MOSQUEE DE BAJAZET
hammed-Pacha , fondateur de cet édifice et'connu soqs le surnom de Kœprili^ fut grand-Tizîr sous le sultan Mohammed IV; il s'est rendu célèbre en Turquie par son amour pour
les lettres et son zèle pour le progrès des lumières. Ahmed et Mustapha, qui lui succédèrent, se firent aussi remarquer
par leur empressement à favoriser le développement inteliectue! de leur nation.
Nous remontons encore le quartier de Condoskalè, en appuyant à main gauche, et nous nous trouvons devant la mosquée de Bajazet (en turc Bayazid). Nous pouvons nous promener librement dans la première cour, nous* asseoir à Tombre des platanes , des pins et des cyprès dont elle est plantée, et examiner les étalages des marchands qui y stationnent comme dans un bazar; dans la seconde cour nous admirons la richesse des portiques ornés de colonnes de vert antique et de granit oriental. Nous remarquons que cette belle mosquée se compose d'abord d'une nef principale avec coupole et deux demi-ddmes en cul-de-Iampe ; ensuite de nefs latérales dont chacune est surmontée de quatre coupoles en rapport, pour les dimensions, avec celle du centre. La. coupole principale est supportée par quatre colonnes de granit flanquées de quatre piliers. La tribune où le Sultan vient faire sa prière le vendredi est ce qu'il y a de plus remarquable à Tintérieur ; elle repose sur dix colonnes de marbre ser-. pentin et de jaspe d'une grande richesse. Nous retrouvons, en contemplant cet édifice, les mômes impressions que nous aTons éprouvées à Taspect des autres mosquées impériales de.
CôDstantinople , car c'est toujours le même caractère de gran» deur, le même luxe dans les ornements de marbre, la même élégance dans la construction des minarets et des coupoles.
A quelques pas de la mosquée est le tombeau de Bajazet II, ce souverain dont le nom, justement célèbre , a retenti aussi souvent chez les nations de TOccident qu'en Turquie.
A quelque distance de ce mausolée, et toujours à main gauche, se voit la mosquée des Tulipes (Lalèli-Djamissi). Construction d'une élégance remarquable, profusion de marbres magnifiques,yoilà ce qui nous frappe au premier coup d'œil jeté sur ce*monumentreligieui. Cn examen plus attentif nous lait voir que son comble se compose d'un seul ddme, et que les portiques de sa seconde cour sont d'ordre ionique légèrement altéré. C'est parmi les dépendances de cette mosquée qu'est placé le tombeau de Sultan-Sélim III ; c'est un titre de plus à l'attention des Européens et surtout des Français.
Boudroun-Djamissi, que nous rencontrons en redescendant Ters le rivage, et près de laquelle il existe une citerne à colonnes, est une ancienne église grecque convertie en mosquée. A l'irrégularité de cette construction, au mélange hétérogène de tous les ordres dont elle se compose, aux formes peu gracieuses de ses points dT appui que couronnent des chapiteaux de style bâtard, nous reconnaissons que cet édifice appartient à une époque de décadence.
Le quartier auquel nous sommes paryenus est peuplé d'Arméniens. Ici les maisons sont à deux étages et ont un aspect sombre qui déplaît aux yeux. Qui pourrait compter les ri*
COLONNE d'arc ADf US. 135
diesses entassées dans cette partie de Constantinople? car la> population arménienne est la plus industrieuse, partant la: plus riche de la capitale.
Nous^ arrivons à une place vaste et belle, malgré sa forme irrégulière ; au centre est une fontaine où le marbre blanc a été prodigué. Notre vue se repose agréablement sur les platanes, les ormes et les saules pleureurs qui étendent leur ombre sur cette place et lui donnent une physionomie pittoresque.
Nous reprenons notre marche en nous éloignant de nouveau du littoral et en reprenant toujours la directionde Touest. Les rues que nous suivons sont plus longues que celles des autres parties de la ville; il y règne moins de mouvement que dans les environs de Sainte-Sophie, parce qu'il n*y a guère ici que des artisans paisibles et des particuliers qui mènent une vie retirée. Un voyageur qui a écrit un ouvrage sur Constantinople compare ce quartier à celui du Marais , à Paris, et cette comparaison est parfait^nent juste.
Nous voici dans le quartier d'Avret-Bazar ; un Turc nous indique l'endroit où Ton nousa dit que se trouvait la colonne d'Arcadius. Nous approchons , et nous sommes surpris de tiDuver, à la place d'un monument grandiose, une humble raine tout enfumée et près de laquelle nous serions passés sans lui donner un seul coup d'œil, si nous avions ignoré son origine. Ce bloc mutilé, sur lequel les incendies ont laissé des traces visibles, était le piédestd de la colonne. Ce socle a environ 18 pieds d'élévation , et le fût de la colonne , au.
1;36 CONST ANTINOPLE .
trèfois haute de 120 pieds , a douze pieds de diamètre à sa base. Nous nous éloignons sans regret de ce débris informe , qui nous inspire d*autant moins d'intérêt qu'il nous rappelle le souvenir d'un souverain sans force et sans yertus , à qoî une femme et des eunuques arrachèrent les rênes du gou* yernement.
La mosquée de Daoud-Pacha, que n'ous voyons à une petite distance de la colonne brûlée, est un témoin Irrécusable de la faiblesse des empereurs grecs à l'époque des premières conquêtes des hordes ottomanes. Bajazet F força Paléologue à subir au sein même de sa capitale la construction d'un temple mahométan et à recevoir un kadi. L'empereur se résigna, et accepta sans murmurer la honte de cette humiliation. Le temple s'éleva , et ce fut la mosquée de Daoud-Pacha.
