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CHAPITRE VII

AS MŒDAS.

Voici certainement le chapitre le plus intéressant de ce livre.

Tout-à-l'lieure je raconterai une anecdote toute personnelle dans laquelle un changeur de la place Dom Pedro et moi, étant en présence, l’un de nous deux — il va sans dire que c’est le narrateur — fit tousses efforts pour ne pas être volé par l’autre. Aussi, le meilleur conseil que l’on puisse donner à celui qui va partir pour le Portugal, c’est de se rendre familières, autant que faire se pourra, les monnaies de ce pays.

L’étude de la langue n’est pas, à beaucoup près, d’une nécessité également absolue. En effet, j’ai vu obtenir les résultats les plus satisfaisants sur des sujets quelquefois compliqués, sur des questions relativement abstraites, en ne faisant usage que de signes empruntés à une mimique d’autant plus pittoresque, qu’elle était certainement improvisée. Et puis un de ces mots latins, espagnols, italiens ou anglais que tout

le monde sait, au moins par tradition, vous sauve dans les moments difficiles, vous remet en selle et vous éclaire alors que vous vous croyez définitivement fourvoyé. D'ailleurs, les Portugais mettent une bonne volonté charmante à vous comprendre et à se faire comprendre, et, après tout, lorsqu’il est bien constaté que votre interlocuteur est aussi inintelligible pour vous que vous ôtes impénétrable pour lui, vous vous adressez au premier officier qui vous croise, au premier individu d’apparence distinguée que vous rencontrez, et il y a gros à parier qu’ils savent l’un ou l’autre assez de français pour vous tirer en un clind’œil de tout embarras. Il est bien peu d’étrangers d’éducation qui ne parlent notre langue , et nous autres, qui marchons, ainsi que cela nous plaît à dire, à la tôle de la civilisation, nous ne parlons eu général la langue d’aucun des pays que nous visitons.

Quant à la question des monnaies, celle-là est bien autrement difficile; c’est même une très-grosse affaire, parce qu’in variablement elle'se traduit en écoles coûteuses pour celui qui ne connaît pas les détours de ce labyrinthe plein d’obscurités et de chausses-trappes.

Qu’on lise plutôt.

On compte en Portugal par reis, la plus petite monnaie da pays, qui équivaut à la cent-soixanle-dixième partie de notre franc. Depuis 1851, sous le ministère de M. Fonte Pereira de Mollo, le système décimal a été adopté, et l’on a institué une monnaie de cuivre d’une valeur de 5, 10, 20 et 40 reis: des pièces d'ar-

gcnt de 50, 100. 200 et 500 rois, et des. pièces d’or, qui représentent 1,000, 2,000, 2,500 ou 5,000 reis. Enfin le papier émis par la lîonque de Lisbonne vaut 18,000 reis, soit cent francs, ou quatre livres sterling:

Jusqu’à présent, rien n’est plus simple; l’on compte sur ses doigts, l’on traduit le franc en reis et tout devient facile. Malheurcusemcut , le gouvernement, en établissant celle échelle monétaire — très-complète et parfaitement raisonnée d’ailleurs — n’a pas pu fixer, paraît-il, l'époque* de la démonétisation des anciennes valeurs. Si bien qu’aujourd’hui, l’esprit s’égare jusqu’à se perdre au milieu des monnaies les plus diverses, des dénominalions les plus étranges, des effigies les plus variées. Ainsi, l'on trouve à tout instant des anciennes pièces d’argent de 50 reis, ou meio-têstao ; de f>0 reis, ou trcs-vinlms ; de 100 reis, ou teslao; de 120 reis, ou seis vinlems ; de 240 reis, ou doze viniems; de 480 reis, ou cruzado nuoro. Ou bien, ce sont des pièces d’or qui, spus Ite nom de dobrao •— 24,000 reis — se divisent, chaque fois avec une désignation nouvelle, en moitié, en quart, en sixième, ou qui, sous celui de mœda do onro — 4,800 reis — - se divisent à leur tour en moitié ou en quart. Le quart d’une mœda do ouro— 1,200 reis — s’appelle qmrlhino. Puis viennent à la file la dobra de 12,800 reis, la vicia dobra de 0,400 reis, le huitième de dobra qui représente huit testoes, ou le quart de dobra qui en vaut seize. Il y a encore le niillereis en or et le millereis en argent; le cruzado nuoro d'or, de 480 reis — comme le cruzado

nuovo cTargent — et le grand cruzado d'or, — il est devenu très-rare, — de 2-10,000 reis.

D’un autre côté, l’ancien papier que l’on retrouve sur la place équivaut à 20,000 reis, et la Banque de Lisbonne, liquidée en 1848, a mis en circulation, aux taux suivants, des billets dont le cours est toujours admis sur les marchés : 1,200, 2,400, 4,800, 10,200, 48,000 et 00,000 reis. Comme si l’on n’avait eu surtout en vue que la confusion des valeurs , tous les billets de la Banque liquidée, moins ceux de 9G,000reis, avaient été divisés en deux catégories qu’on s’était toutefois efforcé de rendre distinctes, en donnant à l’une la désignation de col/re (cuivre), à l’autre celle de prata (argent), le billet cobre subissant une dépréciation de 10 p. 0/0, c’est-à-dire, s’il a une valeur écrite de 2,400 reis, ne passant dans les transactions que pour 2,100 reis. Enfin, Oporto a une Banque très-solidement constituée qui émet elle aussi du papier.

