‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 2 sur 26 · EN M EK · texte numérisé non relu

EN M EK

Le 4 juillet 185. , à neuf heures un quart du soir, la F il le-ih- Lisbonne , capitaine Aude, mouillée depuis deux, heures , pour l’expédition de la douane, à l’embouchure jde la Loire, lève ses ancres. La vapeur est montée; la machine étend ses bras de fer, elle frappe de ses 'ailes puissantes le liquide élément, et, Saint-Nazaire dépassé, notre voyage commence par la plus belle soirée d’été qu’il soit possible de rencontrer sur les côtes de Bretagne.

Sous la double impulsion de sa machine cl de sa voilure, la Ville-de-Lisboune lile lestement onze nœuds, soulevant sur ses lianes des masses d’écume pailletée à l’infini de diamants lumineux, et traçant un long sillage tout balafré de rubans enflammés, mobiles,

fantastiques comme l'électricité, et dont les dessins étranges, les contorsions bizarres , les grimaces insaisissables se prolongent à l’arrière du navire en traînée phosphorique. De la dunette, nous contemplons cet admirable phénomène de la phosphorescence de la mer, et nous nous efforçons, mais en vain, de suivre dans leurs ébats insensés, dans leurs joyeuses et. folles orgies, ces innombrables zigs-zags de feu qui s’ouvrent, se ferment, s’allongent, se détachent, se crispent, se tendent, se tordent, se font grands ou petits, se divisent en millions de millions de morceaux, scintillants comme des étoiles , pour se joindre et s’enchevêtrer dans des méandres nouveaux, sans commencement et sans fin.

La science — dont la moindre des prétentions est de toucher à tout, et à qui rien de ce qui naît, vit et meurt dans la nature ne saurait, paraît-il, cacher un secret, — la science est allée, un microscope à la main, fureter dans les arcanes de la phosphorescence de l’Océan. Elle a déclaré, après mûr examen, que ce phénomène était dû à la présence d'ôtres organisés et vivants, de différentes classes, et que ce sont tout bonnement des mollusques, des cruslacés et des zoophites infiniment petits, ainsi qu’une masse de corps jaunâtres également doués de l’existence, qui sécrètent une matière chargée de phosphore, soit constamment, soit dans certains cas seulement, où ils lancent de véritables fusées de feu. De plus, la lumière du soleil étant cent mille fois plus forte que celle du phosphore, la llamme projetée par

les myriades d'animaux signalés n'est visible que dans l’obscurité, et encore à la température ordinaire.

Voilà à peu près ce que, à cet égard, dit la science, dans son langage net et précis, dans ses calculs à perte de vue. Mais ce dont elle ne parle pas, c’est du spectacle incomparable auquel vous font assister, sous certaines latitudes et dans certaines conditions atmosphériques, les caprices bizarres et inextricables des crustacés, des mollusques, des zoophites et des petits corps jaunâtres, reconnus à l’aide d’instruments d’optique, comme formant la base de la cause et des effets de la phosphorescence de la mer.

Du reste, nous devons à la manifestation de ce phénomène un admirable lever de rideau, une splendide préface à notre excursion, et je lui consacre avec un empressement tout de reconnaissance, aujourd'hui que le moment de la relation est venu, mes premiers souvenirs et mes premières lignes. D’un autre côté, je rappelle ici d’autant plus volontiers les impressions que la phosphorescence de l’Océan excita parmi nous, presque tous nouveaux à la mer, que cîest la seule fois qu'il se soit produit pendant le cours de notre navigation.