Cette mosquée se fait remarquer par un double portique en marbre, de forme gracieuse, et par un agréable entourage de verdure. &^':!-^-^
Ici encore 11 y a absence presque complète de vie dans les rues. Chemin faisant, nous observons avec surprise des maisons tombant en ruine, des espaces incendiés ou abandonnés, des terrains en friche, des jardins à peine cultivés; et ces tristes images ajoutent à l'impression mélancolique que produit sur l'étranger le silence et le calme de ces quartiers» On se croirait à cent lieues d'une grande capitale , et les signes dé misère que nous apercevons autour de nous nous font oublier que, deux cents pas plus loin, la vie s'écoule paisiblement dans l'aisance et le bonheur. Mais cette promenade sera
NARU-KAPOU. 137
«tUeati voyagear, car elle lai aura fait coiuiaître une des parties de Constantinople que les Européens visitent rare* ment, et qui donnent une idée exacte des contrastes d'une TlUe orientale.
Ces deux belles églises en pierre, construites par ordre da tolérant Sélim III, nous annoncent que nous sommes sur les terres des chrétiens. Nous avons atteint , en effet , le faubourg de Samatia , presque entièrement habité par des Grecs. Nous poursuivons, et bientôt après, nous nous trouvons à Narli- Kapou, qui forme le dernier quartier à Tangle occidental de Constantinople. Nous pouvons visiter ici un établissement qui ne peut manquer de nous intéresser ; c'est un hôpital bâti par les Arméniens et consacré en partie aux maladies ordîaaires et en partie aux aliénés. Cet hospice , quoiqu'il laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la situation et du local, e^t un grand pas fait dans les voies de la civilisation, etmérite à ce titre l'attention des amis de l'humanité. W La mosquée de r£cuyer(£mtr-il&Aor-I>;a9ntm), qu'on voit aussi dans ce quartier, est l'ancien monastère Studius fondé par Léon-le«Grand. Non loin s'étend une belle citerne dont la voûte est divisée en petites coupoles supportées par vingt-trois colonnes de marbre blanc et de granit, avec des chapiteaux corinthiens.
Le château des Sept-Tours est devant nous , mais nous ne lé visiterons pas aujourd'hui/Nous le laissons sur la droite » et nous embarquant dans un caSk, nous ramons le long du rivage , dans la direction de la pointe du Serai.
tSft COJ«STANTINOPLE.
En avançant , nous remarquons des groupes de maison» bâties sur pilotis et dont les vagues de la Propontîde battent les fragiles fondements. Ici , en effet , comme du coté du port, on a profité de Tétroît espace compris entre le rivage et la mur d'enceinte pour construire des habitations et des cafés , où la population oisive se donne rendez-vous. Des rues entières sont ainsi exposées à la fureur de la mer. Ce sont surtout les Arméniens qui recherchent le séjour de ces petites républiques ou les exigences de la police centrale se font peu sentir. Cela se conçoit : les musulmans, qui mènent généralement une vie retirée , qui font peu de visites et se couchent de bonne heure , sont peu sensibles aux avantages de la liberté ; mais il en est tout autrement des rayas et des Arméniens, qui aiment à causer chez leurs voisins ou dans les cafés, et qui apprécient au plus haut degré Tavantage de pouvoir entrer chez eux quand bon leur semble.
Nous avons dépassé Narli-Kapoussi et Samatia. Près de Daoud-Pacha-Kapoussi était l'ancien port de Julien, et un peu plus loin celui de Théodose, tous deux comblés aujourd'hui par la mer et les déblais de la ville. Ces ports seraient pourtant d'un grand secours à Constantinople en cas de siège ; car dans la Corne-d'Or, son port unique, la marine ottomano serait de toute part exposée au feu de Tennemi, dès que celuici serait établi sur les hauteurs du rivage septentrional*
Arrivés devant Tèni-Kapoussi (porte neuve), nousToyoni une foule d'individus dans les jolis kiosks et les cafés du littoral. C'est que c'est dimanche, et chacun va goûter les^doa-
YENI-KAPOUSSIé * (39^
cours da far niente dans ces lieux consacrés aax plaisirs dir puhlic. Le vendredi est aussi jour de repos chez les Turcs^ et les cafés regorgent de consommateurs, ce jour-là comme le dimanche. Si nous étions passés devant cette échelle pendant la matinée, nous aurions assisté à un spectacle des plus ani* mes et qui ne laisse pas d*être curieux. Yèni-Kapoussi eàt le point où se rendent tous les bateaux qui -viennent de la câte d*Asie, chargés de légumes et de fruits. Nous aurions vu de grosses barques, remplies de pastèques, de paniers de raisins, d'oignons et d'autres végétaux , s'arrêter dans ce petit port pourvu d'un embarcadère , puis des portefaix emporter sur leurs épaules d'énormes fardeaux de ces marchandises et se répandre dans toute la ville.
Des scènes intéressantes nous attendent aussi à la Porteau-Sable (Koum-Kapoussi), qu'on trouve après Yèni-Kapoussi. Le terrain d'alluvion qui s'étend entre le mur de clôture et la mer est couvert de cafés et de kiosks élégants ou se presse une foule joyeuse, et d'où les sons d'une musique discordante arrivent parfois à l'oreille de l'étranger qui passe dans son bateau.
Nous atteignons successivement Tchatladi-Kapoussi ( porte de la Crevasse) , Akhor-Kapoussi ( porte des Ecuries ) et Jrab-Kapomsi (porte des Noirs). Arrivés à ce point, nous sommes à l'extrémité d» Serai, dont il nous faut longer rjenceinte jusqu'au kiosk de marbre.
