutile de faire ici la description détaillée de cette espèce de jardin public égalemeit consacré au plaisir et à la douleur ; le voyageur jugera lui-même de l'effet du tableau. Il suffît de le guider dans cette vaste étendue dont les divisions et les détours lui sont encore inconnus.
Le petit bâtiment carré que vous apercevez à quelque distance de ce cimetière est un réservoir ou takcim , auquel les Francs donnent le nom de maisonnette. Les eaux s'y rendent par un canal recouvert de dalles, dans une longueur d'une centaine de pieds. De cette étroite esplanade on em-
brasse du regard les tableaux les plus enchanteurs. Aucune jouissance n'égale celle qu'on éprouve lorsque, dans la belle saison, on contemple, à la clarté des derniers rayons du soleil, les merveilles de ce point de vue.
Pour prolonger cette jouissance , prenons un chemin qui ne nous conduise qu'après un assez long détour au cimetière des Turcs. Suivons la route qui descend à Dolma-Baghtchè ; nous rencontrons d'abord une colonne de marbre blanc qui s'élève gracieusement au centre d'une terrasse quadrangulaire, et au milieu d'un certain nombre d'autres colonnes moins remarquables. Passons. Un peu plus loin nous atteignons la colline de Bolma-Baghtchè ; arrêtons-nous sur son sommet. Ici le coup d'oeil a changé ; au lieu du Bosphore et du littoral asiatique, c'est une autre portion du pays que l'on découvre ; ce sont deux collines gracieuses formant entre elles un vallon étroit planté de platanes séculaires ; c'est la caserne de l'artillerie légère, c'est enfin l'entrée du port, la Pointedu-Séraï et l'éclatante nappe d'eau de la Propontide. Le gouvernement ottoman, appréciant les avantages de cette position , a fait construire sur la colline de Dolma-Baghtchè une caserne destinée à la cavalerie légère ; c'est encore un point de station pour le voyageur avide de trouver à chaque pas des objets qui tiennent sa curiosité éveillée.
Le kiosk qu'on voit à mi-cdte de la petite montagne sert d'asile au sultan, lorsque, pendant les fêtes du Kourban-Baïram, il se rend dans ce lieu avec sa cour, pour assister à l'exercice du
djërid * et aux autres jeux usités à cette époque de Tannée.
Si la marche tous a altéré, descendez dans le vallon ; tous trouTerez une fontaine abondante , si mieux tous n*almez aller tous asseoir et tous rafraîchir sous la tente qui sert de café aux Bostandji. En tous approchant du Bosphore TOUS parTonez à un monticule du haut duquel le canal se déroule sous Tos yeux dans toute son étend ue, aTec les Tillages riants de la riTe asiatique, aTec les dômes élancés des mosquées de Scutari. Ce n'est pas tout; cette masse d'édifices que TOUS découTrez à droite , c'est le Serai ; cette nappe d'eau éblouissante, c'est la mer de Marmara ; ce palais que TOUS apercoTez à gauche, c'est la résidence actuelle du Grand-Seigneur, et ce dôme sur lequel s'arrêtent tos regards, c'est celui de la mosquée qui s'élèTe à la pointe d'Orta-Keuï.
Nous pouvons maintenant remonter la colline qui nous sépare de Péra. Après une marche de quelques instants, nous arriTerons au cimetière des musulmans que nous aTions laissé de côté.
Si de la promenade qui sert de lieu de repos aux Arméniens nous étions passés sans transition dans le champ funéraire consacré aux Turcs, le changement de sensation eût été trop brusque , l'impression du contraste trop tIto. Bans le cimetière des Ottomans, en effet, tout respire la tristesse, tout iuTite au recueillement et à la prière. Ne cherchez pas
(1) Le djèrid est un jaTslot non ferré qu'on lance, à cheTal et en courant, le plus loin possible.
ici les jeux et les distractions ; vous ne rencontrerez que fi- :gures graves et méditatives ; le cyprès, qui élève à chaque pas fia colonne funèbre , répand un deuil éternel sous son feuillage ami de la mort.
Un mot d'indication est nécessaire au curieux qui parcourt cette forêt lugubre : les turbans qui ornent certaines sépultures désignent les tombes des hommes ; celles des femmes se reconnaissent au bloc de marbre triangulaire qui les surmonte.
Pour chasser la mélancolie qu'inspire cette triste enceinte, le voyageur devra s'arrêter sur la petite place qu'il aura à traverser en sortant. Ici il pourra , au milieu d'une société bruyante, mais choisie, fumer tranquillement sa pipe , et se faire servir du café, du lait, des glaces ou du mouhallèbiy espèce de bouillie composée de salep et de lait.
Le voyageur connaît maintenant Péra. S*il y joint quelques couvents musulmans et chrétiens et quelques mosquées peu remarquables parla richesse de leur architecture, il aura épuisé la liste des points de ce quartier les plus dignes de <^ptiver son attention.
En somme , comme on le voit, Péra , à l'eiception de sa magnifique promenade, et abstraction faite de sa physionomie si originale et si animée , est une des parties les plus insignifiantes de Constantinople , c'est-à-dire une des moins riches en monuments curieux et en souvenirs historiques, cette poésie de TOrient.
Top-Khana.— Topographie du Bosphore.— Palais impérial deDolma-Baghtchè ; sérérité des règlements de police. — Bècliik-Tach. — Orta-Keuï. — Kourou - Tchesmë.— Arnaout-Keuï.— Bèbek.— Les châteaux d'Europe et d*Asie.— Balta-Limani. — Istéoia.— Yéni-Keui — Thérapia. — Kiretch-Bournou. — Kèièli Keui. — Buïuk-Dërè ; le platane gigantesque. — Baghtchë-Keui — Village et forêt de Belgrade. — Sarièri et Yeni-Mahallè. — Forteresse» des Génois. — Buluk-Liman. — Fanaraki. — • Les Cyanées. — La mer Noîre.[— La montagne et le tombeau duGéant. — Vallée du Grand-Seigneur. — Vallée de Sultaniyè. — Retourna Top-Khana.
Si la curiosité du voyageur s'est portée d'abord sur ConstantîDople, dont la physionomie et les mœurs lui étaient inconnues , il n'est pas moins impatient de voir le Bosphore j cet admirable canal dont la renommée remplit le monde entier. Quelquefois même il est diflQcile de résister à la tentation et d'ajourner la promenade dans le détroit après l'excursion de rigueur dans la ville musulmane proprement dite* Il est donc temps d'aller visiter ces sites ravissants dont le
tableau se déroule depuis la Propontide jusqu'à la mer Noire. Quand les beautés de cet incomparable paysage nous seront connues, nous reviendrons à Constantlnople et Ters le port que, dans nos rapides traversées de Galata à la rive opposée , nous n'avons fait en quelque sorte qu'apercevoir.
Le faubourg de Top-Khana, que l'on traverse, en sortant de Péra, pour atteindre le rivage , offre bien peu de monuments dignes d^étre remarqués. Deux ou trois mosquées de troisième classe ; l'ancien palais de Venise , qu'habite aujourd'hui l'internonce autrichien, et d'où partent deux fois par mois les courriers qui portent aux nations européennes les lettres d'Orient ; la grande place qui sert de marché aux fruits et aux légumes; une belle fontaine qu'ombragent de hauts platanes ; la fonderie de canons et leâ superbes casernes de l'artillerie, bâtiments spacieux et imposants, voilà à peu près tout ce qu'il y a à visiter dans Top-Khana.
Des rues étroites mènent à l'échelle du faubourg , qui est sans contredit la plus commode et la mieux entretenue de toutes celles de Stamboul. De nombreux caïks stationnent aux alentours, pour transporter les habitants de ces quartiers à Scutari ou dans tel autre endroit du rivage asiatique. En jetant les yeux sur ces embarcations , on ne peut s'empêcher de remarquer leur forme svelte et allongée; c'est qu'elles sont construites pour voguer dans ce canal dont les courants et les vents contraires rendent la navigation difficile. Pour fendre ces flots, qui parfois opposent aux rameurs une vive résistance , il faut une proue acérée et une carène qui plonge
a peine dans Teau ; et les Turcs ont approprié leurs canots à ces exigences.
Pour vous embarquer dans un de ces frêles esquifs, cherchez à saisir Tinstant où il se présente le plus commodément, c'est-à-dire celui où la vague qui le porte est prête à redescendre ; tâchez surtout de vous élancer au milieu de la barque et de vous maintenir en équilibre sur vos jambes ; sans ces précautions, vous risquez de faire chavirer la nacelle et de prendre un bain dans le Bosphore , à la grande joie des assistants qui, plus adroits ou plus exercés que vous à cette espèce de saut périlleux , ne se feraient pas scrupule de rire de votre mésaventure.
Mais nous voilà embarqués sans accident et nos bateliers se mettent à l'œuvre; nous partons, munis de quelques provisions, d'une pipe, de tabac parfumé, d'un livre pour passer le temps en cas de vent contraire , et d'un large parasol destiné à amortir les rayons ardents du soleil. Tandis que notre caïk vole comme l'hirondelle sur les flots paisibles et transparents, tandis que, du fond du canot où nous sommes mollement étendus, nous voyons fuir loin de nous les malsons qui bordent le rivage , reportons nos pensées vers ce que nous enseignent les géographes sur ce détroit qui unit deux mers et deux mondes ; nous serons, après cet examen, mieux orientés dans notre excursion, et nous nous rendrons un compte plus exact de la situation des lieux que nous visiterons.
Une des chaînes du Balkan ou Mont-Hémus et une partie des montagnes de la Bithynie forment , en se rapprochant
daDs le voisinage de la mer Noire, le long canal par lequel cette dernière communique avec la Propontide. L'anse la plus considérable que dessinent les ramifications de ce8 montagnes^ en s'avançant dans le détroit, est celle dont un des côtés se termine à la pointe de Yèni-Reui et Tautre à Buiuk-Liman ou à l'embouchure de la mer Noire. Cette por* tion supérieure du détroit est plus particulièrement appelée canal de la mer Noire ; le Bosphore de Thrace ou détroit de Constantinople est la partie comprise entre le golfe de Buïukdèrè et la Pointe du Serai. Les principaux promontoires qui résultent des sinuosités de la rive du câté de TEurope sont, à partir de Péra, ceux d*Orta-Reuï , de Roumill* Hiçari, de Yèni-Keui, de Kharibdjè et de Fanaraki. Entre ces caps s'étendent des vallées dont les plus remarquables sont celles de Kharibdjè , de Roumili-Kavaghl , de Sarîèrl , de Buïukdèrè, dlstènia, de Balta-Limani, d'Orta-Keui et de Bèchik-Tach. Les promontoires les plus Importants que forme le littoral asiatique sont ceux de Fanaraki, de Fil-Bournou, de Mèzar-Bournou, de Kanlidjè-Keuï, de Kandllli et de Scutari. Parmi les vallées dont Ils marquent les contours, il faul citer celles du Grand-Seigneur, de Sultaniyè, de Tchiboukll, les deux qui aboutissent au château d'Asie, et enfin celle d'Istavros, qui commence à la montagne de Boulgourlou.
