FERA
encadrés par d*épaîs sourcils , belle carnation, yachmak^ de mousseline blauche, ample fèredgë^ dont le revers, au mépris des prohibitions légales, tombe , en signe d*opulence , jusqu'à terre , tel est le signalement des Arméniennes. Le voile de gaze noire appliqué sur le visage cache une femme d*Alep. Une taille svelte et peu élevée, un voile indiscret qui laisse voir des yeux vifs et agaçants , un fèredgë négligemment jeté autour du corps, comme s'il était porté à regret , vous signalent une Grecque ; moins coquettes , les Pérotes s'affublent d'un habillement moitié franc, moitié oriental, et d'un aspect peu gracieux.
Mais c*en est assez pour désigner au voyageur les individus qu'il rencontrera dans les rues étroites du quartier franc. Parcourons maintenant le faubourg et arrêtons-nous devant les monuments et dans les localités qui méritent le plus de fixer notre attention.
Commençons par la partie que baignent les eaux du port ; nous terminerons notre excursion par la partie supérieure et par le Grand- Champ-des-Morts.
En arrivant sur le rivage, à l'extrémité de l'anse que forme le port dans cet endroit, on aperçoit le vaste palais du grand-amiral (le divan-khanè) , qui brûla en 1831 et fut reconstruit plus magnifiquement, en 1835, pour le capitai>
(1) C'est le nom qu'on donne au voile dont les femmes turques et rayas s'enveloppent la tête.
(2) Grand manteau que portent également les femmes orientales^ turques ou rayas.
pacha Tahir; en-deçà est située la caserne àes galioundji (soldats de la marine) ; ce bâtiment n'a rien de remarquablo, et la mousse qui couvre ses murs atteste l'insalubrité de sa position. Entre cette caserne et celle des anciens matelots du Nizam-Bjèdid , située à l'autre extrémité de Tanse, s'ouvre le grand bassin de construction pour les vaisseaux. Ce bassin a été exécuté, il y a quelques années, d'après le plan d*un ingénieur suédois. Voilà à peu près tout ce qu'il y a à visiter sur la rive de Péra.
En remontant vers le centre du quartier, on trouvera le Petit-Champ-des-Morts , cimetière turc planté de cyprès, et où de frais ombrages invitent au repos et à la rêverie. Le voyageur se dirige ensuite vers une longue rue qui traverse tout le quartier, et qui se termine d'un côté au faubourg de Galata, et aboutit de l'autre aux abords du Grand-Champdes-Morts. A quelque distance de la lourde Galata , dans la grande rue de Péra, on rencontrera un couvent do Mewlewi ou derviches tourneurs. En visitant cet établissement, enverra, dans le cimetière qu'il renferme, le tombeau du célèbre comte deBonneval, à qui les Turcs ont donné le nom d'Achmet- Pacha, et qui s'éleva à Constantinople au poste éminent de comparadgi-bachi , ou général des bombardiers. Ce personnage embrassa l'Islamisme soit par conviction , soit dans un but intéressé , et les Turcs, glorieux d'une conversion qu'ils attribuaient à l'excellence de leurs dogmes , l'en récompensèrent en l'investissant de fonctions importantes. Son tombeau est encore l'objet de la vénération des Musulmans pieux.
En suivant toujours la lougue rue dont il a été parlé , le voyageur trouvera, à quelque distance sur la droite, Thâtel de l'internonce autrichien. Plus haut, et dans une position agréa- Lie , il reconnaîtra remplacement de l'ancien palais des ambassadeurs de France qu'un incendie a détruit , ainsi que les résidences des représentants de la Hollande et de l'Angleterre, situées l'une sur la rue même , l'autre au sommet de la colline de Péra. Les vastes dépendances de ces maisons en débris» les jardins enchanteurs qui les environnent, les admirables points de vue dont on y jouit , montrent suffisamment que ces demeures étaient dignes des personnages qui les occupaient. Longtemps avant le désastre qui a détruit les plus beaux bâtiments de Péra, un premier incendie avait réduit en cendres les hôtels de l'ambassade russe et suédoise. Les envoyés de ces puissances sont encore obligés , ainsi que ceux dTspagne, de Sardaigne et de Naples , d'occuper les plus belles maisons qu'ils ont pu louer dans ce quartier.