Cependant le navire fait bonne et rapide route , et nous laissons promptement derrière nous le feu de Saint-Nazaire, celui du Commerce et celui de l’Aiguillon ; nous passons bientôt à l’ouest du grand phare de deuxième ordre du Pilier, et nous avons peu après, par le travers de bâbord, le, feu lixe de l’Ile- Dieu. La mer est magnifique; Je navire, appuyé sur

ses voiles, roule à peine; le loch accuse par corilinualion onze nœuds, et tout présage une heureuse traversée. -

Entre passagers, nous nous sommes promptement rapprochés et tendus la main. Destinés à vivre; ensemble dans un espace relativement très-restreint, pendant plusieurs jours, du soir au matin et du matin au soir, nous n’avons fait nulle difficulté de nous réunir et de trouver à chacun tous les degrés connus et à connaître de sociabilité, de franche humeur et même d’esprit. Dans les conditions ordinaires et habituelles de la vie, nous nous serions certainement rencontrés bien des fois sans y prendre quelque peu garde, et ne nous étant, pour la plupart au moins, vus que sur le pont de la Vilte-de-Lisbonne, nous sommes de suite devenus comme des camarades, échangeant sans apprêt et naïvement nos pensées, mettant dans celte mutuelle communication l’aisance d'allures de vrais amis. ■

L’on est porté à croire, peut-être, que l’appréhension de l’ennui du voyage est ordinairement pour beaucoup, si non pour tout, dans la facile manifestation d’amitiés si subites. Mais, après tout, qu'importent le mobile et la cause? Que ce soit par désœuvrement ou par sensibilité naturelle, par égoïsme pur ou par sympathie véritable, qu’est-ce que cela fait? Au premier moment de rembarquement, nous voyant en général les uns et les autres pour la première fois, nous nous sommes, il est vrai, tout simplement salués ainsi qu'il convient entre gens qui vont

voyager ensemble ; mais, après deux heures de navigation, nous nous promenions déjà bras dessus, bras dessous, et, au retour, en nous séparant, nous faisions échange, très-sincèrement j’en suis convaincu, des plus chaudes et des plus cordiales expressions d'amitié.

Dès les premiers instants de notre voyage, nous voilà donc tous devenus les meilleurs amis du monde, et, après avoir admiré ensemble, plusieurs heures durant, le spectacle toujours changeant de l'immense Océan; après avoir écoulé les harmonies splendides de la plaine mouvante, qui reflète tour à tour les colères de Dieu et les sourires du ciel, — nos désolations et nos espérances; — après aussi nous être communiqué nos prosaïques appréhensions sur l’influence fâcheuse que le balancement prolongé des flots pourrait avoir sur chacun de nous , nous descendons dans nos cabines, pleins de confiance dans notre bon navire, dans son brave équipage et dans la puissante et irrésistible protection de Notre-Damedes-Voyageurs.

Le lendemain de grand matin, avant môme que l’équipage ait commencé la toilette de la Ville-de- Lisbonne, les touristes encore valides — hélas, la nuit a été cruelle et l’Océan perfide pour plus d’un ; que de vides en nos rangs ! — les touristes demeurés valides sont sur le pont et saluent avec admiration les premiers rayons du soleil. Celte fois, nous sommes bien en plein Océan, et, tout autour, la mer à l’horizon s’étend sur une ligne droite et

uniforme. La vague, en moulomianl, se couronne ça et là d'une aigrette d’écume; le sillage du navire s’étend au loin, et, indiqué par une teinte blanche, pâle et légère, il tranche sur les eaux voisines comme la voie lactée sur le ciel, lorsque la nuit est claire et sereine ; la brise du nord-ouest nous apporte les échos des vagues les plus lointaines, la mer est d’un bleu limpide dont aucune palette aie saurait donner la juste idée, et nous, isolés sur cette immensité dont les liqiites défient tous les regards , nous admirons, insouciants et tranquilles, les flots se jouant autour du navire sous le ciel le plus calme que le poète puisse rêver.

Tout ce jour-là, nous sommes complètement seuls sur l’Océan : pas une voile ne se détache grande ou petite à l’horizon ; pas une mouette ou un goëland.ne traverse le ciel; pas môme un marsouin, cet ami, ce compagnon du marin, ne se soulève au-dessus de la lame, pour glisser rapide comme une balle entre deux vagues. C’est à croire, en vérité, que seuls nous restons des êtres vivants de toute la création.

