PRÉFACE
Le Portugal est peu connu en France, et c'est dommage.
Nous voyageons beaucoup, à l’imitation des Anglais; mais nous bornons nos excursions ordinaires à la Suisse, que nous avons sous la main, — à l’Allemagne, que nous avons comme dans la poche, — à l’Italie, que toute jeune mariée d’un certain monde trouve invariablement dans sa corbeille , — à Londres, dont nous sommes si proches voisins qu’on y arrive presqu’aussilôt qu’à Versailles.
De l’Espagne nous connaissons à peu près la frontière, sous prétexte de Pyrénées; du Portugal nous ne connaissons rien.
Encore une fois, c’est un tort. L’an dernier, je ne m’en doutais guère ; à présent que j’en suis convaincu, je veux essayer de transporter un peu Lisbonne en France, afin qu’on l’apprécie, qu’on l’aime, qu’on l’admire au besoin ; et puis le voyage se fera tout seul après. Ce n’est plus la montagne" qui viendra à Mahomet; c’est Mahomet qui se rendra vers la montagne.
Qu’on ne soit pas effrayé. Le trajet est facile : on y emploie quatre jours, — juste ce qu’il fallait, il y cent ans, pour aller de Paris à Chartres; il est rapide, et de plus très-charmant. On s’y amuse fort; l’on y rencontre des distractions réjouissantes au possible, et, sans passer par les crétins du Valais, les brigands de la Cala-
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bre, les Werther sombres de Francfort, et les Pick- Polkets agiles de la Cité, l'on arrive là-bas, dans ce splendide pays des oranges, tout émerveillé, mais bien préparé à voir, à étudier, à comprendre.
Trois jours de mer , au temps où nous sommes , c'est bien une belle atl'aire ! Qui la mer incommode-telle à présent? Qu’on me montre seulement un homme mort du mal de mer.
A bien prendre, l’Océan ne peut pas être considéré comme tout-à-l'ait aussi inofTensif que le lac du bois de Boulogne, attendu qu’il est un peu plus large et beaucoup plus profond ; mais il est loin d’étre aussi malfaisant et aussi terrible que le feraient supposer les drames nautiques do l’Ambigu ou de la Porte-Saint- Martin. Il a bien ses caprices, qui sont des bourrasques, et ses colères, qui sont des tempêtes ; toutefois les naufrages de la Méduse ne s’y rencontrent que par hasard, et je n’ai jamais entendu dire que, de Nantes à Lisbonne, les équipages aient eu besoin, pour se nourrir, d’égorger les passagers, ou les passagers de mettre à la broche les équipages. Cela peut sembler déjà une garantie et un encouragement.
Tout le mal, à vrai dire, vient du vent, qui souffle parfois d’une façon irrégulière, s’insurge contre l’observance du devoir et sort brutalement des bornes permises ; néanmoins, de même que sur terre les locomotives ont destitué les chevaux, les bateaux à vapeur ont rendu, pour les voyages de mer, le vent superllu, et il n’y aurait peut-être pas un grave inconvénient à ce qu’on le mit tout au moins en disponibilité.
Ah ! si l’on s’y décidait", quelle adorable grand’rou te serait l’Atlantique!
En attendant la réalisation de ce progrès superbe, j’ai eu l’heureuse fortune d’aller visiter le Portugal, en compagnie d’une caravane d’hommes aimables, spirituels et charmants, qui m’ont fait, dès le départ,
HJ
l’honneur de' me choisir, moi l’ami nouveau, comme l’historiographe officiel et officieux du voyage.
C’est une sottise que l’humilité, et une hypocrisie que le doute feint de soi-même. Je n’ai voulu ni paraître sot ni être hypocrite : j’ai accepté avec joie la charge que la bienveillance de mes chers compagnons de route voulait bien m’imposer, et je publie aujourd’hui le résultat de mon travail.
Seulement, tout en écrivant, il s’est rencontré que le cercle tracé s’est démesurément agrandi. Pour répondre au désir de mes camarades en tourisme, je m’étais promis de produire quelques pages rapides d’appréciations et de souvenirs; et voilà qu’abusant de leur confiance, je publie tout un volume ! H est vrai, et c’est là une circonstance atténuante apparemment, que ce volume n’est pas un simple bavardage, mais que ses plus longues pages sont sérieusement consacrées aux mœurs un peu primitives, à l’histoire si pleine de péripéties, aux monuments si nombreux et si remarquables , aux curiosités naturelles si variées, au commerce, à l’industrie, aux distractions et jusqu’à la politique de ce pays trop ignoré et cependant si digne d’être bien connu.
C’est une élude incomplète sans doute, mais faite consciencieusement, comme on dit, — en tout cas avec un grand soin, sur les lieux mêmes, à l’aide de documents nombreux dont quelques-uns complètement inédits, et de recherches souvent laborieuses. Evidemment je n’ai pas dit tout ce que j’aurais pu dire, et j’ai fait des omissions qui me seront peut-être reprochées; mais le moyen de tout savoir en une fois, et surtout de tout mettre dans un cadre relativement restreint? Jusqu’à présent, du moins, la capitale du Portugal 1 l’avait pas été l’objet, en France, d’un travail de cette nature , qui , sans avoir la prétention exorbitante de passer pour un Livre purement historique, est cependant quelque chose de plus qu’un simple Guide. Je
jv
serais heureux qu’en le lisant, on éprouvât le désir de voir ce qu’il décrit, et qu’en visitant Lisbonne, on lui fît l’honneur de le consulter.
Maintenant que j’ai très-gravement présenté mon volume au public, comme tout honnête auteur qui connaît ses devoirs ne manque jamais de le faire, je brise ma plume, je mets mon papier en papillottes, je renverse mon écritoire, je prends congé, et Irès-alègrement je repars — toujours avec les mêmes joyeux compagnons — pour admirer cette fois et peut-être décrire un jour les splendeurs du beau pays des Espagnes.
Mars 1857 .