Jusqu'ici nous avons pu remarquer que le mur de la ville était dans un état de dégradation déplorable. Nous avons vu
140 <:OMSTANTIMOPLE.
dans plas d*aD endroit les créneaux ruinés et de larges brâches faites par la mer au flanc des murailles. Les Turcs dont les habitations avoisînent l'enceinte de la capitale ont établi' des kiosks dans la plupart de ces interstices, et les Arméniens y ont planté des arbustes dont Tensemble forme de nombreux jardins. Les végétaux croissent entre les pierres et dans le plus petit espace libre. Les propriétaires de ces oasis de contrebande y grimpent par des escaliers pratiqués dans ce qui reste du mur. Mais le plus remarquable de ces empiétements est celui d'un arbre qui s^est avisé de croître et de prospérer sur le haut d'une des tours de cette enceinte. Il est impossible de ne pas l'apercevoir lorsqu'on passe près da créneau qui le supporte. Gomme les Turcs répugnent à détruire les arbres, celui-ci restera à sa place jusqu'à ce qu'il meure ou que ses racines démolissent la tour qui l'entraînera avec elle.
Le mur d'enceinte du Serai, dont la longueur est d'environ six cents toises et la hauteur de cinquante pieds, est loin d'être dans le même état ; il est bien entretenu, ainsi que le quai qui le protège contre la fureur des vagues.
Cette dernière partie de notre promenade sur mer sera la moins récréative, car la violence du courant nous oblige à faire remorquer notre caïk. Les plus légers bateaux ne peuvent remonter jusqu'à la Pointe-du-Séraî sans le secours des hommes placés tolit exprès sur le chemin de halage.Du reste, il nous en coûtera fort peu de chose pour nous faire traîner Tespace de quatre à cinq cents toises; la police turque a fixé
un tarif auquel les remorqueurs sont tenus de se conformer. Pendant cet ennuyeux trajet, prenons garde d*âtre heurtés par la grosse corde d'une barque pesante ; nous serions infailliblement culbutés et jetés à la mer.
Nous passons devant Indgir-Kiosk (le Kiosk aux perles) , qui s'élève sur le bord, dans un endroit très apparent. C'est là que les vizirs destitués, viennent attendre que le divan ait prononcé sur leur sort.
En arrivant à la Pointe-du-Séraï (Sèraï-Bournou)^ le jour nous éclaire encore assez pour que nous puissions apercevoir les quelques pièces de canon placées en batterie sur ce cap ; ces pièces ne servent qu'à tirer des saints pendant les jours de fêtes et quand le canot de Sa Hautesse passe en vue des canonnîcrs.
Cette jolie porte dorée que nous voyons donoo entrée dans le palais nouvellement construit à la Pointe-du-Séraï, habitation ravissante par sa situation autant que par son élégance, et que Sultan-Mahmoud a délaissée, comme nousTavons dit, pour la résidence de Dolma-Baghtchè.
Mais notre canot a enfin la liberté de ses mouvements, rtous avons laissé derrière nous Serai -Bournou, et nous voguons dans les eaux tranquilles du port. Quelques minutes nous suffisent pour terminer une excursion pendant laquelle nous n'avons pas vu des objets dignes d'admiration, comme ceux que nous avons rencontrés sur nos pas dans nos premières promenades, mais qui portera cependant ses fruits, parce qu'elle nous a fait connaître une face nouvelle et curieuse de Constantinople.
Quartier deBalata — Les^BIachernes. — Toptchilar-Keul. — Eyotib. — Sa mosquée. — Hôpital. — Tomt)eaux d*Husseïii-Pacha et de Validè-Soltao. — Magasins de hochets. — Belle perspective. ^ Retour par la rive op-^ posée.
Le faubourg d'Eyoub (Job), situé au fond du port et dans une belle position , sera aujourd'hui le but de notre promenade. C'est une dépendance importante de Constantînople, et nous ne saurions nous dispenser de la visiter.
Cette fois, nous nous embarquons à Meit-Iskelessî et nous remontons la Corne-d*Or. C'est une heureuse occasion de revoir les mille accidents de la rive septentrionale, ces collines chargées d'ombrages et de palais élégants, ces mosquées aux coupoles brillantes, les magasins et ateliers de la marine, et tant d'autres établissements que nous avons énumérés dans notre chapitre sur les Eaux-Douces d'Europe.
Faisons halte à l'échelle qui conduit au quartier de Balata
-«t pénétFODS âans i^e faubourg. Ce sont des Juifs qui Thabîtant Ces parias de la société se font reconnaître ici i leur teiilt ibâre et maladif, à leurs vfitements sales et déchirés, a leur iodpàk exigu, à la mauTaise calotte noire qui couvre lettr tflte, à leur chaussure qui tient à peine aux pieds, enfin i leur accent guttural et à Tlnquiétude continuelle qui se Ht sur leur visage. Bans les rues que nous suivons nous ne TToyons que maisons étroites, humides et mal éclairées; sur le seuil de ces demeures malsaines nous apercevons des fnnmes et des enfants étiolés, aux joues creuses et aux yeux éteints ; population vouée à la douleur, et dont on déplorerait la destinée, si Ton ne savait pas que les maux qui Taffligent sont en grande partie le fruit de sa cupidité sans bornes, de son avarice devenue proverbiale et de la bassesse de ses penchants.
En temps de peste , les quartiers habités par la nation juive sont des foyers d'infection dont le voisinage est extrêmement pernicieux au reste de la ville. Les Juifs qui se livrent principalement au trafic des vieux habits, achètent et revendent des vêtements imprégnés de miasmes pestilentiels, et cette cause active de propagation, jointe à la malpropreté et au détestable régime des familles Israélites, donne au fléau, dans ces quartiers malsains, une effrayante intensité '.
Ce faubourg, et celui des Blachernes qui Tavoisine, ont i coup sûr motivé Topinion que certains écrivains de mauvaise
(1) Balata fut détruit par un incendie en 1812.
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bameur ont formolée sur ConstantiDople, qu'ils ont repré- : «entée comme une Tille immonde. Pour nous, nous souTenant
• des beaux quartiers et des sites ravissants que nous avons
• TUS, nous ne nous arrêtons pas à la physionomie attristante des localités où nous avons mis pied à terre dans notre route vers le village dTyoub.