Le 6, dès le matin, l’horizon est, au contraire, égayé à bâbord et à tribord par quelques bricks et par quelques goélettes qui s’en vont tirer des bordées dans tous les sens; des oiseaux viennent décrire des spirales autour du navire, et des mammifères en grand nombre nous font un joyeux cortège. De plus, nous apercevons un cétacé ., un cochon de mer,' ce qui est assez rare, au dire des matelots du bord, et un cachalot dont les dimensions nous donnent une haute

opinion de celle branche des mammifères marins. Connue on le peut penser, les voiles, les oiseaux, les cétacés sont accueillis avec une faveur unanime, et les marsouins surtout avec leurs étranges et .pittoresques évolutions , avec leurs gentillesses et leurs cabrioles, mettent tous les passagers, valides ou non, en complète humeur d’hilarité. ,

La terre était annoncée pour la matinée, et Yigo pour la chûte du jour. En effet, vers onze heures, perçant la brume, l’on a déjà distingué une côte élevée et abrupte, qui, devenant d’instant en instant plus distincte , apparaît bientôt avec ses lignes tourmentées. C’est la Galice qui se présente ainsi à nos regards. Tout.au fond, c’est la Çorogne, et peut-être que les lignes extrêmes dessinent les côtes du Ferrol. Quant au cap Ortégal, il est trop loin pour qu’il en soit question.

Nous avons une vitesse moyenne de H nœuds 1/2; le vent s’est élevé, la mer ouvre des vallées plus profondes que la veille, et la Ville-de-Lisbonne , qu’entraînent tout ensemble une excellente machine, le vent et les vagues, fait une admirable contenance.

La première côte dont l’on s’approche assez près pour en pouvoir dessiner la silhouette, c’est celle du cap Yillano, tout hérissé de rochers battus par des flots presque toujours tumultueux. Désormais, jusqu’à notre arrivée à Yigo, nous ne devons plus perdre le continent de vue, et nous en suivrons les vastes ondulations et les brusques coupures.

Beaucoup plus élevées que celles de France, les

**ùtes tic Galice offrent l'image exacte d une barrière puissante et infranchissable que toutes les fureurs de l’Océan ne sauraient, même dans leurs déchaînements les plus désordonnés , détruire ou seulement ébranler. C’est un enchevêtrement de montagnes qui se succèdent, s’étagent en perspectives variées et qui sont entassées là, étayées de tous côtés , serrées les unes contre les autres, comme le sont les pieux d’une vaste digue. Ces côtes, incessamment aux prises avec les colères d’une mer qui ne s’apaise, dans ces parages», pour ainsi dire jamais, tondues et pelées par le vent des tempêtes, brûlées parles rayons du soleil espagnol, ont un aspect de désolation et de sauvagerie pleine de grandeur et de majesté. Tantôt elles se retirent pour la sécurité des navigateurs en baies profondes et sûres, comme à Noya ou comme à Pontevedra ; tantôt elles s’avancent portant audacieusement un phare au large, comme ce colossal cap Finisterre, tout crevassé, tout décbiipieté, si fièrement campé au plus avant des flots en furie, mais ferme et immuable sur ses assises de granit , vieilles autant que le monde ; partout elles se présentent avec leur caractère de puissance, de force et de durée, partout avec les tons fauves de leurs croupes chenues et les couleurs diverses de leurs déchirures profondes , partout avec leurs fondes inattendues et leurs profils étranges, elles se révélent dignes de l’immense tableau dont elles sont le cadre gigantesque.

Vers neuf heures, nous passons entre le continent et les îles Corrégos, qui ferment la rade de Vigo:

nous nous croisons avec quelques douzaines de barques de pêche qui s’en vont, armées de flambeaux, comme à Areachon ou à La Teste, passer la nuit au large ; el à neuf heures un quart, c’est-à-dire juste après quarante-huit heures de navigation, la Ville-de- Lisbonne mouille tout près d’un petit fort. La ville est éclairée, les fenêtres de toutes les maisons de la plage sont brillantes de lumière, des fusées sillonnent à chaque instant le ciel en l’honneur du saint du jour, «d le capitaine Aude fait mettre, de son côté, le feu à quelques pièces volantes et détonantes qui annoncent bruyamment aux habitants de Vigo notre heureuse arrivée dans les eaux de la Galice.

