‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 10 sur 26 · LE MARQUIS DE POMBAL · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE POMBAL

Lisbonne détruit, sa population décimée était haletante de terreur. Il fallait reconstruire la ville et calmer les justeà alarmes des habitants qui avaient survécu au cataclysme; il fallait rendre à la capitale son ancienne splendeur, son ancienne activité; il fallait enfin lui conserver le rang qu’elle tenait depuis des siècles parmi les plus riches cités du monde. La tâche

était immense sans doute, et cependant un homme ne la trouva pas au-dessus de ses forces. Il l’aborda avec confiance. Sous sa main ferme et résolue, sou& l’impulsion irrésistible de son énergique volonté et de son audacieux génie, les ruines disparurent, une ville nouvelle s’éleva, des palais somptueux surgirent des décombres, et le commerce reprit bientôt son élan et reconquit sa prospérité. Celui qui accomplit ces grandes choses c’est. Sébastien-José Carvalho Melho, comte d’Oeyras, marquis de Pombal.

Parmi les hommes qui font la gloire et la force d’une nation, parmi ces illustres influences individuelles qui dominent, renouvellent, fondent ou soutiennent les États, quelle plume consciencieuse n’assignera pas la première place à ce ministre du roi dom José ? Maître d’un pouvoir immense, il en fit usage, d’abord pour cicatriser les plaies invétérées d’un État malade, pour détruire — médecin inexorable , sans pitié et sourd aux cris de douleur — les abus dans lesquels depuis longtemps le pays s’épuisait. La catastrophe de 1755 vint ensuite; elle accrut dans des proportions incalculables les difficultés. L’infatigable ministre ne se laissa pas effrayer par la grandeur de l’entreprise, et de cette crise formidable la monarchie portugaise sortit et plus forte, et plus puissante. Enfin les partis s’animèrent, des conspirations s’ourdirent, les jésuites prêtèrent leur appui, donnèrent des conseils aux mécontents, et le marquis de Pombal vainquit les partis, déjoua les conspirations et brisa non-seulement en Portugal, mais partout, en s’adres-

sant à tous les rois, au pape lui-même, la puissance redoutable de la célèbre Société de Jésus.

Avant d’entrer dans la confiance de José I er , le marquis de Pombal avait rempli, en 1739, les fonctions de secrétaire d’ambassade à Londres; puis il était devenu ministre à Vienne. C’est chez les Anglais et les Allemands qu’il prit les hautes habitudes diplomatiques qui le guidèrent dans le reste de sa carrière. Sa supériorité un peu orgueilleuse lui suscita d’abord de nombreux ennemis, et lorsqu’il fut nommé, en 1750, secrétaire d’État au département des affaires étrangères , les clameurs de ses adversaires étourdirent à ce point le roi José, que Te n ouveau ministre fut bientôt disgrâcié. Cependant le monarque, Indécis, timide, sans énergie, comprit que, privé d’un tel appui et réduit à ses seules forces, il allait faillir sous le poids de sa tâché; il se hâta donc de rappeler le marquis de Pombal, dont il avait su au moins apprécier l’audace ferme et éclairée.

A peine rentré au pouvoir, le marquis se sent d’autant plus fort que sa place auprès du trône il la doit véritablement à la confiance et à l’affection du roi; il s’empare des rênes de l’État, que José lui abandonne sans peine ; il se met résolument à l’œuvre, et alors commence cette longue suite de travaux qui ont illustré le règne de dom José et fait la gloire du Portugal. Doué d’une ardeur sérieuse et contenue, d’une imagination toute intérieure, avare d’épanchements, exempt de passions et presque de faiblesses, le marquis de Pombal domine les autres parce qu’il est par-

faitement et toujours maître de lui-même. Il traite avec toutes les cours, négocie avec tous les cabinets, et fait sentir à tous les rois que le Portugal va redevenir une puissance. Il rétablit la discipline militaire relâchée, encourage l’agriculture d’un peuple qui meurt de faim , change les deux tiers des vignobles en terres labourables, proscrit les auto-da-fé et subordonne l’autorité du Saint-Office à la volonté royale; il restreint le pouvoir excessif de l’Inquisition, abroge des lois, en crée d’autres, diminue les prérogatives des nobles, règle la police intérieure, augmente les finances en prohibant la sortie de l’or, veille sur les arts, protège les lettres et vivifie le commerce. Lisbonne est engloutie par un tremblement de terre : il lui tend la main et la retire plus brillante de Pablme. Des bandes de' malfaiteurs sortent du gouffre, comme les flammes, comme les ondes; son bras les atteint et les punit. Il châtie, il effraie les coupables, il rassure les habitants consternés; il bâtit iine ville superbe sur les décombres de la capitale perdue, et des palais, des travaux d’utilité et d’agrément se révèlent de tous côtés. Ce n’est pas tout. On le voit s’opposer aux vues ambitieuses de l’Espagne, faire un traité d’alliance avec l’Angleterre, réparer les places fortes, régénérer la marine, poursuivre la restitution des biens de la couronne, réformer l’Université de Coïmbre, fonder une Académie de commerce, peupler les provinces d’écoles, abolir l’odieuse distinction qui existait entre les vieux et les nouveaux chrétiens, et rétablir l’égalité entre les enfants du même pays, les sujets du môme prince.