Un brusque avertissement du patron de la barque interrompt notre examen topographique. Il nous invite à ployer notre parasol et à parler bas. Nous approchons, en effet, du palais qu'habite Sa Hautesse et qu'on aperçoit sur le rivage ^
près de Dolma-Baghtchè. £a passant devant cette demeure impériale , il faut fermer son parasol , s'abstenir de rire , de crier , de jouer d'un instrument quelconque, ne faire voir aucune arme à feu , ne cracher que du côté opposé au palais, et surtout se donner bien de garde de désigner du doigt Thahitation du roi des rois ; il faut non-seulement que les bateliers évitent Tenace qu'indiquent ces poteaux blancs que nous apercevons , mais encore qu'ils rament avec toutes les convenances de rigueur. La moindre infraction à ces règlements est punie d'une vingtaine de coups de bâton ou tout au moins d'une amende dont le taux est fixé à l'amiable. Des gardiens vigilants placés sur la rive sont chargés d'arrêter les délinquants et de leur faire subir la correction à laquelle ils se sont exposés. Il est bien entendu que , lorsque le coupable est un Franc , c'est le malheureux batelier qui paie pour lui , attendu que les Francs sont censés ignorer les usages du lieu.
Nous avons parcouru la fraîche vallée de Dolma-Baghtchè dans notre excursion auGrand-Champ-des-Morts; nous n'avons pas perdu le souvenir des belles perspectives que l'oeil embrasse sur ces hauteurs et des sensations que nous ont fait éprouver les merveilles de Gonstantinople et de ses environs vues d'un point favorable. Il est donc inutile de mettre pied à terre à l'échelle qui conduit à ce jardin de Stamboul. Plus tard le voyageur ira y rêver encore, car ce n'est pas avoir vu ces sites charmants que de ne les avoir parcourus
qu'une fois.
^2 LE BOSPHOBE.
^ous ne Dous arrêterons pa$ non plus à Béchik-Tasch, joli -village presque entièrement peuplé de familles grecques et dans la rade duquel se réunissent les navires qui attendent le vent du sud pour pénétrer dans la mer Noire. La vallée profonde qui s'ouvre derrière ce groupe de maisons offre des retraites aussi verdoyantes et des sentiers aussi embaumés que celle de Dolma-Baghtchè ; mais nous pourrons » du Grand- Champ-des-Morts, où nous irons encore plus d'une fois respirer Pair frais du soir, aller nous asseoir sous ces épais ombrages et nous désaltérer dans les eaux de la fontaine en marbre blanc qui s'élève sur le plateau voisin. *
Moins agréable et moins riant, dans sa plus grande partie, que Béchik-Tascb, Orta Keuï, le plus populeux des villages du Bosphore, mérite cependant d*être visité. Si nous descendons près de la mosquée dont nous distinguons de loin le minaret blanc , et dont le rez-de-chaussée est occupé par des cafés , nous verrons une des plus belles perspectives qu'on puisse imaginer. Devant nous , une masse d'eau resplendissante et les côtes de T Asie , à droite et immédiatement- auprès de nous , les sinuosités de la rive européenne avec ses accidents pittoresques ; plus loin, dans la même direction, la pointe de Scutari et celle du Sérail, plus loin encore la mer de Marmara, voilà ce que nous verrons à Orta-Eeuï sous les tentes du café de la mosquée. Pour animer le paysage, une multitude d'embarcations de toutes formes et de toutes di« mensions sillonnent le Bosphore. Cette grosse barque qui lutte contre le courant et qui porte huit rameurs , c'est uq
pazar-caik , omnibus maritime du pays ; des gens de toute DatioD y sont entassés pêle-mêle pour se rendre à un des villages d*Asie ou dTurope. Ce bateau, à sept paires de rames, qui s'ayance rapidement vers nous , c*est celui du bostandgibachi , fonctionnaire chargé de la police du Bosphore et des Eaux-Douces. Ce canot, qui remonte plus lentement le détroit à cause de sa forme moins élancée , c*est celui du représentant d*une puissance étrangère. Cet autre, que des bras vigoureuï peuvent à peine faire mouvoir, transporte sur les différents points du canal des denrées achetées au marché de Constàntinople. Si le vent souffle du nord, nous verrons une foule de bâtiments grands et petits se diriger, rapides commeréclair, vers le port de Stamboul ; tpur à tour passeront devant nous des navires européens sortis des ports de Taganrok, d'Odci^^sa ou des bouches du Danube , la plupart chargés de blé , quelques-uns de suif, de beurre, de fer et de câbles; des vaisseaux turcs ayant à leur bord des esclaves de Géorgie et de Circassîe, ou dans leur cale du cuivre de Trébizonde et du tabac de Tokat ; enfin de longs radeaux à voiles composés de pièces de bois destinées à la consommation de la capitale. Si,' an contraire, le vent du sud s'est élevé dans la nuit, tous les bâtiments retenus depuis plusieurs jours dans la Corne-d*Or apparaîtront comme une flotte nombreuse se dirigeant vers le Pont-Euxln, heureux lorsque le vent, venant tout à coup à dianger, ne les force pas à rentrer dans le port. Enfin, àcertafDe époque de Tannée , nous pourrons admirer en face de Béchik-Tasch le spectacle deTescadre ottomane chargée d^al-
84 LE EOSPHOBE.
1er dODDer la chasse aux pirates de rArchipel et derecaeiliir les tributs des Iles soumises à Tautorité de la Porte.
Si, pour varier dos impressions, dous remontons le côté gauche du ravin planté de cyprès qui se prolonge derrière le village, nous arriverons à une terrasse au pied de laquelle ^n entend le bruit d'une eau jaillissante que renferme un bassin de marbre ombragé par de majestueux platanes.
Après quelques instants donnés à la contemplation du nouveau tableau qui se développe devant nous^ nous remontons dans notre nacelle, qui a bientôt franchi Tespace qui nous séparait de Kourou-Tchesmè. Dans cet espace , nous remarquons deux palais habités par les sultanes et adossés à une colline dont le sol est dissimulé par les lauriers, les chênes verts et les arbousiers qui la couvrent. Evitons la plage de Kourou-Tchesmè ; Tanse qu'elle dessine est encombrée de corps d*animaux, de cadavres de criminels exécutés au château d'Europe, et de végétaux do toute espèce, débris immondes que le courant pousse sur ce point du littoral et ^ui y séjournent jusqu'à ce que le vent de la mer Noire les chasse dans la Propontide.
Le village des Arnautes ou Albanais (en turc, Amaout- Keuï) est le prolongement de Kourou-Tchesmè. Ici le courant devient si rapide qu'on est presque toujours obligé de ^ faire remorquer par les gens du rivage. CheUan-Akmdici (courant du diable) est le nom qu'on donne au Bosphore le long de cette plage dangereuse.
Avant d'crriver à Bèbèk, nous doublons un cap décoré
d'une fontaÎDe en marbre , puis nous entrons dans un spa^ cieux bassin qu'entoure une ceinture de collines parées de verdure et de maisons de campagne. Ce village vers lequel nous nous dirigeons, c'est Bèbèk, situé à l'entrée d'une délicieuse vallée. Nous pouvons nous y arrêter un instant, pour voir de près ce palais peint en rouge et consacré à la sultane Validé, les magasins qui renferment le biscuit destiné à la marine , et le kiosk des Conférences, joli pavillon bâti sur Fe rivage, au milieu de platanes, de peupliers et de saules-pieu^ reurs. C'est dans ce kiosk que le reis-effendi donne quelquefois audience aux ministres des puissances étrangères. D'importantes questions politiques y ont été plus d'une fois traitées. Le château d'Europe {Roumili-Hissari), que nous trouvons un mille plus loin, est d'un aspect pittoresque ; }e bois de cyprès qui l'entoure et qui ombrage des tombeaux vénérés, les rocbes tapissées de lierre dont le sol environnant est semé, donnent à ce lieu une physionomie tout-à-fait en harmonie avec le reste du paysage. Ces sarcophages que nous apercevons contiennent la dépouille mortelle des guerriers ottomans qui perdirent la vie lorsque Mahomet II, pour cerner plus étroitement Constantinople , fit passer le Bosphore à ses troupes. D'autres souvenirs historiques non moins in^téressants recommandent cet endroit du canal à Tattention du voyageur. Sur Tespace étroit compris entre les points de Roumili-Hlssari et du château d'Asie, forteresses bâties par Mourad IV, Darius fit jeter ce pont qui a immortalisé le nom de Mandroclès, et sur lequel passèrent les Perses pour r&-
86 us BOSPHORE.
pousser les hordes des Scythes. C'est sur le même poiot du littoral européen que le conquérant de Gonstantinople fit construire cette citadelle qui devait lui assurer la domination du Pont-Euxin, et que les Grecs nommèrent Laïmoeopas. Enfin , c'est là que les Croisés passèrent sur le sol asiatique pour aller conquérir le tombeau du Fils de Dieu.
Nous continuons notre route et nous rencontrons le port de la Hache {Balta-Limani)^ anse commode et spacieuse qui s'ouvre devant une vallée dont l'origine est à Lèvènd- Tchiflighi (la métairie du soldat volontaire). Le voyageur se rappelle avoir lu dans l'historique de Constantlnople que Mahomet II fit transporter sur terre une partie de ses vaisseaux dans laCorne-d'Or, dont l'entrée était interceptée par une chaîne de fer tendue d'un bord à l'autre. Cette opération, qui décida du sort de la ville de Constantin, s'exécuta à Balta-Iiimani. Le village que baignent les eaux de cette baie est habité par des musulmans et par des chrétiens en petit nombre.
Nous laissons le port de la Hache, et, après avoir côtoyé un promontoire assez élevé couvert de pins et de cyprès, nous entrons dans une anse profonde qui offre aux navires un abri contre la violence des vents et des courants : c'est Isténia , autrefois Lasthénès. Plus loin nous passons devant une colline chargée d'arbustes gracieux. Plus loin encore c'est le cap et le long village de Tèni-Keuï ; puis la résidence d'été de l'ambassadeur de France se présente à nos regards. Que ne pouvons-nous visiter cette délicieuse habi-
Lte BOSPHORE. 87
tatioD ! Du haut de la terrasse verdoyante qui s'élève devant œ vaste palais , nous embrasserions d'un seul coup d'oeil le» cAte^ d*£urope et d*Asie, le Bosphore et la mer Noire.
Avant d'atteindre Thérapia, nous pourrons aller nous asseoir dans le petit vallon de Kalender et sur la belle pelouse que baignent les flots de l'ancien port de Pithécus ; là nous verrons un i^iosk appartenant au sultan, et derrière le kiosk un plaqueminier d'une grosseur remarquable.
Thérapia est un village en amphithéâtre, situé à l'entrée de deux petites vallées et le long d'un bon port qui portait autrefois le nom de Pharmaceia, Cette petite bourgade, où l'air est pur de toute altération pernicieuse , est la demeure ordinaire de quelques familles grecques du Fanar.