En remontant toujours la même rue, on rencontrait autrefois Galata-Séraï, collège où les pages du Grand-Seigneur recevaient leur première éducation et d'où ils sortaient pour entrer dans le serai de Sa Hautesse. Ce bâtiment détruit par l'incendie de 1831 n'a pas été reconstruit.
Yis-à-vîs de Galata-Séraï est une petite place que le voyageur traversera. Cette place sert de bazar ; quelques marchands y étalent des aliments grossiers et d'autres objets de première nécessité.
Apartir de ce point, la rue devient singulièrenent étroite;
PÉBA. Tt
8ur ses côtés sont percées des ruelles plus étroites encore et bordées de maisons basses de la plus cbétive apparence. Enfin l'espace s'élargit et Ton atteint Textrémité de la rue. Ici le coup d'œil est plus varié ; à droite, on voit un cimetière et un des hôpitaux consacrés aux pestiférés grecs ; sur la gauche, Thospice français , et tout auprès, celui où Ton reçoit les malades italiens et autrichiens. L'édifice que Ton aperçoit plus loin est la caserne de Tartillerie légère ; ce vaste bâtiment a un extérieur des plus gais et son architecture est assez régulière. Sa situation sur une large esplanade bien nivelée [le laisse voir à une grande distance. C'est surtout pendant les jours de repos qu'il faut visiter cette localité du faubourg de Péra ; une foule de Grecs et d'Arméniens se rassemblent alors sur l'esplanade de la caserne, et des scènes intéressantes s'y succèdent jusqu'à la nuit. En été, cette va^te terrasse est l'aire sur laquelle les cultivateurs^ préparent leurs gerbes ; au commencement du mois de juillet on y porte la récolte des champs voisins, et des bœufs foulent lentement l'épi placé sous leurs pieds. Ces travaux champêtres durent près d'un mois , les paysans ne se pressant jamais de les terminer, certains qu'ils sont de jouir, à cette époque de Tannée, d'un temps constamment favorable.
De ce point, les regards se portent sur un amas considérable de petites maisons que dérobaient tout à l'heure à votre vue la colline sur le flanc de laquelle elles sont situées. Le joli village que vous découvrez sur la hauteur opposée à cette colline est San-Dimitri. La nuit , lorsque la lampe qui éclaire
les travaux du soir est allumée dans chaque maison du Tillage, et lorsque brille la lumière que les Grecs orthodoxes consacrent à Panagia^, on croirait voir une illumination destinée à célébrer quelque jour de fête ; et ce spectacle est d'autant plus magique que les lieux environnants sont plongés dans une profonde obscurité.
Nous voici enfin au Grand-Champ-des-Morts, immense cimetière où chaque religion occupe un terrain particulier. L'espace réservé aux catholiques romains est le premier qu'on rencontre ; puis vient celui des protestants. L'aspect désolé qu'offraient autrefois ces deux terrains, qu'aucun arbre ne couvi^ait de son ombre, contrastait avec l'air riant des cimetières turcs et arméniens qu'orne une masse considérable de mûriers et de cyprès. La partie du Grand-Champ-des- Morts consacrée à la communion protestante offrait surtout , à répoque encore récente dont nous parlolis, un ^spectacle des plus affligeants, par suite des profanations continuelles dont elle était le théâtre. Lorsqu'on parcourait ce lieu funèbre à répoque où le sultan se rendait à son palais d'été de Béchili-Tach , on était douloureusement affecté du désordre extraordinaire qu'on y remarquait ; les palefreniers chargés du transport des fourrages du Serai établissaient leurs tentes au milieu des tombes des Francs, et y restaient pendant toute la durée de la belle saison , sans que les représentants des puissances européennes protestassent contre une aussi scan-
(1) La sainte Vierge.