EN LOIRE
Le moment du départ est venu et celui des emplettes est en même temps arrivé.
Vraiment l’on ne saurait rentrer chez soi les mains vides. Il faut, de toute nécessité, rapporter du lointain pays quelque objet qui s’y fabrique et s’y façonne, intéressant peut-être parce qu’il est réellement fait avec goût et d’une main habile, mais surtout parce qu’il révèle des procédés et des usages qui ne sont pas les nôtres, parce qu’il porte en soi un franc parfum d’origine étrangère. Ce qui va suivre sera donc, à ce point de vue, bon à connaître pour le voyageur ; car à Lisbonne, si l’on s’informe, on apprend qu’il n’y a rien à emporter, puisque tout vient directement d’Angleterre ou de France. Au premier abord, ce renseignement peut bien paraître juste ; mais à l’examen, en cherchant un peu, l’on arrive à reconnaître qu’il n’est pas absolument exact, et même qu’il est possible de se faire une pacotille capable de satisfaire, au retour, plus d’une curiosité.
Ainsi, dans la rua do Ouro, l’on trouve, chez les
joalliers. des bijoux donl nos élégantes de France, pour peu qu’on leur en apporte, se pareront avec plaisir. Ce sont des agrafes, des broches, et surtout des anneaux d'oreille d’un très-bon style. On sent que l’Arabe a passé par lû. Ces bijoux ont, en effet; cet aspect mâle et trapu qui n’exclut pas toutefois une certaine élégance, èt qu’on retrouve en général dans toutes les œuvres des artistes orientaux. C’est un peu massif, mais le travail d’ornementation est extrêmement fin et délicat; l’or en est très-pur : il est marqué à un titre plus élevé que le nôtre. La première fois que je vis ces anneaux, ils pendaient aux oreilles bistrées d’une belle pêcheuse; je fus frappé de leur apparence, et je voulus en avoir de semblables. En France, ces boucles d’oreille auront un succès général.
A l’angle des rues de Sacramento et du Chiado, -il y a toute une collection de statuettes fort bien faites, modelées avec infiniment d’esprit et de charme. Ce sont les costumes populaires du Portugal : il y a des agoadeiros — porteurs d’eau , — des pescadores — pêcheurs, — des rusticas t— paysannes, — des hortelaos — maraîchers , — des monges — moines; des hommes, des femmes, des enfants, de tous les états, de toutes les conditions, dans leurs habits nationaux, chaussés ou pieds nus , isolés ou groupés, propres ou sales, allant, criant, chantant, dansant, travaillant , et cela avec une vivacité de gestes , une expression de physionomie qui en font autant d’œuvres d’art remarquables. C’est à Porto qu’on les modèle, et il parait que , le débit en est grand.
En allant au marché de la place Figuiera, on peut passer, si Ton vient de la place Dom Pedro, dans la rue Biterga. Tout le long de cette rue habitent des vanniers dont il faut voir les curieux produits. Ces artisans tissent, avec des fils d’aloës du Brésil, des paniers, des ' corbeilles, des plateaux, des boîtes, des plumeaux, des sacs fort jolis; il y en a de toutes les formes; il y en a de toutes les couleurs : des bleus, des jaunes, des roses, des verts, des blancs ; il y en a même qui sont de toutes les couleurs à la fois, et, en vérité, cela est très-ingénieusement arrangé. On peut acheter également des vastes paniers très-commodes pour certains travaux agricoles. Au marché Figuiera, l’on fait empiète de fruits: — ils côurent toutefois le risque de se gâter pendant le voyage; —et les produits d’une poterie rouge, dont les beaux profils viennent directement des Maures, offrent trop de séductions pour qu’on y puisse longtemps résister. Leur principale vertu est de garder les boissons longtemps fraîches.
Si l’on veut 'rapporter des vues de Cintra, de Beléin et de Lisbonne, dans la rue de l’Arsenal, il y a des magasins où l’on vend fort cher des estampes très-mauvaises. Les cigarres sont détestables ; il n’y faut pas songer; mais, en revanche, chez Jeronymo Marlins, rue doChiado, 19, l’on s’approvisionne d’excellents palitos.
Le palito est un cure-dent qui se fabrique par millions à Coïmbre avec du bois d’oranger; c’est fin, léger, flexible, et l’on en use volontiers quatre ou cinq par repas.