Kiretch-Bournou, qu'on trouve à quelque distance, offre une promenade des plus agréables ; une source abondante y répand son eau limpide sous de frais ombrages et aliment^ un aïazma, ou fontaine sacrée des Grecs.
Eèfèli-Keuï, ou village de rhabiiant de Kaffa , se présente ensuite ; ce lieu est habité par des Turcs et des chrétiens. Contentons -nous de le saluer en passant et poursuivons notre route.
Nous arrivons enfin à Buiuk-Dèrè , bourg considérable, garanti, du côté du Bosphore, par un quai long de mille toises et assez large pour offrir une promenade agréable. C'est là que la plupart des diplomates accrédités auprès de la Sublime- Porte passent la belle saison ; leurs résidences se voient sur le rivage, et Ton remarque surtout celle du représentant de-
la Russie. On trouve à Buïuk-Dèrè ud hôtel proprement tenu et où Voi peut se loger pour uoe rétribution assez modique. C'est ici que nous passerons la nuit, car le soleil décline à Thorizon , et le vent du sud ne nous permettrait pas de rentrer à Péra dans la soirée si nous youlions visiter les autres points de la rive européenne du détroit. Toutefois, avant la fin de la journée nous pouvons aller nous promener dans la forêt de Belgrade.
Montés sur des chevaux de louage de chétive apparence , nous nous dirigeons vers la charmante vallée de Buiuk- Dèrë. Nous sommes frappés de surprise et d'admiration en voyant, à l'entrée, un platane séculaire qui, formé de onze jets énormes nés d'une même racine, est parvenu à une hauteur gigantesque et à une grosseur prodigieuse. Nous nous enfonçons ensuite dans le vallon, et après avoir longé des collines couvertes d'une riche végétation, nous atteignons l'aqueduc de Baghtchë-Keuï, ouvrage de Mahmoud V^. Des bends ou réservoirs placés dans les environs de l'aqueduc renferment l'eau qui, par des canaux bien entretenus, se rendent aux faubourgs de Péra et de Galata. Nous faisons une halte de quelques minutes au village de Baghtchë-Keuï, situé à quelques pas du majestueux édifice que nous venons de contempler et dans une situation des plus riantes; puis nous nous remettons en marche en suivant un chemin pittoresque qui traverse des bois épais.
Le village de Belgrade est assis au milieu d'une immense foi et qui couvre le flanc de toutes les montagnes environnan-
tes. La fraîcheur des bois et Tattrait de la chasse avaient attiré à Belgrade un assez grand nombre de familles franques qui venaient s*y établir pendant la belle saison ; mais on finit pas s'apercevoir que l'humidité entretenue par les nombreux cours d'eau et par la forât, dont il est défendu d Rabattre un seul arbre, occasionnaient des fièvres et d'autres maladies graves. Dès lors on déserta le village, et aujourd'hui on ne vient plus y passer que les mois de mai et de septembre , époques pendant lesquelles on a reconnu que l'air était parfaitement salubre.
Mais il est temps de reprendre la route de Buiul£-Bèrè. Nous nous sommes assez délassés sous ces ombrages séculaires, pour pouvoir Iffaver de nouveau les fatigues d'un trajet d'une heure, sur des montures que le cavalier le plus indul-
gent ne saurait s'empêcher de comparer au coursier du héros de Cervantes.
La lune brille aux cieux lorsque nous arrivons près de notre hôtel. Nous allons jeter un coup d'oeil sur le Bosphore, que les rayons de l'astre éclatant font étinceler de mille feux, aussi mobiles que les flots qu'ils éclairent. Nous résistons au désir de nous abandonner à de douces rêveries, en songeant que nous devons demain, au point du jour, reprendre le cours de notre excursion dans le Bosphore. Les serviteurs de notre karavanséraï à l'européenne nous accueillent avec empressement ; nous prenons possession de notre chambre à coucher, et peu d'instants après nous nous endormons en reportant notre pensée sur les magnifiques scènea
qui, pendant cette première partie de notre promenade maritime, se sont succédé sous nos regards.
£n sortant du goife de Buluk-Dërë, on longe les yillages de Sarièrl et de Yëni*MahaUè. Ici nous sommes dans cette partie du Bosphore à laquelle on donne plus particulièrement le nom de canal de la mer Noire, L'espace compris entre les deux kavak, que Ton aperçoit plus loin, est le plus resserré dans cette portion du détroit. Les deux rivages étaient protégés par deux forteresses construites, dit-on, par les Génois ; le château d'Europe n'existe plus ; quant à celui d'Asie , il est encore à peu près intact. Continuant à ramer, nous traversons l'ancien port des Ephésiens, aujourd'hui Buïuk-Liman ; encore quelles efforts et nous serons dans les eaux de l'ancien port des Lyciens, où se jette la rivière de Karibdjè-Dèrèci (autrefois Myrléïon). Tout le littoral que nous côtoyons se compose de terrains volcaniques, qu'on regarde, non-seulement comme antérieurs aux époques les plus reculées de l'histoire, mais comme anté-diluviens. Nous avons en face de nous le lieu où le roi Phinée tenait sa cour. Ce vieillard, qui était devenu aveugle et qui avait la faculté de lire dans Tavenir, cédant à la puissance de certains philtres, fit crever les yeux à ses deux fils et les livra aux bêtes féroces. Jupiter, pour le punir, l'abandonna aux fureurs des Harpies, qui souillaient tous les aliments qu'on lui présentait. La fable ajoute que deux des Argonautes délivrèrent Phinée de ces monstres persécuteurs, et que le roi leur prédit la réussite de leur expédition en Colchide.
nous entrons enfin dans la mer Noire ou Rara-Dèniz <. Le cap Fanaraki, ou mieux Fener-Keuîj se dessine devant iioas ; à droite nous ayons les Cyanées, masses de rochers lancées à la surface des flots par quelque bouleversement maritime. Les anciens croyaient que ces écueils flottaient aa basard sur la mer, ce qui s'explique par les ondulations que semble leur imprimer le mouvement des vagues pendant les tempêtes.
Il n'y a rien de remarquable dans les Cyanées, si ce n'est le monument en marbre blanc qu'on appelle sans raison colonne de Pompée; encore cet autel votif, placé sur le plateau le plus élevé de ces écueils , est-il complètement ruiné. A peine reconnaît-on une guirlande de feuilles de laurier et quatre têtes de taureaux qui paraissent la soutenir. La partie des Cyanées qui offre ce vestige s'appelle Eurèkè- Tachi^lh pierre de la quenouille.
Si nous restons quelques instants à Tembouchure] de la mer Noire, nous serons infailliblement croisés par quelque bâtiment russe ou turc, car ce sont aujourd'hui les seules nations qui aient le droit de libre navigation dans cette mer, les autres ne pouvant y faire pénétrer leurs vaisseaux qu'avec Pautorisation du Grand-Seigneur.
(1) Du temps du voyage des Argonautes, cette mer était appelée inhospitalière, à cause des peuplades féroces qui habitaient le littoral. Plus tard, ces peuplades s*étant peu à peu civilisées au contact des Grecs, elle fut désignée sous le nomade PorU-Euxin, ou mer Hospi-
Peat-fitre la mer Noire sera-t-elle un jour sillonnée dans tous les sens par les valisseaux de toutes les contrées du globe, lorsque l'industrie et le commerce auront pris possession de ses rives, comme ils ont depuis longtemps pris possession de la Méditerranée et de ses bords. Toutefois les périls de la navigation du Pont-Euxin opposeront sans doute de sérieux obstacles à ce développement commercial. Ce qui rend cette mer dangereuse, c'est la lutte qui règne presque toujours entre les vents dans les bornes étroites de ses côtes. En outre, les courants y étaut fort nombreux, il en résulte que la lame est courte et beaucoup plus redoutable quesurTOcéan. Il arrive souvent, lorsque soufflent les vents de nord et d'est , que le brouillard qui s'élève autour du . bâtiment empêcbe le pilote de distinguer la côte et de trouver Touverture du canal ; alors il y a danger de faire naufrage, et dans tous les cas on perd du temps à chercher sa route et à louvoyer. Ajoutez que cette mer n'offre qu'un très petit nombre de ports et de rades aux navigateurs.
Les Vénitiens et les Génois furent les premières nations modernes qui apprécièrent et cherchèrent à mettre à profit la situation et les richesses de la mer Noire, jadis sillonnée par les bâtiments marchands des républiques grecques. Gênes y établit sa route vers les Indes-Orientales, et négligea dès lors
talière. Quant à répithète de noire appliquée à cette mer, rien ne la justifie ; car, comme le dit Tournefort, eUe n'a de noir que le nom. ^
celle qu'elle s'était frayée par le Nil et Suez. Peut-être dolt-on attribuer à cette audacieuse installation des Génois dans les mers d'Orient Ténergique obstination avec laquelle leurs troupes défendirent contre Mahomet II la ville de Constantin, depuis longtemps devenue entre leurs mains un vaste entrepôt de marchandises.
Des races nombreuses et variées occupent les bords du Pont-Euxin. A Touest, ce sont les Turcs et les Bulgares; plus loin , les Russes établis dans la ville toute nouvelle d'Odessa ; au nord et au nord-est , les peuplades cosaques ; sur le littoral oriental, les Mingréliens, les Géorgiens, les Lazes, les Abazes et les Circassiens, aujourd'hui en guerre avec la Russie; au sud vivent les tribus musulmanes de l'Asie-Mineure.
Les produits des contrées baignées par cette mer ne sont pas moins variés. Les grains, les bestiaux et les bois de la Bithynie sont renommés dans tout l'Orient. Des environs de Sinope, ancienne capitale de la Paphlagonie, on tire du goudron, du chanvre, des bois de construction et d'autres matières premières non moins précieuses pour la marine. Trébizonde possède d'^ondantes mines de cuivre, malheureusement mal exploitées. La côte orientale est aussi très fertile ; les peuplades qui Thabitent livrent au commerce une grande quantité de pelleteries. C'est dans la Géorgie et dans la Circassie que les riches musulmans vont recruter leurs harem. Qui pourrait compter le nombre des victimes que les habitants de ces deux pays ont abandonnées au cynisme impi-
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toyable des marchands de ConstantiDople et des dignitaire» de l*£iDpire ottoman ? C*étaient aussi ces belles populations qur alimentaient les cadres des régiments de mamelouks, cette milice redoutable que le vice-roi d'Egypte, Méhémet-Ali, a exterminée quinze ans avant que les janissaires subissent le même sort ^ ! Au nord, c'est la Crimée, dont les céréales sont recherchées de toute TEurope. Mais c*est surtout vers les bouches du Danube que se dirige Tactivité commerciale. Là Yalachie et la Bulgarie se ressentent de cette impulsion nouvelle et semblent renaître à la vie sociale.