Nous ne pouvons, ce soir là, descendre à terre. Il y a d’indispensables formalités de douane et de santé que l’on ne saurait franchir à pieds joints, et il faut attendre qu’un autre soleil se lève à l’horizon pour se mettre d’accord avec la législation qui régit la matière en Espagne. Cette fois, la nuit est bonne pour tout le monde; le navire est immobile sur ses ancres, et les blessés de la veille reprennent gaiment leur place dans le clan des touristes.

Il n’est personne qui ne connaisse plus ou moins Sébastopol et le port de cette cité célèbre, par les vues et les plans qui en ont été publiés. A droite, s’élèvent , comme on sait, au-dessus de forts redoutables, les bâtiments delà ville ; en face, de l’autre côté de la baie , sur une colline, s’étale orgueilleusement la grande citadelle, et le port s’avance dans les terres jusqu’aux côteaux d’Inkermann. Eh bien ! qu’on se figure une scène dix fois ou vingt fois plus vaste, une ville couvrant le versant d’une montagne, des maisons assises tout le long de la plage, une baie se prolongeant fort au loin, fermée de tous côtés par des montagnes chargées d’une riche et énergique végétation; qu’au sommet de celle cité on installe un château-fort; qu’en face — comme par exemple au pied de la citadelle étoilée de Sébastopol — l’on bâtisse une autre petite ville; que l’on meuble tous les coteaux, collines ou montagnes en scène de villages ,

de maisons et de jardins; que l'on étende entre les deux villes une vaste nappe d’eau unie comme le ciel, bleue comme le ciel, tranquille et limpide comme le ciel, et l’on aura Vigo à droite, Cangas à gauche, tout autour , un riche horizon de montagnes, et au milieu, la plus belle, la plus sûre et la plus imposante rade du monde.

Cette ressemblance de la rade de Vigo et de celle de Sébastopol est frappante; elle saisit et frappe quiconque est à iPôme de la constater, et le point de comparaison que je viens d’indiquer vaut mieux et fera certainement plus ici que toutes les descriptions possibles. Il me semble toutefois nécessaire d’ajouter aux traits généraux du portrait quelques détails dessinés sur nature; ils te compléteront en achevant de lui donner la physionomie qui lui est propre.

En montant sur le pont, nous avons devant nous Vigo , s’élevant en amphithéâtre, d’étage en étage , jusqu’au sommet d’une haute colline. C’est un fouillis de maisons blanches, bariolées de vert et de rouge, qui se trouvent là sans savoir pourquoi, sans rime ni raison. La ville commence à droite par un couvent et des palmiers, et finit à gauche par une route — celle qui mène à Santiago — ombragée de beaux et grands arbres. Tout cela est surmonté d’un château-fort qui, de loin bien entendu, fait bonne contenance, et la ville, le couvent, la route et la citadelle se détachent en teintes vigoureuses de lumière et d’ombre sur les tons doux et violacés des montagnes du fond. Sur le pic de Tune de ces montagnes . nous pouvons distinguer, à l’aide

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d’une lorgnette/ un point blanc semblant accuser une habitation. C’est la retraite qu’un pauvre ermite, dont la sainteté et la dévotion sont depuis longtemps en grand renom dans tout le pays, s’est choisie dans le séjour des nuages, si tant est qu’il y ait des nuages en Galice.

Derrière nous, Cangas baigne le pied de ses blanches maisons dans le bleu de la mer, que sillonne une nuée d’embarcations, légères comme des oiseaux.

A notre droite s’étend la rade proprement dite, défendue de tous les vents par les hautes montagnes qui lui servent de/ceinlure, et de plus, garantie des caprices furieux de l’Océan par les îles Corrégos, qui en ferment '

l’entrée. C’est dans cette rade qu’en 1 70:2 une rude bataille navale fut livrée , par les Anglo-Hollandais, à une flotte espagnole qui était venue se mettre à l’abri des forts de Yigo. Les alliés firent une horrible boucherie des hommes et un immense feu de joie des navires. Le désastre des Espagnols fut complet. Saisis comme dans une souricière, ils furent tous pris ou tués, et pas un, pour ainsi dire, ne survécut à cette catastrophe.