La question des monnaies est déjà, ainsi qu’on le voit, passablement embrouillée par ses divisions et ses subdivisions répétées; cependant, grâce à l’usage qui a consacré les appellations les plus inattendues et les moins motivées, elle devient infiniment plus confuse, et bien fin' est celui qui n’y trébucherait pas aussitôt après y avoir mis le pied. Ainsi, un million de reis s’appelle un conlo; un pinlo se dit de 480 reis, un pataca de 1,000 reis, un pataco de 40 reis, un r intem de 20 reis, un cinco de 5 reis, une coroa de 5,000 reis, une peea de 0.400 reis, etc., etc. Et puis il faut ajouter encore que la valeur de quelques-unes des monnaies

d’or et if argent a été modiliée; par exemple, le dobrao de 44,000 reis a valu, jusqu’en 1834, 40,000 reis seulement, et le cruzado veilho, qui porte écrit sur une de ses faces 4-00 reis, passe comme le cruzado nuoco pour 480, et se vend chez les changeurs, au poids, jusqu’à G00 reis.

Néanmoins, il serait encore presque facile de s’y reconnaître si, allant dans un magasin, il vous était répondu tout simplement, à propos d’un objet que vous marchandez : « Ceci vaut 900 reis, ou cela en vaut 1,400»; mais au lieu de parler ainsi, l’on vous dit: « Un cruzado nuovo, quatre testoes et un vintem », ou bien: « Deux cruzados nuovos, deux testoes et un pataco. » Vous avouerez qu’à moins d’être sorcier et de posséder le don divinatoire, il y a à tout propos, sur celte question fort intéressante à bien prendre, de quoi jeter sa langue aux chiens. Aussi qu’arrive-t-il? c’est que de guerre lasse, l’on finit souvent par donner au marchand son porte-monnaie,, en lui faisant signe de se payer lui-même, à sa guise, à la couleur de sa loyauté; c’est plus vite fait et l’on n’en est ni plus ni moins trompé. ' - ;

Il est vrai que cet état de choses n’est que transitoire. Certaines valeurs en papier sont brûlées, beaucoup des anciennes monnaies d’or et d’argent sont refondues à mesure qu’elles rentrent, par l’impôt, dans les coffres de l’Etat. D’un autre côté, lorsque, en 1807, la cour quitta la capitale pour se rendre au Brésil , escortée de 15,000 Portugais, elle emporta une masse considérable de numéraire qui a dû, pour la plus

sur le lot (juc vient de faire mon juif, je nie demande si une partie de ce qui m'appartient n’est pas réstée dans la poche de mon interlocuteur. Bah ! qui ne ris- . que rien n’a rien, dit-on, et, à tout hasard, je poursuis mon idée en faisant avec le pouce et l’index le geste de compter des pièces de monnaie, et j’appuie cette mimique d’un « encore » bien accentué. Le geste et le mot ont un plein succès. Le changeur, après m’avoir regardé de ses yeux grands d’étonnement, fouille dans son gousset crasseux et ajoute du coup 200 reis au petit tas. S’arrêter en aussi beau chemin eût été une folie ; c’est pourquoi, me sentant sur la route du vrai et du juste, je remue de rechef le pouce et l’index, et le mot « encore » vient tomber sur la conscience de l’honnéte changeur en lui faisant reconnaître à nouveau son péché mignon, qu’il prise, comme lout-àl’heure, à 200 reis. J’étais sur le point de saluer et de m’en aller, quand une inspiration me conseille une troisième tentative. A merveille I qui l’eût osé croire! ô surprise ! qui l’eût pensé ! 200 reis s’en vont encore grossir le premier compte déjà deux fois augmenté ! Seulement cette fois, le changeur, le juif, le corsaire, comme vous voudrez, dit avec dépit et colère, en français on ne peut plus intelligible : « C’est assez ! » Je prends les pièces, je quitte le carabio médiocrement persuadé qu’il né manque rien à mon lot de pièces d’argent pour que ma part soit irréprochablement exacte, et, à la réflexion je me dis que j’aurais dû essayer d’un quatrième « encore » et d'un quatrième geste. C’est à coup sûr 200 reis que j'ai perdu pour

avoir mis trop de précipitation ix me déclarer satisfait.

J’aime à croire qu’il n’y a, parmi les changeurs de Lisbonne, que celui-là qui soit capable de semblables coquineries. Cependant, la vérité m’oblige de dire qu’un de nos compagnons de voyage a joué dans le même temps un rôle exactement pareil au mien, avec toutefois cette différence qu’il fit rendre gorge de 700 reis ; moi je m’étais arrêté à 600. Après cela, le changeur de mon ami et le mien ne font peut-être qu’un.

Pour conclure sur cette question des monnaies portugaises, je dirai qu’il vaut mieux arriver là-bas avec des livres sterling qu’avec des napoléons. L’or anglais est reçu et changé à peu près pour sa valeur nominale, tandis que l’or français perd de deux à trois cents reis par chaque vingt francs. S’il s’agit de pièces de cinq francs, elles sont cotées à la Bourse de Lisbonne, et l’on doit consulter, avant d’opérer la mutation, le eours du jour qui indique le change; il flotte ordinairement entre 860 et 880 reis par pièce. D’un autre côté, le papier français aussi bien que le papier anglais, nos billets de banque tout comme les bank-notes, sont moins facilement accueillis que le métal. Enfin tous les changeurs ne sont certainement pas comme celui ou ceux de tout-à-l’heure, et il n’est pas dit que tous les voyageurs auront la main assez malheureuse pour aller se faire arracher quelques-unes de leurs plumés, précisément chez les honnêtes industriels dont les us et coutumes viennent d’être mises en pleine lumière de ce chapitre

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