Mais il est temps de terminer cette excursion faite par la pensée dans la mer Noire et les pays qu'elle arrose. Reprenons la route de Constantinpple , en rêvant aux destinées de ce beau lac placé entre TEurope et TAsie. Il nous reste encore un long chemin à faire avant d'atteindre la capitale, et nos rameurs nous pressent de redescendre le Bosphore.
Nous côtoyons les îles Cyanées, les seules, avec Vile des Serpents, située près des bouches du Danube, qui existent dans la
(1) La troupe entière des mamelouks fut détruite dans ce massacre. Tous ceux qui avaient échappé aux baHes et aux poignards des exécuteurs étaient conduits devant Méhémet-Ali, qui , d*un geste, leur faisait trancher la tête. Un seul mamelouk parvint à se sauver. Il se précipita, à cheval, du haut de la citadelle; le cheval resta sur la place ; quant à lui, il se releva sain et sauf, se jeta dans une barque et s*enfuit à Smyrne, d'où il gagna Gonstantinople. Ce dernier débris d'un corps militaire formidable occupa, dans la suite, un poste élevé à la cour du sultan.
mer Noire, et nous tournons la proue de notre caik vers la cAte asiatique du Bosphore. Nous laissons à gauche, derrière nous, le cap de Fil-Bournou et le port de Ketchèli ; nous passons devant l'ancien château génois que nous avons déjà aperçu en naviguant dans les eaux du kavak d*£urope; nous doublons la large pointe sur laquelle s*étève le fort de Youcha, et nous abordons à Oumouriëri, pour aller, de là, visiter la montagne du Géant.
Cette montagne, connue autrefois sous la dénomination de Dos-d'Hercule, et aujourd'hui, parmi les Musulmans, sous celle de Youcha-Daghi, s'élève à cent quatre-vingt-six mètres au-dessus du niveau du Bosphore. Son terrain fournit de la chaux que Ton prépare dans des fours construits au bord de Teau. La vue admirable dont on jouit à son sommet dédommage amplement de la peine qu'on s'est donnée pour y parvenir. Après avoir analysé les beautés de ce panorama, entrons dans l'ermitage que nous avons remarqué en arrivant. Les deux derviches qui habitent cette retraite nous feront voir le Tombeau du Géante autrefois le Lit d'Hercule^ et un espace planté d'arbustes dont les branches sont chargées de guenilles de toutes les couleurs. L'hôte de cet oratoire nous apprendra que ces lambeaux de vêtements sont autant de témoignages, de la superstition et de l'ignorance des Musulmans, qui, persuadés des vertus miraculeuses du TombeaiiT^ du Géant, y viennent déposer des fragments de leurs habits, dans l'espoir d'y laisser aussi la fièvre qui les tourmente. N'oa-
blioDs past en sortant de cet enclos, de déposer dans le tronc placé à côté de la porte , la légère offrande qui doit grossir le modeste revenu des deux religieux. '
Nous descendons de la montagne du Géant dans la vallée du Grand 'Seigneur (Hunkiar-Iskèlèci). C'est là que fut signé le traité qui mit un terme à la dernière guerre soutenue par la Turquie contre les Russes. A travers les beaux platanes dont la vallée est plantée , nous apercevons des groupes de promeneurs composés d'individus de toutes nations et dans lesquels on remarque une singulière variété de costumes. Le voyageur fera bien d'y revenir lorsqu'il apprendra que le sultan s'y trouve avec sa suite pour y faire bénich^. Il jouira alors du spectacle d'un camp oriental, et pourra prendre une idée du luxe asiatique.
Une faible distance nous sépare de la vallée de Sultaniyè, Allons nous reposer sous les ombrages de la belle terrasse qui domine l'entrée de ce vallon, et nous désaltérer à la fontaine qui y élève son gracieux obélisque. Mais au milieu des distractions que nous offre cette esplanade parée de verdure et sur laquelle viennent s'asseoir nonchalamment des familles turques, n'oublions pas nos bateliers qui, d'après nos ordres, nous attendent sur le rivage où aboutit la vallée.
En longeant rapidement la rive asiatique , nous voyons
(1) Se promener en pompe sur terre ou sur mer. Le mot hénich ou binich vient de binmek, qui sigmfie monter à cheval ou en bateau.
successivemeDt fuir derrière nous iDdjir - Kcuï, Thiboukli^ le village de Kacdlidjë, situé sur le cap du même nom, le château d'Asie, ou ÀDadolou-Hissarî, les embouchures de di^ux cours d'eau, Gheuk-Sou (eau bleu de ciel) et Kouichouk- Sou (la petite rivière), Kandilli-Baghtchèet Beïlcr-Beï. Nou«y remarquons que ce côté du Bosphore est beaucoup plus boisé «t, par suite, plus riant que le rivage d'Europe, privé, dans certaines parties, de végétation. Enfin nous arrivons à la hauteur de Scutari, et un instant après, nous prenons tertre à Top-Ehana, les yeux encore éblouis des beautés naturelles que nous venons d'admirer, et Tâme agitée par les sensations multipliées qui nous ont assaillis pendant cette excursion de deux jours.
^ff
Galata'; la tour; le couvent des Lazaristes et Arab-Djamissi.'— Le bassin ds construction maritime. — La caserne des gaiiouodji. — Le Divan-Khanè* ^ La flotte ottomane. — Le bagne. — Palais du Tersana-EminL — Mos- (juée de couleur rouge; tradition populaire. —Village de Khas-Keid; le Guïumuch-Khanè ; la fonderie; Féglise de Sainte-Paraskëvi ; FEcole des ingénieurs. —Village de Kallch-Oghlou ; caserne des bombardiers ; les casernes en général. — Yèlan-Sèraï. — Le promontoire de Semystra. »- L8 Cydarislet le Barbyzès, ou les Eaux-Douces. — Sapra-Thalassa. — Vallée de Kiaat-Khana ; le canal, la prairie et le village. — Le sultan aux Eaux- Douces. — La prairie d*Ali-Beï-Keuï>Souîou. — Cérémonie de la mise aa vert des chevaux du Grand-Seigneur. — La plaine des Flèches. — Le Yaghmour-Tach. — Village de piali-Pacha et mosquée remarquable.,*» :Ketour à Péra par le Grand-Ghamp-des-Morts.
Le faubourg de Galata, les quartiers de Kacim-Pacha et de Ehas-Eeuï, la promenade des Eaux-Douces, telle est la partie de la rive sept^triouale du port que nous visiterons
[jourd*hui, et Tintéret de cette excursîpn ne sera nullement Affaibli par les impressions de la promenade sur le Bosphdre. A Cpnstantinople , la variété des tableaux tient l'attention tncessammeut éveillée et met l'esprit en garde contre rennuî.
Le quartier de Galata s'éteUd entre ceux de Péra, de Top- KhaDa et de Tersaoè. Son nom primitif fut Sika, désignation motivée par la quantité de iSguiers qui ombrageaient autrefois G8 lieu, devenu la résidence des commerçants étrangers. Sous le rigne de Tempereur Justinien ce faubourg fut considérablement embelli, et son importance s^accrut encore lorsqu'un pont jeté sur le port Tunit à Constantinople. Par suite, Icnom de Jmtinianopolis fut substitué à celui de Sika; mais la mémoire de ces bienfaits fut bientôt perdue ; car les marohands vénitiens et génois qui s'établirent sur ce point de la ▼Hle impériale changèrent le nom que lui avait donné soa illustre maître en celui de Galata^ que Tusage lui a conservé»
Galata a été longtemps la sentinelle avancée de Constant!- Bople, et c'est principalement contre ce quartier que se dirîgesUent les efforts des nombreux ennemis qui convoitaient la possession de la ville de Constantin. Les Génois, qui Thabîtalent, eurent souvent à défendre leurs trésors et leurs personnes contre d'avides agresseurs. L'histoire a conservé le souvenir du râle important qui leur échut en partage lors de l'attaque de Mahomet II. Leurs forces maritimes furent partiealièrement fatales aux assiégeants, dont les vaisseaux n'estaient pas de force à lutter contre les galères des marchahd» de Galata. Ce fut la résistance opposée par la petite escadr«i| génoise, jointe à l'obstacle de la chaîné de fer tendue en tra*' vers du port, qui détermina le sultan à transporter sur terre Que partie de ses navires. Après la reddition de la place, une cipitulation, ^gnép par le vainqueur, giarantit aux<ïénois bi
libené la plus entière dans leur résidence , la faculté de commercer comme précédemment, rinviôlabilité de leurs propriétés et de leurs églises, le maintien de leurs privilèges, ot enfin toute sécurité pour leurs enfants et leurs femmes. Cet acte de clémence, auquel Mahomet ne mit pour condition que la destruction des murs du faubourg et la soumission des Géuoîs à Timpôt du karadj, fut dicté par le désir de conserver aux portes de Constantinople ce riche comptoir de marchands, source d'abondance et de prospérité pour la ville.
Depuis cotte époque, Galata est toujours habité par des ni'gociants étrangers, qui n'y passent toutefois que le temi» nécessaire pour faire fortune et liquider leurs affaires. Les prérogatives attachées au titre de Franc favorisent leurs rues ot aplanissent devant eux les obstacles qui s'opposent d'ordinaire, parmi les natians musulmanes, à la prospérité des établissements formés par des Européens. Cependant parmi ces commerçants de nations diverses, il en est que des con sjdérations paissantes déterminent à se fixer irrévocablement à Constantinople ; ce sont surtout ceux qui se marient dans le pays, et que des liens de famille retiennent ainsi en Orient. Tous ces marchands, qu'anime un même désir de lucre et de fortune, sont logés, eux et leurs marchandises, dans des .^Po^aisons en pierres, voûtées et garnies de volets et do portes en fer; encore ces sages précautions ne suffisent-elles pas toujours pour mettre à Tabri des incendies ces magasins, que remplissent des%denrées de toute espèce et des objets de grande valeur.
ET LES EAUX-DOUCES. lOl
Nous nous dirigeons d'abord vers la Tour de Galaia; quelques paras dounés à son gardien nous en ouvriront l'en* trée. De la galerie qui la couronne , nous découvrirons des points de vue dont on ne se lasserait pas de contempler les merveilles. Le ivi de yanguenvar! (au feu!) part souvent -dU'haut de cette:,.tour où veille, pendant la nuit, une sentinelle attentive, et ce sinistre avertissement est répété par les vigies qui parcourent en patrouilles chaque quartier, en laissant traîner sur le pavé de lourds bâtons ferrés, dont le bruit
invite les habitants à éteindre les feux.