Cependant ce quartier des Blachernes, que nous traver*
• sons avec dégoût, est célèbre par son église de la Vierge, qui . n'existe plus, et par Tancien palais de la Magnaure. On peut . y visiter aujourd'hui l'église des Arméniens schismatiques et . celle de Saint-Basile.
Nous quittons enfin ces lieux dont l'aspect nous a doalou-
• reusement impressionnés. Nous sortons de Constantioople . par Egri'Kapou (la, porte courbée), et, traversant les nombreux hameaux qui s'élèvent sur le terrain voisin, nous nous dirigeons vers Toptchilar-Keuï, situé dans la direction de l'ouest. Ce village musulman n'offre rien de remarquable,
; mais son admirable situation y attire les étrangers curieux
• des belles perspectives. De la hauteur où il est bâti, le regard embrasse toute la largeur de l'isthme triangulaire sur lequel s'étend la capitale. Nous n'avions pas encore si bien vu Con-
, stantinople, et ce panorama complétera l'Idée que nous nous en étions déjà faite.
De Toptchilar-Reul à Eyoub la distance n'est pas grande; des sentiers pittoresques nous y conduiront en peu d'instants.
Aux rues larges et bien percées du faubourg d'Eyoub , aux
mioarcts dorés et aux dômes éclatants de ses mosquées , au temple magoifique qu'il possède dans son sein , on reconnaît aisément que ce village estTobjet delà prédilection des souverains ottomans. €*est, en effet, dans la grande mosquée d'Eyoub que les sultans, cinq ou six jours après leur avènement, vont , suivis de tous les grands de TEtat et du corps des Ouléma , faire consacrer leur droit à Théritage impérial. Le cheïkh des Mevlèvi (derviches tourneurs) ou son délégué lui ceint le sabre d'Osman avec les cérémonies usitées en pareille circonstance. Cette solennité remonte à Mahomet II, qui , après la prise de Constantinople , se fit aussi ceindre le glaive vénéré du fondateur de la dynastie ottomane.
La mosquée d'Eyoub renferme, ou est censée renfermer, les cendres de Saint-Eyoub , compagnon d'armes d'Osman. Ce héros périt, suivant l'opinion des Turcs, à l'attaque de Byzance, lors du premier siège que les hordes ottomanes dirigèrent contre cette ville. Mahomet II feignit do retrouver les restes du guerrier, mort depuis si longtemps, et ces reliques ont toujours été , depuis cette mémorable époque , l'objet du respect des fidèles croyants.
Parmi les dépendances de la mosquée est un hôpital bâti dans le style turc, c'est-à-dire couronné de dflmcs sans nombre qui forment les combles de l'édifice. Le mur qui lui sert de façade offre une belle fontaine et une corniche saillante avec des fresques de couleurs vives. Près de l'hospice, on
voit le tombeau de Husseïn-Pacha, cet esclave géorgien qui
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parvint à la dignité de grand-amiral et dont la réputation était justifiée par sa haute capacité.
Mais notre attention se détourne de ce mausolée pour se fiier sur celui de Yalidè-Sultan ^ , mère de Sélim IIL Nous admirons la magnificence de ce monument funéraire et le bon goût de son architecture. La femme illustre dont les cendres reposent dans cette enceinte jouit , pendant le règne de son fils , de prérogatives qui , en Orient , sont refusées par les mœurs et la législation au sexe féminin. LaValidè-Sultan exerçait à la cour de Sélim III, et jusque dans le conseil des ministres, une influence puissante. Sa voix était écoutée comme celle de son fils , et ses volontés avaient quelquefois plus de poids que celles du souverain lui-même. Ces exemples sont très rares en Turquie ; à peine en pourrait-on citer un second, celui de la Yalidè-Sultan , mère de Mahomet lY, qui avait aussi une grande autorité dans le palais impérial.
Les palais des sultanes Begkhan , Khalîdgè et Esma , se Toient auprès du turbè de la Yalidè.
En parcourant le village, nousnoustrouvons^dans une rue bordée de boutiques où Ton vend des hochets et des jouets é*enfants. Ceci forme un singulier contraste avec les lieux
(1) Le mot sultan sert à désigner les deux sexes, attendu que ki langue turque n'a point de genre; mais elle distingue le sexe des individus en plaçant leur qualification avant ou après leur nom ; pour fes hommes on la met avant, pour les femmes après le nom propre ; amsi l'on dit Suttan^Sélim et ValidèSuUan.
eDTiroDDants où Ton ne Toit que cimetières , monuments funèbres et ouvriers qui taillent des pierres tumulaîres.
Avant de reprendre le chemin de Meit-Iskelessi , jetons un coup d'œil sur le paysage qui se développe devant nous. En face ce sont les villages de Sudlidgè et de Khalidji-Oghli, qui avoisinent les Eaui-Douces d'Europe ; à droite, c'est le port dans toute son étendue, les faubourgs de Khas-Keuî et de Kacim-Pacba; sur Tautre rive, Gonstantlnople ; derrière nous, la colline de Toptchilar-Keuï. C'est là, sans contredit, une des plus belles situations de la capitale.
Nous remontons en bateau , et , pour achever la journée , nous pouvons, au lieu de descendre directement à TEchelledes-Morts , prendre la route de terre par l'Ok-Meïdan, Piali- Pacha et Bèpè-Bachi , que nous n'avons fait que traverser en revenant de la rallée du Barbyzès. Nous pouvons même aller jusqu'au Grand-Champ-des-Morts , où nous attendrons, à l'ombre des mûriers et des cyprès , que l'heure soit venue de regagner notre demeure de Péra.
ProU. — Plall. — Oxia. — Aniigone. — Khalki et le monastère de Sainte- Trinité. — Tableau singulier. — Prinkipo; couvents de Saint-Nicolas cl de Saint-George. — Kyz-Roulèci.
