‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 13 sur 26 · A TORRE · texte numérisé non relu

A TORRE

La'tourdclîcléma été fondée par le roi domJuan II, surnommé le Grand, parce qu’au milieu des importants travaux qu’il lui fut donné d’accomplir, il sut prévoir et préparer les brillantes et glorieuses destinées du Portugal. Cette tour présente un massif carré dont les faces sont égales; elle s’élève par étages à une hauteur de cent pieds environ. Elle esL solidement assise sur un terre-plein qui s’avance comme un môle dans le Tage, revêtu de murailles et percé par les cinq ou six embrâsures de la batterie cascmatée qu’il renferme. Ce terre-plein porte suspendues au-dessus du fleuve, accrochées à ses angles extérieurs — comme des nids d’hirondelles à la corniche d’un palais — des petites tourelles qui se retrouvent avec leurs caprices marmoréens aux angles du dernier étage de la tour même. L’intérieur de la batterie casematée est d’un aspect très-saisissant. La voûte est supportée par de beaux piliers tout chargés d’ornements exécutés par un ciseau délicat sur des dessins heureusement trouvés. Il y a là des fantaisies mauresques et bysanlines d’un agencement très-original, et, à voir ces nervures dont les profils s’enchevêtrent, ces ehapitaux fouillés et ciselés, ces piliers sur lesquels s’épatent les lignes surbaissées de la voûte, l’on se croi-

rail — si des canons n’étaient là sur leurs affûts . entourés d’un menaçant attirail de guerre— dans la chapelle souterraine d’un riche couvent.

Un balcon règne sur toute la face principale de la tour au premier étage. Ce balcon est d’un travail si souple et si élégant, les détails dont il abonde sont d’une si merveilleuse ténuité, qu’il faut avoir l’œil et les doigts dessus pour se bien convaincre qu’il est de marbre et non de fer forgé et tordu par un de ces artistes serruriers comme il y en a beaucoup à Lisbonne. Il semble que ce marbre a été plié, enroulé, contourné avec autant de facilité qu’on le ferait d’un morceau de métal rougi au feu, et l’on se demande comment de si surprenantes ciselures ont pu braver, sinon les boulets de la flotte de l’amiral Roussin, du moins l’influence rongeuse des années. Le fait est que la tour de Belém, dans tout l’épanouissement de son opulente toilette de • guipure, n’a jamais été ni plus fraîche, ni plus pimpante. Du foudroyant événement de 1831, il ne reste* quant à elle, trace nulle part; l’on a fait avec soin la revue de la parure que venaient d’endommager gravement les boulets français, et, en la réparant partout où il était nécessaire, l’on s’est efforcé de la rendre et plus coquette, et plus belle.

Une galerie circulaire indique le second étage. Elle est à créneaux formés par des écussons portant tous une croix de Malte. Cet arrangement est d’un trèsheureux effet. Sur le sommet de la tour fonctionne le télégraphe qui communique, d’un côté, avec celui que nous avons vu dans l’Arsenal de la Marine, de l’autre,

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avec celui du fort S. Juliao. à rentrée du lleuve. Dans

la tour se trouvent des chambres construites dans le style du monument, et sous le terre-plein régnent des caveaux fangeux qui souvent ont servi de prison. A l’ouest, se rattachant à la tour, une batterie rasante est armée, prête à toute heure à faire feu de ses douze pièces.

J’ai remarqué dans les constructions monumentales, antérieures au tremblement de terre, le même détail se reproduisant un peu partout. Ainsi, dans les ruines du couvent des Carmes, dans la cathédrale, l’on est certain de rencontrer une sorte de corde suivant les contours de toutes les fenêtres ogivales, liant tous les motifs d’une clef de voûte ou ceux d’un chapiteau. A Bclém, cette corde retient, fixées aux angles de la tour, les petites tourelles dont j’ai parlé, et de plus elle réunit fortement la tour au terre-plein. Cela est si vrai, qu’après avoir comme marié ensemble la tour et son annexe, la corde vient se nouer tout naturellement sur l’une des faces de l’édifice, et ses extrémités de marbre tombent négligemment le long de la muraille. -

11 est probable que, dans les monuments religieux, cette corde veut rappeler celle dont les moines ceignent leurs reins, et qu’à Belém, sur ce fort qui semble aller a la rencontre des navigateurs, elle figure les amarres qui font au port la sécurité des marins..