A notre gauche — comme serait l’arrière-port de Sébastopol — la rade se dérobe au milieu de plusieurs plans de collines verdoyantes, et se prolonge par une profonde et inégale échancrure, à plusieurs kilomètres dans le continent. Derrière la première de ces collines — où se trouve à peu près, dans les vues de Sébastopol, le faubourg de la Karabelnaïa, — les navires viennent en quarantaine. Là aussi est placé le Lazaret, sorte de bagne médical à l'usage des gens

n LISBONNE.

très-bien portants, mais soupçonnés, pour leur malheur, de venir d'un pays où meurent par hasard des individus atteints de la peste ou du Choléra. L’on verra plus tard à combien d’imprécations nous dûmes nous livrer à propos des Lazarets, et combien de malédictions nous adressâmes aux exigences espagnoles à l’endroit des quarantaines. Quoiqu'il en soit, Yigo a le monopole sanitaire dé tous les ports de la reine Isabelle, sur les côtes de l’Atlantique., C’est, du reste, une grande entrave pour les opérations commerciales de ce pays, puisque tous les navires ayant l’Espagne en destination, sont obligés — s’ils voyagent dans l’Océan — . à venir purger leur quarantaine à Vigo, et à se mettre là en règle avec les autorités préposées à la garde de la santé espagnole. A Mahon est le Lazaret que l’Espagne entretient dans la Méditerranée.

Il se passe deux heures avant que le capitaine Aude puisse régulariser sa situation et la nôtre avec la Douane et la Santé de Yigo. Ces deux heures sont employées en croquis, et lorsque des embarcations viennent, enlin nous prendre pour nous conduire sur le territoire espagnol, Yigo avec ses entours est tout entier sur nos albums. 11 nous reste à visiter les points les plus rapprochés de l’immense panorama que nous avons sous les yeux, et à parcourir Yigo de bas en haut et de haut en bas, depuis le fort qui protège les quais, jusqu'à la citadelle, — autrement dit, afin d'appeler chaque chose par son nom, jusqu’au château del Castro, qui domine la cité galicienne.

Nous avons à peiné touché lés premières marches du môle, qu'une foule de Galiciens ou Gallegos accourent se mettre à notre disposition pour nous rendre plus facile la visite de la ville ; nous refusons en vain toutes ' les offres obséquieuses qui nous sont faites; les Gallegos tiennent bon , et il nous faut subir une demi-douzaine de cicerones, qui demeurent attachés à nos pas tout aussi longtemps que dure notre séjour dans leur pays. On les repousse à droite, ils glissent derrière et tentent une démarche à gauche ; ils rampent devant, ils se tiennent à vos talons, ils sont à vos côtés, ils saisissent toutes vos paroles, ils épient tous vos gestes, ils interprètent tous vos signes, et, prestes comme la pensée, ils s’efforcent de répondre à tout, de prévoir à tout, do songer à tout. Ce zèle les pousse môme à vous faire, du ton le plus simple et le moins embarrassé, les propositions les plus étranges et les plus en dehors des habitudes françaises. Connaissant à merveille tout le personnel féminin de l’endroit, ils savent par cœur les points faibles, ceux où il suffit de se présenter pour être bien accueilli, et ils déploient une rare activité et une insistance incroyable, quelles que soient les rebuffades qu’ils rencontrent, pour vous bien faire comprendre qu’ils sont à votre disposition avec tous les genres de complaisances — licites ou illicites — que comportent les mœurs extraordinairement faciles de Vigo.- Mais si les hommes s’offrent à vous rendre les intrigues amoureuses promptes et commodes, les femmes vont encore plus vite en besogne, et avec