Une mosquée assez remarquable et deux couvents , Vuu de Dûminiquins, Tautre de Lazaristes, voilà, avec la tour ronde, tout ce que nous avons à voir à Galata. Ce faubourg n'offre donc pas de compensation à l'aspect peu agréable qu'il présente aux regards du voyageur et aux nombreux inconitïiénients auxquels on s'y trouve exposé. Nous remarquons en effet que parmi les rues de ce mahallè, ou quartier, il en est fort peu qui ne soient étroites, sombres et d'une pente roide. Nos regards seront surtout peu flattés du coup d'œil que présentent les parties consacrées aux tavernes et aux marchands en détail ; quant à la portion du faubourg où résident les négociants étrangers, elle nous frappera par sa physionomie ennuyeuse et attristante. Si l'on ajoute qu'en été Taîr y est étouffant, et qu'en hiver une quantité d'égouts y dégorgent continuellement des torrents chargés d'immondices , on so fera une idée des désagréments de ce séjour, où du reste nous
102 lE PORT
ne tious arrêterons que le temps nécessaire pour voir les rares édifices dignes d'attention.
Dans le couvent des Lazaristes , il existe une église bâtie par les Génois et que surmonte un dôme recouvert en plomb; comme les mosquées et les palais impériaux senties seuls édifices qui puissent avoir de semblables toitures, on s^étonna d'abord que cette chétive église participe à un pareil privilège ; mais voici ce que nous apprennent sur ce point les fastes de Constantinople; le supérieur du monastère était, par une singulière bizarrerie, lié d'amitié avec le Cheikh-ul-islam on chef de la loi, et ce dernier obtint pour le chrétien qui le lui avait demandé le droit de donner au dôme de son église l'éclat des mosquées impériales. On ne pourrait peut-être pas citer un second exemple d'une semblable liaison en Orient, et la tolérance du muphti, ami du supérieur, ne doit pas tomber en oubli. Avant de quitter cette pieuse retraite, nooii^ jetterons un coup d'œil sur le clocher de Téglise, dont la forme est on ne peut plus bizarre. Quant à Thôpital, à la bibliothèque et aux écoles, 11 nous suffit de savoir qu'ils complètent les établissements de charité que renferme cette enceinte. D'autres objets plus intéressanXs réclament nos instants et notre attention.
La mosquée devant laquelle nous arrivons ensuite a cela de particulier qu'elle se distingue par sa forme de celles que nous avons déjà vues. Son plan quadrangulaire et ses accessoires extérieurs la font ressembler à une église chrétienne* On raconte sur cette mosquée une anecdote qui caractérise
£T hES EAUX-DOUCES. 103
assez bien Tesprit oriental et qui moDtre la part que le hasard a quelquefois daus la destinée des Musulmans. Le chef des eunuques noirs, ou kisslar-aghaci, ayant demandé, un ven* dredl, au sultan Ahmed III dans quelle mosquée il désirait aller prier, le prince lui répondit : <« Dans la tienne. » Interdit par ces paroles dont il ne devinait pas le sens, Teunuque 6*adressa à un de ses subalternes, qui, mieux avisé, trouva le mot de rénigme. « La mosquée du chef des eunuques noirs, dit-il, ne peut être qu' Arab-djamissi (la mosquée du noir, celle dont il est question ici). » Ahmed, ravi de voir son intention devinée, et attribuant au nouvel Œdipe une grande perspicacité, le revêtit de fonctions importantes, et lui fraya si bien le chemin de la fortune et des grandeurs, que l'heureux favori fut, un beau jour, admis à Thonneur de laisser sa tête dans une intrigue de serai , dénouement ordinaire de la comédie pour celui qui a goûté quelques instants les douceurs du premier rôle.
Quittons Galata, car ce serait perdre nos pas que de nou^ détourner de notre route ver» le port pour aller voir les deux, autres mosquées que possède ce faubourg. Nous nous embarquons, comme d'ordinaire, à l'échelle de Meït-Kapoussî^ et nous dirigeons la proue de notre caïk vers le fond de la Corne-d'Or.
Mous traversons d'abord le bassin de construction destiné à recevoir les bâtiments après qu'ils ont été lancés ; puis nous apercevons la vaste et belle caserne des galioundji ou soldats de marine, et le kaikhanè du Grand-Seigneur, ou remise
VOi LE PORT
pour les bateaux. Ces deux bâtiments sont construits sur an terrain d'ail avion formé par la fange et les immondices que roule jusqu'à cet endroit le torrent qui suit le ravin creusé entre la colline de Péra et celle de San-Bimitrî. Plus loin, le gracieux Divan-Ehanè de Tamirauté, ou salle du conseil, s'offre à nos regards. Cette jolie construction, dont le toit sert d'asile aux oiseaux aquatiques, repose sur des pilotis enfoncés dans la vase. N'approchons pas de cette pointe de terre, car notre embarcation pourrait l)ien , quoiqu'elle ne tire presque pas d'eau, rester embourbée dans cette espèce de mare infecte. En tournant l'angle du BiYan-Ehanè nous découvrons le serai du kapitan-pacha, situé sur une hauteur d'où le chef des forces navales de l'empire peut voir la flotte qu'il commande. Ce palais dépend du faubourg de Kacîm- Pacha, où il y a, du reste, fort peu de chose à voir» et devant lequel nous nous contenterons de passer.
Voici un autre spectacle bien plus digne d'attention: c'est la flotte ottomane qui se déploie majestueusement devant nous. Plusieurs vaisseaux de ligne de forte dimension sont rangés le long du quai, où la profondeur de l'eau permet de les amarrer ; puis des frégates, des bricks, des corvettes et autres bâtiments de guerre plus légers se balancent gracieusement sur les flots. L'aspect do tous ces navires nous séduit ; nous admirons leur élégance extérieure, leurs couleurs éclatantes, leur air propre et leur bonne tenue apparente ; maïs si nous montions sur quelqu'un d'eux lorsque l'équipage est réuni, notre illusion se dissiperait bien vite; le désordre, la
plus rebutante malpropreté, l'indiscipline, Tignorance, principales causes de rinférlorité de la marine turque, nous prouveraient que les apparences étaient trompeuses et que rien ne répond en réalité à ces dehors brillants.
Parmi les vaisseaux auprès desquels passe notre caik, il en est un que nos bateliers ne manqueront certainement pas de nous signaler; c'est une petite frégate française prise par les Turcs pendant l'expédition de Bonaparte en Egypte. La rareté des succès des Ottomans sur mer justifie ce mouvement d'orgueil national.
En reportant la vue sur le rivage, nous contemplons la ceinture de constructions qui borde ce vaste bassin ; nous voyons successivement les magasins qui renferment les bois de construction y tous tirés des provinces de Tempire; les diantiers, l'arsenal, l'école de navigation ; à côté et sur le second plan, la corderie ; enfin les kiosks, les mosquées et les minarets qui s'élèvent çà et là. Nos oreilles sont frappées du bruit monotone que font, en chantant, les nombreux ouvriers attachés à ces établissements, et les cimes des cyprès qui se balancent au-dessus du mur extérieur complètent le tableau, un des plus majestueux qu'on puisse voir à Constantinople. Mais une impression douloureuse nous saisit au souvenir du bagne, situé à câté de ces belles constructions ; le bagne, qui Dflvenferme pas seulement des criminels, maisaussi quelquefois des malheureux que les hasards de la guerre ont fait tomber entre les mains des Turcs ; le bagne, où d'infortunés Français , victimes d'une odieuse violation du droit des gens, attend!-
rent longtemps que la Porte, délivrée des milueDoes {>erf[« des auxquelles elle avait cédé, rendit enfin à la nation française sa confiance et sa vieille amitié.
£n jetant un dernier coup d'œil sur Tensemble du bassin et des constructions maritimes, nous reconnaissons avec étonnemcnt que rentrée de cette spacieuse enceinte n'est défendue que par de petits radeaux fixés par des ancres et ' qui supportent des poteaux indiquant la limite du domaine de ITtat. Quelquefois on ajoute des guérites également placées sur les radeaux et dans lesquelles des gardiens spéciaux sont chargés de tenir les bateaux de passage à une distance respectueuse. Mais cette précaution n'empêche pas toujours les bateliers de forcer la consigne, et Tinsouciance des sentinelles encourage ces infractions.
Nous reprenons notre route que nous avions interrompue pour admirer cette imposante scène ; nous passons auprès du palais du Tersana-Emini (intendant de ramirauté),ét devant une mosquée en briques rouges. C'est le seul temple musulman de cette couleur ; tous les autres sont construits en pierres ou en marbre blanc. Une tradition populaire rend compte do cette particularité, dont le véritable motif est inconnu ; on dit que , pendant le siège de Constantinople par Mahomet II, 11 se fit sur cet emplacement un carnage si affreux, que le sang des victimes atteignait la hauteur du nûnaret de la mosquée ; et c'est pour perpétuer le souvenir de ce terrible combat, que Ton distingua cet édifice par la couleur rouge^
Kous arrivons au village de Eiias-Keuï, localité extrêmement malsaine à cause de son eiposltion au souffle brûlant du sirocco (vent du sud), des exhalaisons méphitiques produites par les terrains limoneux des envirops, et.des vapeurs délétères qui sortent des fourneaux des fabriques voisines. Cependant le nombre des habitants de Khas-Eeûï est considérable relativement à l'étendue du village; de nombreuses familles de juifs se sont établies dans la partie basse, et des Arméniens jouissant d'une certaine fortune se sont fixes dans la partie supérieure.
On voit à Khas-Keuï le Guïumuch-Ehanè^ établissement où s*opèrent la fonte et raffinage de Targent destiné à être monnayé. À une faible distance du rivage est la nouvelle fonderie des canons; plus loin on peut visiter Tégliso de Sainte-Paraskèvi etKirmisî Djami. Le bâtiment de Pécoledes ingénieurs s'élève plus loin ; c'est dans cette institution, fondée par Sélim III, que les jeunes Turcs apprennent les mathématiques et reçoivent les principes de la haute science militaire.
Le village de Kalîsch-Oghlou n'est en quelque sorte que le prolongement de Khas-Keuï. Sur le rivage on voit la caserne ûesKoumbaradji ou bombardiers, construite dans un end roit insalubre et sur un terrain d'alluvîon, comme la caserne ^es galioundji. L'édifice que nous avons devant les yeux est de forme carrée, comme tous ceux qui ont la même destination à Constantinople, excepté ceux de Top-Khana, lesquels sont composés d'un seul corps de bâtiment en ligne droite. Les
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casernes n'ont généralement qu'an rez-de-chaussée et un étage, tous deux précédés, à l'intérieur, d'un portique spacieux. Elles se composent d'appartements de deux pièces don* nant l'une sur le(|^yant, l'autre sur le derrière. Chacune des quatre façades est ornée d'un kiosk, dont un, le plus apparent, est destiné à recevoir le sultan lorsqu'il Visite les casernes. Ce qui étonne le plus dans ces établissements, ce n'est pas l'extrême propreté qui y règne, mais le silence religieux de leurs habitants.
A l'endroit où nous sommes arrivés, les deux rives du port se rapprochent, et l'on est obligé de suivre la route qu'indiquent les poteaux dont la cime s'élève au-dessus des eaux* Nous bpercevoDsà gauche des palais abandonnés; à droite, des pierres éparses nous montrent la place de Yèlan-Sèraï^ ou palais du serpent, ainsi nommé, parce que la sultane qui l'habitait trouva, un jour, un serpent dans son lit. Plus loin s'élève le modeste couvent des Derviches Begtachi. Enfin nous voici à la hauteur de la promenade des Eaux-Douces, dont l'approche nous est, du reste, assez indiquée par la foule des gens qui s'y rendent comme nous.