Une inscription constate que c’est sous le ministère du duc de Terceira que la tour a été restaurée. Le duc habite près de là, dans une villa très-agréable, avec la charge de gouverneur de Belém. Le duc de Terceira est

le même qui, sous le nom (le comte de Villastor, commandait dans les Açores les troupes demeurées fidèles au drapeau de dona Maria. Le noyau de ces troupes se composait du 5 me caçadores. Les soldats de ce régiment, en se soulevant à la voix de leurs officiers contre le gourverncmént détesté de dom Miguel , jurèrent de ne couper leur barbe que lorsque le trône de dona Maria serait relevé; le jour de leur entrée à Lisbonne, ces braves avaient tous la barbe leur couvrant une partie de la poitrine. En mémoire de la belle défense du comte de Villastor dans les Açores, dona Maria conféra à ce vaillant général le titre de duc de Terccira. C’est à Terceira que s’étaient réfugiés dona Maria, son gouvernement et sa petite armée.

La restauration de la tour deBelém était commandée non-seulement par la question artistique qui voulait qu’on sauvât un spécimen aussi intéressant de l’architeclure du xyt siècle en Portugal, mais surtout par les souvenirs de grandeur, de prospérité et de gloire qui s’y rattachent. En effet, c’est là que le roi dom Manoel vint donner à Vasco de Gama ses dernières instructions, au moment où le hardi navigateur allait chercher, au travers de flots inconnus, la roule encore

ignorée dos Grandes-Indes.

Limité sur le continent européen par l’Espagne, le

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Portugal ne pouvait songer à s'étendre que du çôlé de la mer. C’est ce - qu’avaient compris tous les princes de la maison d’Aviz, et, dès 1415, après la prise de Ceuta, l’un des fds de dom Juan -I er , l’infant dom Henri, entouré d’hommes instruits, passionné pour les progrès de la navigation , sachant autant de mathématiques que l’on en pouvait connaître à celte époque , cherchait tous les moyens d’étendre la science géographique. Il possédait des revenus considérables comme grand maître de l’Ordre du Christ, et il récompensait magnifiquement les navigateurs qui se dévouaient à l’exploration des côtes d’Afrique. Juan Gonzalez, Zarco et Tristan Yan Texeira se risquèrent les premiers, en 1418, et une tempête leur fit découvrir l'île à laquelle ils donnèrent le nom de Pucrto-Sanlo. Deux ans après, Barthélemy Ferestrello, qui devint plus tard le beau-père de Christophe Colomh, découvrit l’île de Madère. Des forêts immenses, impénétrables, couvraient le sol de la nouvelle conquête ; les navigateurs, bivouaquant sous les arbres, allumèrent du feu pour se chauffer; le feu gagna les arbres, la forêt tout entière s’embrasa, et, pendant sept années, ditron, ce colossal incendie servit de fanal aux vaisseaux qui passaient dans ces parages.

Ces découvertes faites au large n’empêchèrent pas le prince Henri de poursuivre la reconnaissance de la côte occidentale de l’Afrique. Toutefois un obstacle qui semblait insurmontable s’opposait à tous ses efforts. Le nom seul du cap Bojador, si près de nous cependant, glaçait de terreur les marins les plus intrépides,

car au revers de celte barrière, disaient-ils, le ciel et l’Océan sont de feu, et des monstres habitent la terre et les eaux. Personne n’osait se risquer de l’autre côté de cette côte redoutable, et ce n’est qu’en 1 132 que Gil Eanncz parvint à la doubler, s'avançant même à quarante lieues au-delà. La même année, Gonzalho- Velho Cabrai abordait à Santa-Maria, la première des Açores aperçue par les Européens. Enfin, avant la mort de dom Henri, arrivée en 140i, les navigateurs portugais coupaient l’équateur, reconnaissaient successivement toutes les côtes de Guinée, et le commerce de l’or, de l’ivoire et des esclaves donnait une nouvelle impulsion aux découvertes, en répandant dans la nation le goût des voyages lointains. , . "