Nous voyons souvent, et surtout le dimanche, des bateaux chargés de passagers cingler vers le golfe de Nicomédie; ils portent aux îles des Princes des habitants de Péra qui vont goûter dans cet archipel le plaisir de la promenade, de la chasse et de la pêche. Faisons comme eux , et allons nous dédommager, par la vue des sites pittoresques dont ces îles abondent, de nos deux dernières promenades, pendant lesquelles des objets affligeants ont attristé nos yeux.
L'archipel des îles des Princes se compose de cinq écueils : Oxia, Plati, Pita, Niandro et Antérovito ou Ile-des-Lapins ; et de quatre îles habitées : Proti, Antîgone, Khalki et Buïuk- Ada ou Prinkipo. C'est cette dernière qui a donné son nom au groupe entier.
. Là, liberté complète dans les actes comme dans les paroles ; c'est une espèce de république dont les aghas, établis dans chaque île, sont les chefs indulgents. Aussi la population de
ces rochers sortis du sein de la mer est-elle très nombreuse eu égard à retendue de la terre habitable. Cette population se compose presque entièrement de Grecs qui vivent de la pêche, des produits du sol qu'ils cultivent et des profits du métier de bateliers, dans lequel ils excellent.
Plusieurs ministres européens, séduits parles avantages de ce séjour, s'étaient décidés à fiier leur résidence dans les îles des Princes ; mais la distance qui sépare cet archipel de Péra, centre des affaires diplomatiques, la difficulté et les dangers du trajet pendant les gros temps, d'autres considérations non moins puissantes, leur firent changer de résolution. Ils choi*sirent Thérapia et Buïuk-Dèrè sur le Bosphore, quoique Pair soit moins salubre dans ces villages que dans les îles des Princes.
Le gibier, qui abonde dans ces petites colonies, surtout à l'époque où les cailles sont chassées de la cdte asiatique, les nombreuses variétés de poissons dont ces parages sont peuplés, offrent à Tétranger ou au Franc de Péra un agréable passe-temps. Aussi chaque jour de fête y amène-t-il une foule considérable de promeneurs. La journée se passe en divertissements de toute espèce; le soir, les cafés sont illuminés; on danse, on rit, on entend les sons d'une musique bruyante v on se fait servir des confitures, des pâtisseries, du punch, des sorbets et des glaces, et Ton ne songe pas encore à se retirer
à l'heure où le Musulman dort déjà d*UQ profond sommeil.
Les îles des Princes sont rangées de manière à form^ un demi-cercle, dont la partie concave regarde Constantinople ; elles ne sont séparées Tune de l'autre que par des passes de deux milles environ de largeur, et du littoral de l'Asie que par un canal d'une lieue.
De loin leur aspect n'a rien de séduisant; nous pe voyons <iuedes masses rocailleuses qui nous semblent entièrement nues, les arbustes et les pins blancs qui croissent sur leurs ilancs ne pouvant s'apercevoir que de près. Mais à mesure que nous approchons , les beautés de détail deviennent visibles ; nous découvrons sur les rives des villages gracieux et dans les intervalles des montagnes des bouquets d'arbres ver- •doyants.
L'Ile de Proti est la pr^nière que l'on rencontre. Nous ne nous y arrêterons pas, car nous n'y verrions rien de remarquable. Son viUage et l'un de ses monastères < s'élèvent sur des ruines dont il ne subsiste rien d'intéressant, si ce n'est deux citernes assez belles. Nous remarquons en passant que la partie de cet ilôt qui regarde le sud est coupée à pk;; ce sont les flots de la Propontide qui, violemment poussés par le vent, ont ainsi creusé cette masse solide qui leur faisait cb^ stacle.
(t) Les îles àes Princes sont les seules localités voisines de Constantinople où il existe des couvents grecs ; pour en trouver d'autres, il faut aller au mont Âthos, dans l'Archipel, ou au mont Sinai, qui possède le monastère le plus célèbre.
ILES DES PBINCBS. iSl
Nous voyons à la hauteur de Proti les écueils de Plati ^ d'Oxia, Tun offrant une plage basse et unie, Tautre formé d'un|rocher aigu. On pêche sur les côtes de ces Ilots d*excel«> lentes huîtres, ce qui n*est pas à dédaigner dans ce pays, car*les huîtres de la mer Noire et du Bosphore sont si fades qu'elles ne sont pas mangeables.
SI nous nous arrêtions à Oxia, nous y verrions des restes d'édifices que Ton dit avoir été des châteaux-forts construit par les Génois.
Nous verrons à Antigone (anciennement Panormus) un joli village dans la partie orientale; au nord, un monastère et une tour placée au sommet d'un mamelon. Le laurier, le romarin, Tolivier et la vigne, qui croissent dans la portion cultivée de cette Ile, offrent un contraste agréable avec Taspect sombre de ses montagnes.
Mais hâtons-nous d'aborder à Khalki, qu'une passe d'un demi-mille sépare d'Antigone. Mêlons-nous quelques instants a la foule des oisifs qui couvre le rivage, et allons nous asseoir dans un des cafés où le bruit de la conversation nous avertit que nous ne verrons pas un seul Turc.
Nous nous mettons en marche pour visiter l'Ile. En fait de promenades, nous avons à choisir entre les monastères de Sainte-Marie, de Saint-Nicolas et de Sainte-Trinité ( Agia- Triada). C'est sur ce dernier que s'arrête notre choix, car on nous a dit que sa situation était la plus pittoresque.