Deux petites rivières baignent cette partie des environs de Constantinople, et débouchent, après s'être réunies, dans le golfe que les anciens appelaient la Corne-d'Or, en raison de la conOguration du terrain compris entre les deux cours d*eau ; ce terrain forme une espèce de croupe ou de promon* toîre que les Grecs nommaient Semysira. C'est là, disaientils, qu'Io , fille d'Inachus, métamorphosée en génisse par la
ftreur jalouse de Judod, mît ao jour une fille qui fut appelée Céroessa. De Tunlon de cette dernière avec Neptune naquit fiyzas, héros demi-dieu qui passe pour le fondateur de Byzance. Cette allégorie était ingénieuse, comme toutes celles dont fourmille la mythologie grecque; en effet, cV'St de la réunion des eaux, douces des deux rivières avec les eaux de la mer ou Neptune , que résulte le golfe de la Corne ou de CéraSy sur les rives duquel s'éleva Byzance. Et si la ville ne fut pas bâtie à Tendroit même du confluent, c'est que, suivant rhistorien Denis, un corbeau enleva du milieu des flammes d'un sacriûce un lambeau de chair qu'il déposa sur le promontoire de Byzance, ce qui sîgniGait évidemment que les dieux voulaient voir la future capitale de Tempire romain s'élever sur remplacement du Serai actuel.
Telles sont les traditions qui se rattachent à cette localité. Maintenant voici le cdté réel et prosaïque.
Les deux rivières longtemps connues sous les noms de Cydaris et de Barbyzès, s'appellent aujourd'hui Kiaat- Khana-Souiou etAli'Beï-Keuï-SouïoUf c'est-à-dire rivières deKiaat-Khanaet d'Ali-Beï, villages que baignent leurs eaux. La vallée du Barbyzès est aussi communément désignée par la dénomination d'Eaux-Douces d'Etape. Ces nombreuses îles que nous apercevons de l'endroit <m nous sommes arrêtés sont ce que les anciens appelaient Sapra-Thalassa , l'é* quivalent du mare putridum des Latins. Elles se composent d'un sol marécageux formé par alluvious successives. Deux
ItO LE POBT
belles tuileries ont été construites sur les plus grandes de Iles.
Nous nous avançons dans Tétroite vallée de Kiaat-Khana; nous rencontrons, chemin faisant, un palais, maison de plaisance du Grand-Seigneur et un kiosk abandonné* Sa Hautesse aimait autrefois à venir assister dans ce pavillon i l'exercice du tir à balles ; le but était une cruche rempUo d'eau qui, en éclatant et en laissant toutli coup échapper te liquide, montrait de loin qu'elle avait été atteinte. Ce je« alternait avec l'exercice du canon, auquel se livraient, sous les yeux du prince, de jeunes bombardiers.
Nous suivons ensuite la longue et belle allée qui ombrage le canal dans lequel coulent les eaux du Barbyzès, tantôt interrompues par des cascades au doux murmure, tantôt emprisonnées dans des bassins de marbre blanc. Ce canal est l'ouvrage de Sultan-Ahmed III, qui, voulant avoir une reproduction en miniature des eaux deMarly, ordonna aux architectes chargés de l'exécution de ces travaux de suivre le plan indiqué par Mehemmed-Effendi, ambassadeur turc à la cour de France. Traversons dans toute sa longueur la vasta prairie que baignent les eaux du canal , et dans laquelle le fameux Moustapha-Baïrakhta^, peu de jours avant la catastrophe ou périt l'infortuné SSlIirii III, donna un magnifique festin aux Janissaii^es et aux grands propriétaires d'Asie. Nous arriverons au peftt village de Kiaat-Khana (ou mieux KiaghidrKhanpt^ la papeterie ) , renommé pour son ^gfiourt ( lait caillé }•
Quoique Fair y soit d'ordinaire pesant et chaud, c*est dans €8 TÎUage que les Francs guéris de la peste, ou qui ont été eiposés aux atteintes du fléau, viennent faire quarantaine, et ils s*en sont toujours bien trouvés. Un médecin s*étant livré à des recherches suivies pour découvrir la cause de la noninvasion de la terrible maladie aux Eaux-Douces, trouva un jour sur le pis des vaches et sur les mains des paysannes des environs des boutons de même aspect et de même nature que ceux qui recèlent le vaccin; il s'imagina en conséquence que la vaccine serait un préservatif efficace contre la peste ; mais les expériences faites n'eurent aucun résultat.
Le sultan vient, tous les ans, durant le mois de mai passer une quinzaine de jours aux Eaux-Douces d'Europe. L'accès de la prairie est alors interdit au public^ et la cour s'y livre à mille divertissements, parmi lesquels le jeu du djérid est le préféré. Les promeneurs peuvent assister à ce curieux spectacle du haut des collines au milieu desquelles s'étend la vallée ; mais malheur à celui qui oserait porter un regard profane wr le camp impérial lorsque les Kadines se promènent, par une insigne faveur de Sa Hautesse,dans k prairie iQQ sous le frais ombrage des arbres du canal ! Bu reste, en pareillQ circonstance, des bostandji placés en sentinelle de distance en distance ont soin de ne laisser approcher per* sonne et d'avertir ceux qui se dirigent de leur côté«
Si nous franchissons l'espace qui nous sépare de la vallée d*Ali-Bei-]^eui-Souiou , nous trouverons encore une belle et ▼aste prairie qui offre une promenade agréable, (^est dai^s
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ces pâturages qu'on met |au vert les chevaux du sultan. II serait fort imprudent alors de s'en approcher ; on s'exposerait à être assassiné ou tout au moins pillé par les paysans bul*gares commis à la garde des chevaux.
Voici, pour les voyageurs qui ne se trouveraient pas à Stamboul à Tépoque où la mise au vert a généralament lieu, de quelle manière se fait cette singulière cérémonie.
Un peu avant le 1^^ mai, les Bulgares chargés du pansement des chevaux de Sa Hautesse parcourent les rues par groupes de cinq ou six, en faisant résonner leurs aigres cornemuses, et en dansant d'une façon grotesque, pour se faire remarquer des passants dont ils cherchent à tirer quelques aumunes. Le 1^^ de mai arrivé, les chevaux sortent des écuries impériales et sont dirigés vers la grande porte du Serai, par où ils passent pour traverser la ville et se rendre à Ali- Bei. Au milieu de la procession Cgurent les Bulgares, jouant de la cornemuse sans pitié pour les oreilles des curieux , dont la foule est considérable sur leur passage. Le dernier personnage qu'on aperçoit est le grand-écuyer ou Buïuk-Im" rakhoff chargé de présider au campement dans la prairie d'Ali-Be!. Il est monté sur un superbe cheval et entouré d'une suite nombreuse. Une chose frappe l'étranger qui assiste pour la première fois à ce spectacle : c'est que dans ce cortège il y a peu de chevaux vraiment remarquables. Voici l'explication de ce fait: les Musulmans, qui sont très superstitieux, croient surtout à l'influence pernicieuse du mauvais œil ou nazar. Pour éloigner d'eux tout maléfice, ils placent
sarla tête de leurs enfants un triangle de maroquin brodé en or, renfermant un verset du Coran également brodé. Or, {H)ur mettre aussi les plus beaux chevaux du Grand-Seigneur à Tabrî du mauvais-œil , on les fait sortir pendant la nuit et avec lo plus grand mystère. Quant à ceux qu'on aventure dans le cortège du jour, on les affuble, dans la même intention, de couvertures qui les dérobent presque entièrement aux regards des spectateurs, et on garnit leurs fronts d'ornements brillants, pour attirer Tattention et la détoitrner des chevaux privilégiés qui marchent un à un, conduits par deux bostandji.La musique militaire, qui ferme la marche, achève, en faisant le plus de bruit possible, de soustraire à toute observation dangereuse les précieux animaux.
Le Sultan assiste au défilé du haut d'un kiosk placé audessus de la porte principale de son palais, et qui porte le nom élAlaï'Kiosk ( kiosk des cortèges). Le grand-vizir y assiste également de chez le kiahya-beï , dont le logement se trouve en face du kiosk où se tient le Grand-Seigneur. L'illustre visiteur y gagne un magnifique présent, que le kiahyabeï est tenu de lui offrir, pour le remercier de l'honneur que lui fait Son Excellence. Quant aux grands de Tempire, ils ne paraissent pas a la cérémonie, et quelques officiers du Séraï sont seuls présents à la sortie des chevaux.
Lorsque nous revenons dans la prairie do Eiaat-Khana pDuir nous acheminer vers notre demeure, nous trouvons les bords du canal couverts de groupes de toutes nations, do
promeneurs de toute classe, qui viennent respirer au bord de
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reauTair pur et frais du soir. Après avoir, pendant quelques instants , observé l'attitude et la physionomie des individus qui posent devant nous, et qui se livrent, sur ce terrain neutre de toutes les croyances, à toute la liberté de leurs allures naturelles, nous nous décidons à quitter ce délicieux vallon et à retourner à Péra. Deux chemins s^offrent à nous : la route de mer et la route de terre. Nous choisissons la dernière pour avoir Toccasion de visiter, chemin faisant, des localités que nous ne connaissons pas encore, et qui ne sont pas assez attrayantes pour mériter une excursion spéciale.
Nous gravissons d'abord une colline roide et inculte qui nous conduit à la Plaine-des-Flèches on Ok-Meïdan. C*est ici que le Sultan vient quelquefois s'exercer au tir de Tare. Partout où est tombée une flèche lancée paria main impériale s'élève une petite colonne de marbre blanc. Il serait curieux de savoir si l'idée de ces monuments destinés à perpétuer le souvenir de faits si puérils a été inspirée par la flatterie courtisanesque ou par l'orgueil des souverains euxmêmes.
Sans la plaine que nous parcourons se trouve le Tagh^
ÉMur-Tache, ou escalier de quelques degrés, au-dessus du-
quel s'étend un» petite plate-forme de marbre blanc. Là le
muphti Qu l'imam-baçhi ^ du Sultan vient, pendant les longues
.sécheresses, demajader à Dieu le retour de la pluie*
Nous traversons ensuite le village do PiaU-Pachaj qui
^Ghtfdçslui&iiif
ET LES EÂUX-DOCCBS. IIS
possftde une mosquée remarquable par six coupoles, particularité qui lui donne un trait de ressemblance avec la grande mosquée de Brousse et celle de la Mecque. Puis nous suivons la cime des collines, en laissant Saint-Dimitri sur la gauche» et après avoir traversé le Kanli-Tchokour ou creux ensanglantéy après plusieurs haltes pendant lesquelles nous contemplons les divers points de vue qui se succèdent sous nos regards, nous atteignons le Grand-Champ-des-Morts et nous arrivons enfin à Péra.