Cependant dom Juan I er , dom Duarte, dom AfTonso V étaient morts, et le trône de Portugal était occupé par dom Juan II. Moins célèbre que cent autres rois, il n’en fut pas moins un monarque hors ligne. Succédant à un prince faible, il eut à rétablir par sa vigilance et son intelligente sévérité l’ordre troublé dans toutes les branches du gouvernement ; la noblesse montra de l’humeur et conspira contre lui, à l’instigation d’un duc de Bragancc, son parent, et d’un duc de Viseo, frère delà reine; il poignarda celui-ci et. fit trancher la tête à celui-là. Libre alors d’entraves, il songea au bonheur de ses peuples, à leur grandeur, à leur prospérité; il encouragea les marins, excita et récompensa le courage de "Souza, qui trouva le royaume de Congo, celui de Pierre de Covilham et d’Alïonso Païra, s'engagea ni par ses ordres dans la mer Bouge et pé-

nélranl le premier jusqu'à la côte de Malabar, le second jusqu’en Abyssinie; il lit faire ensuite par llartliélcmv Diaz, en 1180, la reconnaissance de la pointe orientale de l’Afrique.

Barlliélemy Diaz, après avoir doublé la dangereuse extrémité sud du continent africain , avait couru pendant 00 lieues au large, jusqu’à l’ile qu'il appela de laCruz; là d’impétueux Courants et des vents terribles vinrent l’assaillit’ et troubler son âme; il crut que la volonté divine s’opposait à ce qu’il continuât sa route; et, rebuté par ces obstacles imprévus, il revint dans son pays, où il ne larda pas à se faire oublier, parce qu’il -n’avait pas poussé ses découvertes jusqu’au point où il devait rencontrer la gloire. Barlliélemy Diaz avait donné à la pointe de l’Afrique, qu'il n’avait su dépasser que d’une manière insignifiante , le nom de Caho-Tormentoso. Juan II n’approuva pas cette désignation appliquée par un marin timide au promontoire qu’il s’était contenté d’entrevoir, et, persuadé que c’était par là que devait se trouver un jour la meilleure route des Indes,, il lui imposa le nom de Bonnc-Espérançç, que l'univers adopta.

Dom Juan ordonna l’armement d’une flotte destinée à uùe exploration plus complète et qui devait à tout prix arriver aux Indes. L’entreprise était grande, pleine de périls et de dangers ; il fallait pour la diriger un homme dont le courage fût sûr, l’intelligence active, et qui comprît l’importance d’une mission aussi fertile en difficultés que riche de promesses pour l’avenir. Dom Juan jeta les yeux sur Vasco de Gama et

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résolut do lui condor les chances diverses de l'expédition.- Mais pendant que l’on équipait les vaisseaux, le roi succomba à la maladie de langueur qui le consumait depuis longtemps.

H eut pour successeur le frère de ce duc de Viseo , qu’il avait poignardé de sa main , et , par fortune, dom Manoel, environné et servi par des hommes prodigieux , fut lui-méme digne d’occuper le trône : ce fut lui qui eut l’honneur d’exécuter ce que son prédécesseur n'avait que projeté, et, dans le mois de juillet 1197, Yasco de Gama, comte de Yidigueyra, mettait à la voile du port de Belém.

Gama, avec trois vaisseaux, montés par des équipages composés de malfaiteurs dont la perte eût été considérée comme, un juste châtiment infligé parla puissance divine à leurs crimes, cingla vers le sud, laissant dans l’est ce que l’on connaissait des bords africains, et dans l’ouest les lies de Madère et celles des Canaries, où les Phéniciens et les Carthaginois ont autrefois entretenu des comptoirs.

Le Camoëns, qui célébra dans une admirable épopée les exploits de Gama, fait en ces termes, raconter, par son héros, le début de son périlleux voyage : « Nous voguions, dit-il au roi de Mélinde, vers ees mers inconnues qu’aucun navigateur n’avait encore sillonnées. De 1 riantes lies en décorent Centrée; sur la gauche apparaissent les montagnes et les cités de l’ancien royaume d'Antée, sur la droite, les flots vont se confondre .avec l’horizon, ou baigner peut-être un autre univers. »

Les vents favorables ne manquant point auxPortugais en celle occasion suprême, ils s’élancèreut vers la mer sans extrémités, et ils ne furent pas, dans leur aventureuse expédition, pris par les calmes, dont la brûlante inaction est plus à craindre que les tempêtes, et dont les régions intertropicales sont habituellement affligées aux approches de la ligne.