Nous suivons une pente rapide, mais que la disposition du chemin nous fait gravir sans fatigue. Nous arrivons bientôt
153 ILES DES PttINCES.
au couvent, situé presque au milieu de File, et assh, comme une citadelle, au sommet d'une montagne couverte d'oliviers, de grenadiers et de pampres verts. Montons sur la terrasse qui s'étend devant la principale porte du monastère. Quel admirable panorama apparaît à nos yeux! En face, les îles de Proti et d'Antîgone; plus loin, quelques écueils qui semblent flotter sur la surface des eaux, et plus loin encore, Oonsfantinople qui, à cette distance, paraît bâtie en marbre blanc et dont on n'aperçoit qUe le Serai avec son mur d'enceinte; à gauche, la mer de Marmara, dont les flots azurés sont sillonnés par une multitude de barques de toute grandeur ; à droite, les collines fertiles de la rive asiatique ; audessus de nos têtes un ciel d'une admirable pureté, et dont l'éclat resplendissant se reflète dans le vaste miroir qui nous entoure.
En visitant l'église du couvent, nous restons frappés de surprise à la vue d'un tableau singulièrement étrange, sinon par le sujet, du moins par les détails. C'est une représentation grossière du jugement dernier; le peintre a peuplé l'enfer de Musulmans qu'on reconnaît à leurs turbans, d'évêques et d'archevêques grecs couverts des ornements pontificaux, tandis qu'il n'a placé dans le paradis que des caloyers, ou moines grecs de l'ordre de Saint-Basile, des papas ou prêtres, et quelques Grecs simplement vêtus. Et cette insulte à la religion dominante s'étale aux yeux de tous les visiteurs sous le portique de l'église ! Voilà une preuve bien manifeste de la liberté dont on jouit dans les Iles de cet Archipel ! Certes, H
y a peu d'Etats européens où une pareille offense adressée aux croyances de la majorité fût ainsi tolérée.
Nous nous embarquons de nouveau pour aller à Prinkipo. Ainsi nommée parce que, sous les Grecs, les princesses du sang impérial venaient quelquefois y mener une vie de contemplation et de prière, cette île est trois ouiquatrefois plus grande que Khalki et compte environ trois mille habitants, presque tous Grecs de nation. Elle est partagée à son centre, dans le sens de sa largeur, par un col profond, aux deux côtés duquel s'élèvent des mamelons formant des chaînes continues.
Dans le grand village où nous abordons, nous trouvons la mêmeaffluence de promeneurs que dans Tlle voisine; c^est que Prinkipo et Khalki sont les deux îles privilégiées, et la première est particulièrement fréquentée par les Francs, dont quelques-uns s'y sont établis avec leurs familles, pour vivre loin du bruit de la ville.
Il existe à Prinkipo trois monastères, tous dans des situations pittoresques. La perspective qu'on nous promet du sommet des montagnes où ils sont assis nous engage à les visiter. Nous nous dirigeons sur celui de Saint-Nicolas, en suivant le sentier tracé sur la côte orientale. A une certaine distance du village, nous rencontrons des débris antiques dont l'origine et l'histoire sont inconnues. Le couvent n'est plus qu'à quelques centaines de pas. Nous y arrivons en traversant de vertes plantations dont les religieux ont couvert ces hauteurs.
De Saint-Nicolas nous doos rendons à Saint-George. Ici nous sommes sur le point culminant de la partie sud ; aussi nos regards peuvent-ils embrasser une étendue considérable et nous rendre les impressions que nous avons éprouvées à Khalki. En les reportant sur les environs de rile, nous découvrons Niandro, disposée à Tégard de Prinkîpo comme la Sicile par rapport à Pltalie. Nous visitons le monastère, dont les habitants nous font un accueil empressé, et nous nous éloignons enfin de cette paisible demeure , en rêvant au bonheur de vivre dans une semblable retraite après une existence agitée.
Pour le retour , nous avons à choisir entre le chemin du troisième couvent situé à l'entrée d*une vallée qui débouche sur le village, et le sentier de la côte occidentale qui passe sur les mines de cuivre de Prinkipo ^, Nous nous décidons pour le premier. Après quelques minutes de marche, nous nous trouvons dans un ravin étroit, dont les flancs sont garnis de sapins et de térébynthes. Un puits ombragé par de beaux platanes offre son eau limpide au promeneur altéré. Plus loin, nous en rencontrons un second auprès duquel est réunie une société nombreuse composée d'habitants de Péra.
(1) Prinkipo et Khalki abondent en cuivre, mais ces mines ne sont pas exploitées. Le fer s'y ïnontre aussi en plusieurs endroits. Les pierres ponces et les scories qu'on trouve dans certaines parties de ces Ues prouveraient qu'elles ont été autrefois bouleversées par des éruptions volcaniques.
Dês bautears de Prii^po, nous avons tu tu détail la rive d'Asie, dont nous n'étions séparés que par une faible distance. Nous avons aperçu, dans le lointain, ce tumtdtis qu'on croit receler les cendres d'Annibal, ou du moins que Ton dit consacré à sa mémoire. Nous avons considéré avec intérêt le spectacle qu'offre le golfe profond de Nicomédie, sillonné par les navires qui vont à Constantinople et en reviennent. Le souvenir de ces images grandioses noqs suit jusqu'à notre arrivée au village, où nous rentrons pleinement satisfaits de notre journée.
Il est tard, nous ne voulons pas nous embarquer de nuit pour retourner à Top-Khana. Nous nous décidons en conséquence à coucher à Prinkipo. On nous indique une hôtellerie où nous trouvons un gîte confortable.
Le lendemain nous montons en bateau avant que le soleil d'Orient ait fait sentir l'ardeur de ses rayons. Nous nous faisons transporter à Fener-Baghtchè, où nous attendons, à l'ombre des platanes, que le plus fort de la chaleur soit passé, et où nous examinons de nouveau les débris qui jonchent le sol de ce promontoire.