Le magasin aux grains. •- La montagne de Bonlgouilou. — Mosquées et Iodlaines de Scutari. — Les cimetières ottomans. — Bagblar-Bachi. — Mosquée de Sulian-Sélim Hî. — L'Imprimerie. — Chalcédoine et Kadl-Keid. — Le port d'Eutrope. — Fcner-Bournou et ses ruines. — Retour à Top-Kliana.
Scutari (cDturc Ouskoudar) est un vaste faubourg d CoDstantinopIe, situé sur la rive asiatique. C'est l'ancienne Clirysopolis, dont Thistoire a enregistré les titres à la célébrité.
Ce nom de Chrysopolis vient-il de Chrysès, fils d'Againemnon et de Chryséide, qui, poursuivi par Clytemnestre , vint demander un asile aux habitants de ce rivage et y trouva la mort; ou bien faut-il en chercher Torigine dans l'usage où étaient les Perses de déposer et de recueillir à Chrysopolis l'or provenant des tributs de la Bithynle? Il est inutile de disserter longuement sur ce point, dont l'examen importe peu au voyageur.
SÇUTARl. HT
La même difficulté s-est élevée au sujet du nom de Bosporus^ que portait autrefois le promootoiresur lequel s*étend Scutari. Quelques écrivains disent que cette dénomination était destinée à rappeler la^mort de Bos, femme de rAthénien Charès, qui combattit Philippe de Macédoine. Ce qui donne quelque poids à cette opinion, c'est qu*on voyait autrefois à Chrysopolis la statue de Tépouse de Charès. D^autres historiens respectables rapportent à lo, changée en génisse par Jupiter, le nom de Bosporus^ disant que c*est à ce promontoire qu'elle aborda. Bosporus signifie en effet, en grec, trajet de bœuf ou de génisse. Ajoutez que Damalis, qui était aussi le nom du promontoire, veut dire également génisse. Enfin d'autres auteurs moins poétiques, au lieu de chercher dans la fable ou dans l'histoire Tétymologie de Bosphore^ l'expliquent en disant que les premiers habitants de cette terre ont voulu indiquer par cette dénomination la facilité qu'aurait un bœuf à traverser à la nage ledétroitquî sépare, en cet endroit, l'Asie de l'Europe. Nous offrons ces différentes explications au lecteur, en lui laissant la liberté du choix.
En général toutes les villes d'Orient, surtout celles que: baignent les flots de l'Archipel et de la Propontide, ont leur place marquée dans les fastes de l'histoire militaire de l'antiquité. Il n'est pas un hameau de ce pays qui ne rappelle quelque fait mémorable. Chrysopolis ne doit pas être exceptée; elle a eu [sa part des vicissitudes qu'ont subies , dans le cours de leurs luttes , les républiques et le» monarchies anciennes. Son territoire a été plus d'une fois
118 SCUTABI.
(bulé par les années grecques et asiatiques. ÀDjourdlmi rien ne raconte son passé, et les échos de ses vastes cimetières ne retentissent plus de cris de guerre que lorsqu'une armée ot- (omane, destinée à aller combattre en Asie-Mineure, se ras^ semble sous ses murs ^.
Devenue, sous le nom de Scuiariy Tentrepât principal de la Syrie et de la Perse, Tantique Ciirysopolis voit s'agiter dans son sein une population pacifique e^ exclusivement préoccupée de projets de fortune. Tous les matins Téchelle d'OusIcoudar est encombrée de gens qui s'embarquent pour Constantinople dans le but d'y aller traiter des afTaires de <ïommerce, et qui reviennent le soir à leur domicile. C'est ce faubourg que traversent toutes les caravanes qui se rendent dans rintérieur de l'Asie. Scutari et Galata, voilà deux centres d'activité au milieu de cette immense capitale, où tout le reste languit et dort d*un sommeil fatal.
Si le temps était calme, nous pourrions nous transporter en un quart d*heure à Scutari; car bien que cette ville soit située dans une autre partie du monde, elle n'est séparée dé réchelle de Top-Khana que par une distance de mille à onze cents toises. Mais le vent du nord soufQe, et nous sommes obligés de remonter le Bosphore, pour nous laisser ensuite aller au courant, qui, avec l'aide de nos rameurs, nouspor-
(1) C'est, en efTet, près de Scutari qu'a lieu le rassemblement des troupes, quand la guerre doit se faire en Asie. Lorsque l'Europe doit e& être le the'âtre, c'est dans la plaine de Daoud-Pacha que s'exerce 1'^mée turque.
tera doucement sur le poiot de la ri?e opposée où nous toudrons débarquer. Sans cette précaution, que ne manquent jamais de prendre les bateliers» la barque serait entraînée rapidement dans la Propontide» ou irait se briser contre le rocher de Kyz-Koulèci.
Pendant ces traversées, il arrive quelquefois qu'un brouillard épais s'élève tout à coup autour de vous et vient ajouter un nouveau danger à ceux auxquels vous exposent les vents et le courant. Alors vous êtes plongé dans une obscurité profonde ; la côte asiatique s'éclipse entièrement ; c*est à peine si vous pouvez distinguer les rameurs^placés tout près de vous. La situation est d'autant plus critique que vous ne savez où vous allez ; point de bruit qui vous dise où vous êtes. Cependant la force du courant fait faire du chemin à la barque, et quand le nuage se dissipe, ce qui a lieu quel* quefois comme par enchantement, vous vous trouvez, à votre grande surprise, bien loin dans la mer de Marmara.
Nous remontons donc le Bosphore jusqu'à la distance d'un mille et demi environ. C'est pour nous une occasion de revoir le coteau et le palais de Dolma-Baghtchè, le joli village de Bèchik-Tach, les maisons de plaisance et les kiosks élégants qui se mirent dans les eaux du canal. Nous poussons enfin au large et nous abordons à l'échelle du magasin au blé, sur le rivage asiatique.
11 y a peu de temps encore, la totalité des grains servant à la consommation de la capitale sortait de ces magasins ^ le froment provenant d'un autre grenier était considéré comme
'Objet de contrebande; le gouverDement turc accaparait toas les blés et les livrait ensuite à un prix beaucoup plus élevé que celui auquel il les avait achetés. Mais le pouvoir n'était pas le seul qui trouvât son profit à ce monopole ; les agents subalternes voulaient aussi avoir le leur, et pour cela ils faisaient des mélanges, vendaient à faux poids et altéraient la qualité des grains. Le malheureux boulanger qui voulait se dédommager aux dépens du consommateur de la perte que lui avaient fait subir les agents du fisc, était condamne à rester cloué par une oreille à la porto de sa boutique ^ Ainsi il n*y avait qu'un seul coupable puni ; les autres échappaient par leur position à la vindicte de la loi. Sultan Mahmoud a compris qu'un pareil abus était devenu incompatible avec les principes de civilisation dont il s*est fait le hardi propagateur ; il a, en conséquence, aboli le monopole des grains ; cette sage mesure, qui remonte à quelques mois, a rendu libre le commerce des céréales.
Nous traversons le cimetière consacré aux Arméniens, et, laissant Scutari à droite, nous nous dirigeons vers la montagne de Boulgourlou , distante d'une demi - lieue environ. Quand nous aurons va le panorama qui se développe autour
'1) LV'lrangcr était quelquefois surpris de voir dans une rue de Constantinople un pauvre diable collé contre une porte, ne touchant à la terre que par la pointe des pieds, grimaçant et se démenant comme un supplicié. L'étonnement du voyageur cessait lorsqu'on lui apprenait que le malheureux patient était un boulanger pendu par Toreille pour avoir été surpris par le kadi en flagrant délit de vente à faux poids.
SCUTABI. 121
de cette montagne, nous reviendrons au faubourg, que nous pourrons parcourir à notre aise.
Nous traversons la vallée du Rossignol {Bulbul-Dèrè) ; nous laissons derrière nous un petit village à l'entrée duquel on voit une habitation impériale ; puis, suivant un chemin bordé d*arbustes et de plantes aromatiques, nous arrivons au but de notre promenade.
Le mont Olympe dans sa paisible majesté; le Bosphore, que les rayons du soleil transforment, à cette heure de la journée, en un miroir resplendissant ; ses deux rives chargées d'ombrages frais et de gracieuses habitations ; Constantinople avec sa forêt de minarets, plus légers que les flèches les plus déliées de nos cathédrales gothiques ; le Serai, dont nos regards peuvent d*îci sonder toutes les profondeurs et parcourir tous les détours ; le port et ses mille vaisseaux; la mer de Marmara dans toute son étendue, avec les Iles des Princes et les golfes nombreux creusés par les flots dans la rive d'Asie ; la pointe de Chalcédoine couronnée d'arbres séculaires ; plus près de nous Scutari , la Tour de Léandre, les cimetières musulmans, que signale au loin la masse sombre et mobile de leurs cyprès; des villages, des routes qui se croisent et fuient sous le regard ; des campagnes où s'étale un luxe de végétation inconnu à l'Europe ; voilà ce que nous voyons au sommet de Boulgourlou \ N'y a-t-il pas
(1) La hauteur de cette montagne, qui fait partie de la chaîne de la Bithynie, est de 240 mètres.
122 SCUTÂRI.
là de quoi nous dédommager des fatigues d*uQe marche pé-* Bible?
Toutefois ce n'est pas ici qu'il faut venir admirer Constantinople. La grande capitale est trop loin pour qu'on puisse en saisir les détails et en embrasser le majestueux ensemble ; on croirait qu'on l'aperçoit au travers d'une lunette d'approche prise au rebours. C'est Stamboul en miniature. <• Vue de cette distance et à cette hauteur, dit un écrivain que nous aimons à citer S Constantinople perd beaucoup de sa magnificence ; ses mosquées semblent dîminutîves et ses collines sont à peine sensibles. Son étendue n'est plus rien au milieu des déserts qui l'environnent ; le Bosphore n'est plus qu'un ruisseau argenté , son port qu'une anse, ses navires que des coques de noix , et les Iles des Princes de simples écueils. Byzance , la superbe Byzance y ne paraît plus qu'une ville en relief ; la Propontide et le mont Olympe sont les seuls objets en harmonie. »
«La montagne de Boulgourlou, dit un autre auteur» est un véritable château d'eau. *> Elle recèle, en effet, un grand nombre de sources qui s'échappent dans toutes les directions et entretiennent la fraîcheur dans les environs. Avant de nous remettre en marche pour regagner Scutari , allons nous désaltérer à la plus abondante de ces fontaines ; elle se trouve dans le hameau voisin ; nous pourrons nous asseoir à l'ombre de ses platanes ou goûter un instant de repos dans
(1) le docteur Brayer, dont TouTrage nous a déjà fourni plus d*mi renseignement précieux.
SCUTÂRI. 123
le petit bois qui ravoisine , retraite paisible qui sert d*asild à de nombreux bataillons d'écureuils.