Au commencement de novembre, l’escadre arrivait dans une baie à laquelle les Portugais donnèrent le nom de Sainte-Hélène, la patronne du jour. Peu après, ils mettaient à la voile, et, bientôt ils doublaient le promontoire fameux qui, pour être lepointculminant du voyage, n’en était cependant pas le terme. Après le cap de Donne-Espérance vint celui des Aiguilles, et Gaina se trouva rendu à l’endroit que Barthélemy Diaz n’avait pas osé franchir. - '

A l’aspect du nouvel Océan qui s’ouvre à la suite de la mer immense que les Portugais viennent de traverser , le chantre de Gama , qu’on sait avoir fait le même voyage, peint en traits imposants le magnifique épisode qu’on va lire. La nuit est silencieuse et sereine,' les vaisseaux fendent paisiblement les ondeS, des guerriers assis et veillant sur la proue, voient tout-à-coup un sombre nuage obscurcir le front des étoiles :

« La mer ténébreuse, raconte le poète, fit alors entendre un bruit semblable à celui des flots quand ils se brisent contre les rochers. Dieu puissant! s’écrie Gama, de quels malheurs sommes-nous menacés? Quel prodige effrayant m’offrent ce climat et ces flots? C'est

ici plus qu’une tempête. Il disait à peine : un spectre immense, informe, s’élève au-devant de la Hotte. Son attitude est menaçante, son air farouche, son teint paie, sa barbe épaisse entremêlée d’algues ; sa chevelure est chargée de coquillages et de- graviers ; sous d’obscurs sourcils ses yeux roulent étincelants, et sa taille est celle d’un colosse. Il parle, sa voix formimidable semble sortir des gouffres de Neptune. A son aspect terrible, à ses rauques accents, le front des guerriers se hérisse : un frisson d’horreur les saisit et les glace. «0 peuple, crie-t-il, le plus audacieux des peuples 1 Il n’est donc plus de barrières qui vous arrêtent; et vous osez pénétrer dans ^immensité de ces mers sacrées dont je suis le gardien, dans ces mystérieuses mers qu’une nef étrangère ne profana jamais, et dont l’entrée m’est interdite à moi-même ! Vous prétendez arracher à la nature des secrets que ni la science, ni le génie n’avaient encore pu lui ravir! Eh bien! mortels téméraires, apprenez les maux qui vous attendent sur ces plage» orageuses et sur ces terres lointaines où vous allez porter vos fureurs. »

Le géant des mers, Adamastor, dit ajors à Gama les. fléaux que doit amener à sa chère patrie la découverte dont il s'énorgueillit déjà; il lui raconte sa propre histoire , se reconnaît vaincu par le génie de l’Europe et disparait.

Gama, au milieu de périls sans cesse renaissants, en lutte constante soit avec ses équipages mutinés, soit avec les éléments en furie , se montrait toujours, quoique lui-même fatigué et souffrant, au-dessus de fouie

faiblesse, do tout découragement. Il tourna la proue de ses navires vers le Nord , longea les côtes si rudes de la Cafrerie et du Notai, et s’arrêta à Sofala, où ses hommes que le scorbut rongeait, purent enfin prendre quelque repos et trouver quelques soulagements. En mars, la fiolte expéditionnaire continua son mouvement vers le Nord, en suivant la côte orientale de l’Afrique, et toucha à Mozambique; puis elle atteignit Monbaze, sans avoir perdu de vue la côte du Zanguebar, et parvint à Melinde, où le chef portugais noua quelques relations utiles et avantageuses.

Le roi des Mélindiens reçut les Portugais avec distinction et leur prodigua des fêtes. Toutefois, les délices de ces lieux ne pouvaient captiver Gama ; une vaste mer lui restait à franchir ; des vents .propices l’invitaient au départ. Il prit là un pilote habile qui connaissait la roule des Indes; il gouverna au Nord-Est, laissant derrière lui la côte d’Afrique , passa entre les Laquedives et les Maldives, et, le 20 mai, ébloui, transporté, ivre d’orgueil et de bonheur, il jeta l’ancre dans le port de Calicut. Il avait louché les Indes, sa mission était ticcomplie t Aussi, pressé de rapporter à son roi la nouvelle de ses succès, Gama, ayant repassé par les mêmes roules, était de retour à Lisbonne au mois de septembre Ü99. Manoel, du haut de la Pena de Cintra, consultait chaque jour l’horizon, afin d’être le premier à signaler le retour de l’aventureuse expédition. Il reçut Vasco de Gama avec joie, le combla de titres, d’honneurs et de richesses, et voulut le garder à sa cour.

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