Enfin , nous reprenons la direction de la capitale. Le cap de Chalcédoîne, le point du littoral où se trouve Kadi-Keuï, Saghartchilar-Bournou , fuient tour à tour derrière nous. En arrivant près de Kyz - Koulèci , nous nous souvenons que nous n'avons pas encore visité cette tour qui porte un nom si célèbre. Nous y abordons et nous nous étonnons que cette construction, qui de loin produit un effet gracieux, ne
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soit qu'an petit édifice carré bâti sur une plate-forme isolée à l'entrée du Bosphore. Les pièces de canon qu'on y a placées sont tout aussi innocentes que celles qui sont en batterie à la Pointe-du-Sérai, c'est-à-dire qu'elles ne servent qu'à tirer des saints d'honneur.
Il ne nous reste plus maintenant à voir que le côté de Constantinople qui regarde la terre ferme, et le château des Sept-Tours devant lequel nous n'avons fait que passer.
Tel sera le but de notre prochaîne promenade.
Le château des Sept-Tours. — Mur d'enceinte du côté de la terre.— Baloukii ; cimetière arménien ; un martyr. — Plaine de Daoud-Paciia. — Yèni-Kapou. — Top-Kapou. —Quartier de Yèni-Baghtchè. — Porte d'Andrinople; cimetières. — Retour par la Mohammediyè et la porte-aux-Farines.
Nous allons d'une traite de Top-Khana à Narli-Kapou, où nous quittons notre caïk. Près de cette échelle, nous nous trouvons devant Yèdi^Eoulè-Hissari (le château des Sept- Tours).
Cette forteresse a la forme d'un pentagone; elle est flanquée de sept tours, dont cinq circulaires et deux carrées. C'est cette particularité qui lui a fait donner par les Turcs le nom qu'elle porte. On voit aussi quelques tourelles le long des courtines; une d*elles est prise sur Tenceinte même; c'est là que se trouve la Porte-Dorée, que nous verrons tout à l'heure. Autour du château règne un terre-plein large de six pieds et abrité par un masque en maçonnerie percé de créneaux.
L'origine première de cet édifice remonte au temps de l'empire d'Orient. Les souverains de Constantinople le laissaient tomber en ruines ou en relevaient les murailles suivant qu'ils croyaient leur capitale et leur trdne en danger, ou qu'ils comptaient sur une paix durable; de telle sorte que l'état de la forteresse pouvait, en quelque façon, servir de thermomètre politique. Restauré par Mahomet II, le château des Sept-Tours prit cet aspect menaçant que justifie sa destination.
Ce serait une lamentable histoire que celle de cet^difice, car plus d'un drame sanglant s'est joué sous ses voûtes lugubres , plus d'une victime infortunée a traîné dans ses murs une existence douloureuse. C'est là, en effet, que sont emprisonnés les criminels d'Etat, et qu'on enfermait autrefois les ministres européens devenus ennemis de la Porte par le fait d'une déclaration de guerre. Tout le monde se rappelle à Constantinople que M. Ruffin, chargé d'affaires du gouvernement français, homme d'une haute capacité et qui jouissait de l'estime générale, fut, sur la demande des autres ministres , jeté dans les cachots des Sept-Toars, le 2 septembre 1798. La guerre d'Egypte avait été le motif de oet acte brutal. Un grand nombre de Français résidant à Péra furent enfermés dans le bagne et dans les châteaux de la mer Noire. La position de M. Ruffin était des i^is criUqoes ; mais cet honorable diplomate sot , par son éneiigie et ta constante fermeté, oonaiander a ses eanemln même le respect da sa personne et de sw titra. Sa eapâvité dora trois
COTJS DE hk TEBRE. 159
années, pendant lesquelles il ne fit entendre aucun murmure» aucune parole de découragement. Mais, après sa détention, le gouvernement ottoman, rempli d'admiration pour sa noble conduite, demanda lui-même qu'il fût réintégré dans ses fonctions de chargé d'affaires.
Mous pénétrons dans le château pour en visiter l'intérieur. Nous voyons d*abord un amas confus de bâtiments, dont quelques-uns tombent en ruines ; des jardins, des arbres qui croissent parmi les décombres. Entre la première et la seconde enceinte, nous trouvons le tombeau d'Ahmed-Kœprili ^ qui, après avoir arraché Candie aux Vénitiens, fut, pour prix de ses services et de ses exploits, emprisonné aux Sept- Tours, puis étranglé.
Des débris informes, une construction sans goût, nous rappellent la Porte-Dorée, monument célèbre, destiné par Théodose à perpétuer le souvenir de sa victoire sur Maxime^. Cet arc triomphal, dont l'éloge se trouve dans toutes les histoires du Bas-Empire, était orné des statues des souverains d'Orient. II se composait de trois entrées, dont la principale était à plein cintre avec des montants formés de pilastres de style corinthien ; cette ouverture avait neuf toises de haut
(Q KcBpritt ^st le nom d'un village de TAnatolie, devenu cclni d^me famille de grandfr-vizirs. Les Kœprifi ont fourni à l'empire ottoman cinq premiers ministres, tous hommes distingués.
(2) L'édifice qu'on indique ordinairement aux voyageurs n'est point la véritable Porte-Dorée; il est facile, du reste, en considérant la physionomie mesquine de cette rume, de découvrir la supercherie.
sur six de large. Les deux entrées latérales étaient aussi d'ordre corinthien et avaient quinze pieds de largeur sur trente d'élévation. Aujourd'hui tout ce bel ensemble est méconnaissable; leâ ouvertures latérales sont murées, les montants changés de place, la porte centrale réduite aux proportions des deux autres; et quant aux bas-reliefs qui, suivant un historien, représentaient les douze travaux d'Hercule, ils n'existent plus depuis bien longtemps.
Quittons cette sombre bastille dont la vue inspire de tristes pensées , et allons visiter Tenceinte de la capitale du cdté de la terre.