elles le chemin est pi us court et la victoire plus proche. Avec ces Rosines, un chat est un chat, et pas n'est besoin de soupirer longtemps si vous voulez connaître le commencement et la fin de l’aventure galante dont vous serez l’heureux Lindor. Là où elles vous rencontrent, que ce soit par les rues, au marché ou au lavoir, elles vous proposent d’un air plein de grâce et au milieu d’un sourire ravissant, de vous mettre dans la confidence de leurs plus intimes secrets. Pour la plupart d'une remarquable beauté, — les cheveux noirs avec les reflets bleus de balle du corbeau, la peau brunie sous les coups d’un soleil presque constamment ardent, les jambes et les pieds nus, la taille aux formes soutenues mais souple, droite et fière, les yeux longs, veloutés, d’une expression indéfinissable, les dents d’une blancheur éclatante, — les Gallegas sont tout simplement vêtues d’une sorte de pèlerine rouge et d’un jupon rayé; un mouchoir est jeté sur leur tête, et de ses plis négligés s’échappent par derrière une forêt de cheveux nattés ou en désordre. Elles paraissent d’une gallé folle, d’une insouciance complète, et ce sont précisément cette gaîtéet cette insouciance qui les portent à vous crier d’un bout du marché à l’autre, comme la chose la plus naturelle du monde, que pour peu que le coeur vous en dise, elles jetteront en votre lwnneur leurs bonnets par-dessus les moulins.

Voici un exemple pris sur nature de la bonne volonté et des habitudes tendrement hospitalières du beau sexe galicien.

Nnus revenions (le visiter le château del Castro et,

« tableau > char-

SCI>t ’ D °“ S n pein tre n’eût eu qu’à le copier, en s’msma L’du ciel voluptueusement limpide des Espagne*,

P1 l fXe un chef-d’œuvre d’élégance, dccouleur, p° nr en faire un chet-ü ^ joUes jeU nes fdles

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,! “ enl !I flla, r n atla,U entre elles e, en riant

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dense le parfum d'un millet

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jeunes Au contraire, U parut

“animer davantage, e. il sembla que noos communfnirp les frais delà conversation. En euei, ta°Gallega à l’œillet rouge s’adressant d’un air naïf et and de Vun des touristes, qui lui avait lance un canmue . , Si le senor que voilà, et

elledêsigMfl'le plrmbrûn de la bande, veut celle Henri

mit'en échange deux baisers sur les joues de laGallega. "Va “ moment, il sortit de l’intérieur de la ma, son où le brun avait pu assez pénétrer du regard p

v constater un abominable fouillis de meubles en de- LX “ustensiles de cuisine, de vieilles femmes croassant et d’enfants grouillant, — d sorl, , dm) > ayant pendu à son cou un horrible gamin sale à fair ,

peur, une blonde créature plus jolie, plus jeune, plus fraîche et plus rieuse que les autres. Celle nouvelle Gallega, au milieu d’explosions d’éclats de rire qui laissaient voir la plus belle collection de dents qui se puisse imaginer, fut mise par ses compagnes au fait de la situation. Elle se hâta alors, sans autre façon et toujours en riant, de compléter la scène et de donner le dernier coup de pinceau à ce tableau de mœurs galantes, en faisant dire par un interprète, au brun un peu surpris, que sa sœur était toute disposée ù lui offrir plus encore que le bel œillet rouge.

Vous le voyez, ces brunes et ces blondes sont des gaillardes qui en laissent plus qu’elles n’en prennent en fait de morale humaine et divine! Elles s’en vont ainsi pendant les belles années de leur vie, la ceinture un peu dénouée, la hanche un peu provocante, la lèvre un peu sensuelle, l’œil un peu voluptueux ; elles s’arrêtent, ces filles d’Ève, ù tous les arbres qui bordent la route, et elles vous offrent , à vous qui ne faites que passer, — qui sait? sans trop songer à mal peut-être — de goûter, avec elles , au fruit défendu ! Pauvres et adorables filles ! Quoiqu’il en soit, ces clwses se passent publiquement et sous les yeux de quelques placides gendarmes, gardiens — ù Vigo comme partout — des mœurs résorvées et des habitudes honnêtes.