Nous reprenons le chemin de la ville que nous n*ayons pasiencore vue. Nous y entrons par Selimiyè, ou quartier de Sélim, nouvellement bâti au haut du faubourg. Nous viritons successivement les mosquées de Validé et d'Allah » le marché aux chevaux (4t*Bazar), Mohammed-Pacha et Sultan-Mustapha-Djamissi ; chemin faisant nous rencontrons de Jolies fontaines où les Musulmans viennent puiser de l'eau et faire leurs ablutions.
Nous sortons enfin de Scutari pour aller parcourir le grand cimetière des Ottomans. Ces enceintes funèbres offrent un aspect encore plus imposant que le Grand-Champ-des- Morts de Péra. Non -seulement les cimetières de Scutari sont plus vastes , mais les tombeaux qui les décorent sont phis élégants 9 les cyprès qui les ombragent plus élevés et plus rapprochés les uns des autres que ceux des cimetières de Constantinople. Ces particularités s'expliquent par la préférence que les riches habitants de Stamboul accordent aux champs des morts de Scutari sur ceux d'Europe. La terre d'Asie 9 disent-ils, appartient aux vrais croyants, la terre d'Europe doit un jour tomber entre les mains des Infidèles ; et ce sentiment d'orgueil ou de piété les décide à se faire inhumer à Scutari. Des personnages éminents , de hauts fonctionnaires de l'Etat ont leur mausolée dans le jardin funéraire que nous parcourons. A la forme des turbans qui les surmontent, nous reconnaîtrons les tombeaux des Molla, des
Eazl-Asker, des Capitan-Pachas, des Yëni-Tcher-Aghassi, des Muphti, des Grands- Vizirs. Parmi ces hommes illustres, il en est qui ont mené une existence agitée et qui ont traversé des révolutions sanglantes, ou pris part à des événements dont Tliistoire a consacré le souvenir. Aujourd'hui leur ombre dort d*un sommeil que trouble seulement le pas du promeneur ou la prière plaintive de la yeuve qui vient pleurer sur les cendres de son époux.
Avant de songer à nous rembarquer, nous avons à visiter un des quartiers les plus agréables de Scutari ; c*est Baghlar- Bachi (le haut-des-vignes) nouvellement construit au sud du faubourg. La situation de ce lieu , la bonté de Teau qu'on y boit, la salubrité de l'air qu'on y respire, plus que tout cela peut-être l'extrême modicité du prix des loyers, attirent à Baghlar-Bachi un grand nombre de familles arméniennes qui aiment à passer la belle saison à la campagne , tout en restant à proximité du centre de leurs affaires.
Non loin de Baghlar-Bachi^ on trouve un kiosk et une fontaine agréablement placés. Le coteau au sommet duquel elle s'élève est planté en vignes, et fournit à Constantinople un raisin digne d'être comparé au chasselas de Fontainebleau ; ce raisin se nomme tchaouch-uzum ; le barmakuzum^ autre espèce, commence à donner lorsque le premier est épuisé. Son nom indique la forme de ses grains , car uzum signifie raisin et barmak^ doigta à cause de la ressemblance du grain avec la dernière phalange du petit doigt.
SCUTABI» 125
' La mosquée de Sélim, située sur une éminence, devient enfia DOtre point de mire. Construit par ordre de Sultan-Sélîm III , ce temple offre un carré couronné d'une coupole hardie. Sur la façade i^ne une longue galerie à colonnes avec deux minarets et terminée par deux pavillons. De Téléyation où est placé ce beau monument, dû au plus juste des prédécesseurs de Mahmoud^ on jouît d'une belle perspective dont le mur d'enceinte de la mosquée n'empêche pas de considérer les détails.
Près de Séllm-Djamissi est Timprunerie que Sultan- Ahmed III institua avec l'autorisation religieuse délivrée par le muphti. Cet établissement fut abandonné après la mort du célèbre Ibrahim -Effendi, auteur plein d^érudition , imprimeur habile et fondeur en caractères. Ce fut Solim IJI qui le releva ; mais les copistes , effrayés des progrès de l'imprimerie , firent si bien que l'institution d'Ahmed III tomba une seconde fois en oubli. Aujourd'hui , grâce au zèle éclairé de Sultan-Mahmoud , on n'imprime pas seulement des livres à Constantinople , mais encore des journaux, et, qui mieux est , des journaux français. Le Moniteur Ottoman , fond^ par notre compatriote M. Blacque , mort l'année dernière à Malte, est continué par des hommes parfaitement capables de seconder les vues du gouvernement fiirc. L'intrépide docteur Bulard , autre Français conna en Orient pour ses études sur la peste , a fondé à Constantinople une autre feuille exclusivement consacrée à la médecine. n nous reste encore assez de temps pour aller visiter les
raines de Chalcédoine. Allons donc rejoindre notre bateau à réchelle voisine où nous avons donné rendez-vous à nos ra* meurs , et tournons la proue vers la pointe près de laquelle s^étend le modeste village du Kadi.
En foulant le sol qu'occupait autrefois Chalcédoine , les souvenirs arrivent en foule à notre imagination. Fondée par des Mégariens, la ville de Chalcédoine ne tarda pas à acquérir , une grande célébrité dans le monde oriental. Les oracles rendus dans son temple d*Apollon y attiraient une foule de personnages illustres , curieux de lire dans le livre du destin. Grâce à la sagesse de ses institutions modelées sur celles des républiques grecques, sa prospérité se maintint pendant une longue période ; mais sa situation Texposait à trop da dangers pour qu'elle put résister aux attaques do ses ennemis. Assiégée et prise par les Athéniens , elle leur fut enlevée par les Spartiates , dans le cours de la guerre du Péloponèse. Les Perses la détruisirent , mais elle fut relevée par Cornélius Avila. Constintin-le-Grand avait eu un moment ridée de faire de Chalcédoine la capitale de Tempire romain ; mais soit que la décision des augures eiiît influé sur la volonté de riEmpereur, soit qu'il eût reconnu dans la position qu'occupe aujourd'hui Constantinople des avantages que n'avail pas la situation de Chalcédoine , cq fut Byzance qui l'emporta et qui prit la place de Rome. Sa rivale, après plusieurs siècles de splendeur, disparut» dans les guerres sanglantes du Bas«-£mj)iVB. Les annales de l'antiquité grecque lùob ^jyirenQent qu'elle avait vu naître dans ses murs Xénocrate
et d'autres hommes dont la renommée a échappé au naufrage des temps.
De tout cela il ne reste plus rien. A la place d'une ville riche et florissante s'élève aujourd'hui un village à l'aspect triste et désolé. Seulement, près d'une mosquée bâtie par Soliman , on voit une humble église en ruines qui rappelle le passé glorieux de Chalcédoine ; cette église , dans laquelle il est presque impossible d'entrer, tant les pierres détachées de ses murs en ont encombré les issues, ce temple abandonné , où la voix du prêtre ne retentit plus depuis longtemps , c'est l'ancienne basilique de Sainte-Euphémie. C'est là que se tinrent les conciles dans lesquels furent discutés les schismes de la communion chrétienne ; c'est là que Nestorius et sa doctrine fbrent solennellement réprouvés; c'est là enfin quel'anathème fut prononcé contre la secte des iconoclastes.
En parcourant les environs de Kadi-Keui, nous arrivons à l'embouchure du Chalcédon , qui n'ei?t plus qu'un torrent obstrué par la vase et les alluvions. Des émanations maliiisantes s'élèvent de ce lieu marécageux ; mais peu importe à la population de la bourgade, qui ne laisse pas d'être nombreuse.
Nous remontonsSn bateau et nous doublons le promontoire de Chdlcédoine {Manda-Boutnou ). Nos rameurs €uivent avec précaution la ligne de jalons tracée dans l'eau, pour éviter les écneils dont ces parages sont seméS. Nous entrons bientôt dans le port fEutrope, anse commode et vaste qui pourrait coQlbnir un nombre immense de navires i^ toute
grandeur. Nous nous rappelons Thorrible supplice de Maarice et de ses enfants, tués, par ordre de Phocas, sur la rive que baignent les flots de cette rade. Ce lieu fut aussi témoin de la mort d'Eutrope, cet eunuque fameux qui, après avoir occupé le premier poste à la cour de Pempereur Ârcadlus, périt misérablement, abandonné par la fortune. Si nous mettons pied à terre sur le rivage, nous apercevrons encore des restes de constructions antiques dues à Justinien.
Le cap du Fanal (Féner-Bournou), dont nous allons ensuite parcourir les côtes, est Tancien promontoire Herœum. On y voyait, au temps du paganisme, un temple de Junon. L'empereur Justinien y avait fait bâtir une maison de plaisance connue dans les ouvrages des auteurs byzantins sous le nom d'Irea. Cette presqu'île possédait aussi une basilique et des bains fondés par le même souverain, et que quelquesuns de ses successeurs, tels que Maurice, Basile-Ie-Macédonien et Constantin-Porphyrogénète se plurent à embellir. La citerne qu*on aperçoit dans les environs rappelle un fait assez curieux : elle fut comblée, ainsi que beaucoup d'autres, par ordre d'Héraclius ; cet empereur aurait voulu pouvoir faire disparaître Teau de la surface du globe , tant était grande la terreur que la prédiction d*un astrologue lui avait inspirée de cet élément.
Si nous dirigeons notre barque vers le sud du promontoire, nous pourrons visiter un rocher sur lequel se volent encore les ruines d'un ancien autel. Ainsi chaque pas que nous faisons sur cette terre, aujourd'hui délaissée, nous ofrrè
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quelque vestige intéressant, nous rappelle quelque souvenir poétique.
Nous prenons un instant de repos à Fèner-Baghtchessî ; nous jetons un regard sur la Propontide , doDt la surfaee tranquille réfléchit les derniers rayons du soleil ; les îles des Princes surgissent devant nous avec leur physionomie pittoresque et comme d'immenses écueils détachés du continent par quelque violente secousse. Autour de nous tout est calme, tout invite à la rêverie; nous nous y ahandonnerions à coup sûr si le crépuscule, qui commence à brunir l'horizon , ne Tenait nous avertir qu'il est temps de regagner le Bosphore. En remontant la côte asiatique , notre imagination , puissamment eicitée par les lieux et les objets que noas> avons vus pendant cette journée, se reporte aux temps où une population florissante couvrait cette plage célèbre. Mous assistons par la pensée aux évolutions des flottes grecques dans ces flots teints du sang de tant de nations ; nous franchissons Tespace qui nous sépare de Nlcée et de Nicomédle, et nous ressuscitons la splendeur de ces deux cités fameuses; nous évoquons les ombres des souverains de Bithynie et de leurs hôtes illustres. La grande figure d'Annibal» mort sur cette terre, se dresse devant nous comme une apparition. Nous nous retraçons aussi les exploits de ce terrible roi du Pont, dont la valeur de Sylla put seule triompher. Tout ce passé plein de gloire nous fait oublier que la main du temps et le glaive de la guerre ont transformé en un désert
jonché de ruines mélancoliques ces provinces si riches et si