Nous avons dit dans un autre chapitre que Constantinople était protégée par trois murailles parallèles , crénelées et flanquées de tours, que précèdeun fossé de douze à quinze pieds de profondeur sur vingt-cinq de large. Le voyageur sera sans doute surpris de voir ces tours et ces murs dans unétatdedélabrement déplorable, et le fossé dégradé dans presque toute sa longueur. C'est là un des résultats de l'imprévoyance des Turcs, qui devraient songer cependant à mettre leur capitale à l'abri de tout danger.
Nous marchons au milieu de jardins et de cimetières. En nous dirigeant un peu sur la gauche , nous nous trouvons à Baloukli , où il existe des sources dont l'eau pénètre dans Constantinople , en passant par Yèni-Kapou , et se rend au château des Sept-Tours en suivant une autre direction. Sur l'emplacement de la petite chapelle qu'on nous indique
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s'élevait autrefois une basilique fondée par Justinîen et dédiée à la sainte Vierge. Dans les environs on admirait ua palais somptueux qui , plusieurs fois incendié par les ennemis de TEmpire , avait toujours été reconstruit jusqu'à la mort du dernier des Constantins.
Dans le cimetière arménien qui s*étend auprès de Baloukll , on nous fait remarquer un tombeau que les catholiques de Gonstantinople vénèrent comme celui d'un martyr et d*un saint. Là reposent les cendres de Comidas , prêtre arménien, mort victime de sa foi religieuse. Converti aux dogmes de l'Eglise romaine, il devînt pour sa secte, qui professait le schisme d'Eutychès , un objet de haine et de mépris. L'exaspération contre lui devint telle que le gouvernement crut devoir intervenir. Le Grand-Vizir fit comparaître le prêtre apostat devant son tribunal ; il l'exhorta à abandonner ses croyances nouvelles pour revenir à son ancien culte ; de la. prière il passa à la menace et lui montra les bourreaux prêts à faire tomber sa tête. Mais rien ne put ébranler le courage de Comidas; il déclara solennellement qu'il resterait fidèle à la religion romaine, et paya aussitôt de la vie son héroïque persévérance.
La plaine de Daoud-Pacha s'étend devant nous ; c'est là que s'assemble l'armée ottomane lorsque la guerre doit se faire en Europe ; c'est aussi là que Mahomet II réunit ses troupes^ pour commencer le siège de Constantinople. Dans ce vaste terrain , légèrement onduleux , il n'y a pas un arbre sous lequel on puisse se mettre à l'abri des rayons dévorants du soleil^
aussi nous hâtons-nous de regagner le mur d'enceinte » le long duquel régnent des cimetières ombragés de cypr&s.
Nous passons devant Yëni-Kapou, sur laquelle était gravée rinscription suivante :
M Par l'ordre de Théodose , Constantin arelevé cesmurs en moins de deux mois. A peine , dans un si court espace de temps , Minerve elle-même pourrait-elle bâtir des rem-parts aussi solides. •>
Nous arrivons à la Porte-du-Canon (Top-Kapou) *, auprès de laquelle nous voyons deux mosquées et un couvent de Derviches Mèvlèvi. On se souvieut que c*est devant cette porte que Mahomet II fit mettre en batterie le monstrueux canon fondu par un artilleur hongrois; c'est aussi par là que les Turcs firent irruption dans Constantinople.
Nous pénétrons dans la ville pour visiter les quartiers voisins de l'enceinte extérieure. Nous entrons , à notre grande surprise, dans un vallon riant coupé de jardins , de champs cultivés et de prairies. Nous nous croirions à la campagne si nous n'apercevions pasdevant nous le mur de cldture que nous venons de franchir. Nous sommes à Tèni-Baghtchè (jardins nouveaux). Cette localité complète la série de contrastes que nous avons déjà observés dans cette singulière capitale ; il y a I oin , en effet , de ce quartier tout champêtre à celui de Balata,où des maisons hideuses se pressent les unes contra
(1) Autrefois porle de SaitU-Romain.
cffirÉ DE LA TEBRB. 16^
les autres, et à celui de Sainte-Sophie» où abondent les édi* ffies somptueux.
Nous continuons notre marche en fongeant à intérieur le mur d*enceinte ; peu à peu nous rentrons dans les quartiers habités, et nous atteignons la porte d*Andrinople {Edrèné- Sapowsi). Ici nos regards se portent sur une belle mosquée et sur une ancienne église jadis dédiée aux saints Apôtres.
Nous pouvons, si la chaleur ralentit nos pas, franchir la porte d*Andrinople et aller nous reposer dans les vastes cimetières situés tout auprès. Nous n'irons pas plus loin , car au-delà il n'y a que Egri-Kapou , dont nous avons déjà parcouru les environs en allant visiter le faubourg d'Eyoub» Pendant notre halte sous les cyprès du Champ-des-Morts , nous voyons passer des convois funèbres , et ces tristes cérémonies nous fournissent l'occasion d'apprécier la sensibilité du peuple turc ; les gémissements qui du sein du cortège arrivent jusqu'à nous, l'attitude même de ceux qui suivent le cercueil , prouvent qu'il y a dans l'âme des Musulmans des cordes qui , malgré la pernicieuse influence du dogme de la fatalité , peuvent encore vibrer sous la puissance d'un sentiment profond et sincère.
Pour gagner le port, nous ne traverserons pas le quartier du Faoar ; nous descendrons la loDgue rue qui conduit à la mosquée de Mahomet , et , tournant brusquement à gauche , à la hauteur de Eara-Gumrulc-Djamissi , nous prendrons pour but Oun-Kapani-Kapoussi. Chemin faisant, nous verrons quelques mosquées que nous n'avions pas encore aperçues*
Nous arrivons enfin à Téchelle de la Porte-aux-Farlnes » uprës avoir fait presque en entier le tour de Constantinople » et cela dans un court espace de temps , grâce à notre voyage par eau le long du littoral de la Propontide.
Nous rentrons à Péra en passant par le Petit- Chanpdes-Morts,
RÉCAPITULATION