Pour placer à côté des tons cythéréens de cette scène une opposition bien nette et bien tranchée , il suffit d’entrer dans l’église de Vigo. Cette église, encore inachevée, est construite dans le stylegrec, et l’ordre dorique de l’intérieur a été étudié avec soin et avec un

grand sentiment de sévérité, par l’architecte. Lorsque nous pénétrons dans le temple, des jeunes gens et des jeunes femmes sont à genoux, les bras étendus en croix, le visage levé vers la voûte, récitant à voix basse, mais avec une volubilité extraordinaire , -des prières sans fin. Ces fervents restent dans cette position extatique, sans en changer, sans se reposer, fans rien faire pour la rendre moins pénible, une demi-heure et plus: Lorsque les derniers mots de leurs longues prières sont prononcés, lorsque le moment de se relever est enfin venu, les malheureux doivent avoir Tes genoux, les bras et le cou brisés. ‘ • : ;

Ahuris par les grands et les petits Gallegos qui pullulant à nos côtés, s’acharnent à nos pas et restent cramponnés par grappes à nos vêtements jusqu’à ce qu’ils en aient fait tomber les cuarlos demandés, toujours aux prises avec des cicérones trop complaisants et des filles trop lascives, nous jetons un rapide coupd’œil, près de la Pucrla de! Placer, sur une prome-r nade ou alameda très-agréable, et nous lisons , pour en rire après, les inscriptions ronflantes dont sont chargées les deux ou trois ridicules fontaines de Vigo. Ensuite, en nous dirigeant vers la citadelle et en passant près du lavoir, nous restons frappés d’immobilité et d’admiration devant l’expression la plus complète et la plus irréprochable de la vraie beauté, devant une simple laveuse dont la Vénus antique elle-même, du haut de son divin piédestal, ne saurait être l’heureuse rivale. Des cheveux un peu ondés, d’une opulence

toute méridionale, dont les tons chauds et noirs sont relevés coquettement par deux ou trois Heurs et quelques brins de verdure, des yeux bleus de mer comme la sage protectrice de l'antique Athènes, une bouche petite et dédaigneuse, des épaules sculpturales et assez découvertes pour que l’on fasse mieux et plus que deviner les lignes pures et fermes de la gorge, des bras marmoréens au bout desquels sont fixées, par de fines attaches, des mains dignes de peigner une déesse; des hanches vastes et mobiles, un teint uni et mat, tels sont les traits principaux de cette admirable créature. Oh! la belle laveuse ! Elle fait ré ver à ces Grecques d'une parfaite beauté, dont parle le vieil Homère, — qui, filles de rois, descendaient, pour les voyageurs, aux soins les plus vulgaires du ménage. Si, la tunique constellée et- languissamment flottante, elle était' descendue, du temps où l’Olympe retentissait des foudres de Jupiter, dans les rues d’Athènes, prosterné devant l’éclat de sa beauté, le peuple eût fait brûler à ses pieds les parfums réservés aux immortelles. Oh ! la belle laveuse !

Enfin nous commençons l’ascension de la citadelle. Tout en gravissant des rues étroites et tortueuses , pavées de larges dalles de granit, bordées de maisons bâties contre les règles les plus élémentaires de l’alignement, nous passons auprès de la prison , à travers les grilles de laquelle de misérables détenus tendent leurs mains avides, en nous adressant des prières dont le Ion navrant et la’men table dit assez le sens; à quelques pas de là se trouve la caserne, bâtiment

d'assez propre apparence ; nous dépassons bientôt les dernières maisons de cette ville aussi irrégulière dans le tracé de ses rues que dans les moeurs de ses habitants.

Avant d’atteindre les remparts du château del Castro, il faut gravir longtemps encore une côte difficile, abrupte et roclieuse, sous un soleil dont les rayons ont une vigueur qui nous est inconnue, sur un terrain dont la poussière aveugle et dont la blancheur éblouit. Cependant, à bien prendre, la route est belle, et les regards s'arrêtent, sans se fourvoyer jamais, dans les vallons, sur les croupes des collines, sur les sommets des montagnes, dont les lignes varient d’instant en instant de la manière la plus heureuse. Et puis à toute minute l’on se croise avec des Gallegas à la démarche alerte, qui vont par les chemins, portant, à la mode antique, des cruches sur la tète ou appuyées sur la hanche ; et puis encore deci delà l’on v s'arrête pour cueillir dans une touffe de verdure, au pied d’un rocher brûlant, une branche de thym, une fleur de serpolet, de mélisse ou de quelque autre plante appartenant à un flore inconnue; ou bien l’on fait rencontre de chariots barbares qui datent pour sûr de nos rois fainéants, traînés qu’ils sont par des bœufs tranquilles, sur des roues pleines, sans jantes ni rayons ; tout cela aidant, la marche, si elle est pénible, est exemple d’ennui, et l’on parvient au but sans regret, sinon sans fatigue.