La conspiration d’Aveiro , qui aboutit à Patientai dont faillit être victime dom José, se produit trois ans après la catastrophe dont le récit fait le sujet de la première partie de ce chapitre, pendant que le marquis de Pombalest au plus fort de ses travaux. Elle devient Poccasion d'un redoublement de haines conlre l’éminent ministre, et l’on va jusqu’à rendre le crime problématique, et môme à faire suspecter le marquis d’être l’auteur de cette ténébreuse machination, à l'aide de laquelle il pourra se débarrasser de ceux qui lui portent le plus d’ombrage.

A peine sorti des graves embarras que lui a suscités cette conspiration, le marquis de Pombal ne craint pas deréprimer l’orgueil de l’Angleterre, et d’obtenir de cette puissance une satisfaction éclatante pour des vaisseaux français qu’elle a brûlés sur les côtes de Portugal ; il proclame en même temps l’affranchissement des esclaves, et rend libres tous les indigènes du Brésil. Enfin, au moment où la guerre se rallume plus vive que jamais entre les Espagnols et les Portugais dans P Amérique méridionale, dom José meurt, laissant entre les mains d’une femme faible et d’un prince sans vigueur le fardeau de tant d’institutions largement, mais aussi parfois brutalement ébauchées.

Le marquis- de Pombal, huit jours après l’avénement de dona Maria I r % en 1777, descendait du pouvoir. Il laissait le trésor riche de plus de cent millions.

Mais il n’avait pas pu user, pendant vingt ans, d’une domination aussi absolue sans se créer beau-

coup d’ennemis. 11} se réveillèrent tons au bruit de sa ch il te, et leurs rangs se grossirent promptement de tous ceux qui ne savent qu’insulter à la puissance tombée, ou qui poursuivent d’une opposition aveugle, injuste, cruelle, tous les pouvoirs, alors même qu’ils out cessé d’exister. Les adversaires du marquis reparurent : poussés par la réaction, ils occupèrent bientôt les emplois dont les avaient chassés la politique implacable du ministre de José 1 er . l’uis les cachots s’ouvrirent. Le peuple vit alors apparaître une foule de spectres hâves, décharnés, presque nus, couverts à peine des lambeaux de la toile qui, dans les premiers jours de captivité, leur avait servi de couche ; le corps souillé de plaies, le teint livide, si faibles qu’ils ne pouvaient marcher, ni même se soutenir : c’étaient les seigneurs que Lisbonne avait vu jadis brillants de tout l'éclat de la jeunesse, de la fortune et des grandeurs ; c’étaient les complices duuluc d’Avciro ; c’étaient les témoins effrayants de ce qu’avait coûté le repos toujours incertain du royaume!

Le marquis de Tombai n’était plus au pouvoir que’ mèmè du fond de sa retraite, il inspirait encore des craintes. Pour le faire plus petit, pour l’abattre tout-àfait, onl’humilia, on l’outragea, on enleva publiquement, en pompeuse cérémonie, son effigie qui décorait la base du monument consacré à dom José, son maître.

Enfin accusé de crimes considérables, on le mit en jugement et on le déclara coupable et digne d’une condamnation exemplaire.

Dans l’adversité il se montra aussi grand que dans

les plus beaux jours de sa puissance : il resta impassible, grave, sévère; il entendit, sans manifester la moindre émotion, la lecture du jugement qui le frappait, de même qu'il apprit avec une dignité froide et calme la nouvelle que la reine, ayant égard à son grand âge, lui faisait remise des peines afflictives prononcéescontre lui et se contentait de l’exiler dans ses terres. La mort vint l’y chercher en 1782, peu de temps après que la volonté royale lui eût dit : « Nous te permettons de vivre » et les paysans des environs le vengèrent de l’injustice des hommes en le saluant du nom de « Grand Marquis, » que lui a conservé la postérité.

Il n’est pas utile d’entrer dans plus de détails sur le marquis de Pombal et de relever les fautes que l’on a reprochées à cet homme illustre. Ses ennemis en ont fait un ambitieux despote, un tyran qui n’assura la grandeur de son pays qu’à la condition d’employer des moyens que l’honneur ne saurait justifier. C’est tout simple. Le marquis a compris son temps et son époque ; il a reconnu le mal du passé, il a entrevu le but dans l’avenir, et il s’est mis en marche, brisant tous les obstacles qui obstruaient sa route. Qu’il ait arraché des cris de douleur à ceux qu’il frappait; qu’il ait fait éclore des idées de vengeance, c’est encore dans l’ordre. Mais l’Histoire, qui n’a pas à s'occuper des aveugles récriminations de l’intérêt privé, — qui voit de loin et juge de haut les faits accomplis, — qui compare, pèse et reste sourde aux clameurs des médiocrités jalouses et des envieux impuissants , l’Histoire écarte düune main sûre lés nuages dont on voudrait altérer la

gloire vraiment et justement acquise, et place le marquis de Pombal à côté et bien près du cardinal-duc de Richelieu.

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