Mais arrivés enfin sur les remparts del Castro, quel panorama s’étend autour de nous, soit que nous

regardions la rade de Vigo, soit que nous plongions des yeux dans l'intérieur de la Galice, au milieu des ramifications de la sierra Cantabrique! Quelle plume pourrait dessiner ce tableau et peindre celte scène! Où trouver le mot qui donne l’idée vraie de cette immensité, ou bien qui accuse les contours exacts des plans successifs de ces montagnes, qui colore cette mer, miroir d’un ciel incomparable, qui détache la nudité de ces rochers arides de la richesse plantureuse de ces vallées, ou bien encore qui fasse ressortir ces arbres vigoureux et tordus couronnant la crête des collines ? Quant à moi, je renonce à cette tâche même avanLde l’avoir entreprise, car il en est de certaines choses comme de certaines impressions : on en parle, on les constate, mais on ne saurait les analyser ni les décrire.* v'- . ' -

Après avoir longtemps admiré le merveilleux panorama que nous sommes venus chercher si haut , nous visitons le château del Castro. La visite ne saurait durer longtemps. Ces quelques murailles branlantes , ces bastions crevassés, ces embrûsures égueulées , ces deux ou trois méchants canons juchés sur les affûts les plus vermoulus qui aient jamais été conservés sur les remparts les plus frangés de la plus lézardée des citadelles, tout cela ne peut intéresser, et nous quittons bientôt ce château qu’un de nos cicerones appelle, dans son orgueil de Gallego « un fuerte inpremble. » — « Ton fort imprenable, dit l'un d’entre nous en très-bon français, je le mangerais, à moi tout seul, avec quatre bonnets de zouaves! » Le Gallego ne comprend

pas un mol; mais, par politesse sans doute, il répond : « Si, senor ! » ■

En descendant vers la ville, nous faisons place à un gros détachement de soldats d’infanterie qui montent lestement vers la citadelle, au bruit cadencé d’une charge battue, en télé de la colonne, sur des caisses beaucoup plus petites que celles de nos régiments. Ces soldats sont parfaitement équipés, bien armés, habillés avec soin, et ils ont une remarquable aisance dans leur démarche, dans leurs mouvements. Ils sont suivis de recrues dont les vestes jaunes sont malheureusement du plus triste effet. Plus loin, nous trouvons encore de la troupe ; cette fois d’est un fort peloton d’artilleurs, dont la bonne mine, et l'élégance sont de lous^ points irréprochables. Ce sont, je crois, des plus beaux soldats que j’aie vus, et ces gaillards-lâ ont l’air d’avoir tous été taillés sur le patron de PAntinoüs. f

Ces mouvements de troupes et d’autres encore auxquels nous nous trouvons môlés sont motivés par la présence à Yigo du capitaine général de la Galice, résidant à la Corogne, Francisco de Paola Ruiz, général dé division, alors en tournée d’inspection. Le général Ruiz vient de jouer un rôle insurrectionnel dans la dernière commotion politique qui a agité l’Espagne, et aujourd’hui il est en disgrâce , après avoir essayé, mais en vain, de faire sortir de leur devoir les troupes confiées à son commandement.

L'heure du retour à bord va sonner; en courant faire notre provision de cigares chez la plus char-

manie des marchandes de tabac de la Péninsule ibérienne, nous séparons à grand’peine de nouveaux groupes de mendiants qui semblent, tant ils sont nombreux, sortir de dessous terre, comme les crapauds après une forte pluie d’orage ; puis, après avoir donné une dernière œillade admira tive à la lîère laveuse, nous passons au milieu de Gallegas qui nous jettent au travers du visage une nouvelle et inutile provocation, et nous quittons enfin, enchantés de ce que nous avons vu et même de ce que nous avons entendu, ce pays aux amours faciles et au panorama sans égal.

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