Si l’on ajoute à ce bagage les fleurs que l’on n’a
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pas manqué de cueillir à Vigo, au pied du château del Castro; si on l’augmente des iris et des verveines provenant du parc royal de Cintra, et des morceaux de liège détachés du réfectoire du couvent de Santa-Cruz ; si i’on y joint encore unecapa — bariolée, par bandes, des couleurs les plus vives et les plus criardes, toute garnie de glands et de poupons de laine, pareille â celles que portent les muletiers espagnols et portugais, — l’on possédera, rentré au logis, les moyens d’avoir une bonne posture en face des désirs amis qui pourront se manifester.
Tout à l’heure j’étais à la veille du départ ; maintenant le moment est venu de s’embarquer pour joindre la Ville -de- Lisbonne, qui chauffe en petite rade.
Les bagages sont confiés aux épaules robustes de gentilshommes galiciens ; un dernier regard est jeté sur ces places, ces rues, ces monuments et ces calçadas macadamisées; nous apercevons du coin de l’œil le changeur, héros d’un des chapitres de ce livre, et notre embarcation prenant le large, nous nous séparons de tous ces bons Portugais, si complaisants, si bienveillants et de si agréables relations.
Au bout d’un quart d’heure nous rallions le Paquebot. Nous nous installons gaiement sur lé pont où nous retrouvons le capitaine Aude — toujours actif, toujours empressé auprès des passagers, toujours préoccupé de ses devoirs, — et son second, M. Guérin, — un autre brave et loyal marin. — Nous' faisons ensuite connaissance avec nos nouveaux compagnons de route. C’est un Musse, c’est un Anglais, qui reviennent dp
Madère, où ils étaient allés se remettre des suites de la première campagne de Crimée; ce sont des Brésiliens et des Brésiliennes, des commis-voyageurs, des artistes, des hommes.de science et de savoir, des danseuses, des actrices — accompagnées de leurs chiens, suivies de leurs honorables mamans, — enfin c’est un coiffeur qui se prétend, sans rire, descendant direct d’un héros chrétien, couronné roi de Jérusalem. — Oh ! grande ombre de Godefroid de Bouillon, tu dois tressaillir de honte et d’indignation en entendant proférer un pareil blasphème ! En un tour de dunette nous avons terminé notre revue, et la cloche de M. Richard — un fameux restaurateur en vérité, qui nous fera sans peine oublier les exploits culinaires de Madame Radegonde, notre hôtesse de la rue Nuova do Carmo, — nous annonce le premier des quatre repas du bord.
Le paquebot est en roule. Lisbonne s’efface ; Belém, S. Juliao, Cascaes, le cap Roca, Cintra, Jes montagnes bleuâtres de la sierra, tout se perd dans les brumes indécises de l’horizon nous sommes en plein Océan.
Voici le rapport technique que le capitaine Aude fit de notre voyage de retour. Je le trouve dans le numéro du journal de Nantes V Union Bretonne , publié le jour même de notre arrivée en France :
Je suis parti de Lisbonne le fl à destination de Nantes,
à 8 heures t/4 du malin, avec marchandises et 53 passagers.
J’ai laissé sur rade le vaisseau français le Prince-Jerome , venant de Toulon et devant aller à Brest.
Jusqu'au cap Finistère, que j’ai doublé le 1 5, à 9 heures du
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soir, j’ai toujours eu le vent de Nord, grande brise, avec la mer très-grosse. Depuis lors, le vent à hâté l’Est-Nord-Est, petite brise cl la mer très-houleuse.
Le l?, à 8 heures du malin, par 45" 04’ lal. Nord et 70" long. Ouest, j’ai parlé au trois-mâts Sarah, sic Nantes -, tout allait bien à bord.
Le <8, à une heure du matin, mouillé à Saint-Nazaire.
Aux premières clartés du jour, la marée se fait; le navire peut donc s’engager dans la Loire.
Ce n’est plus le ciel limpide du Portugal, ce ne sont plus les flots transparents du Tage; des nuages gris courent au-dessus de nos têtes, et ces prairies basses et plates , voilà les rivages du fleuve *limoneu\ sur lequel nous naviguons.
C’est vrai cela, mais nous sommes en France, et, appuyée sur des sombres massifs de pins, simple et sans effort de parure, je vois la Cruaudais. Il n’y a pas pour moi dans tout le pays de Cintra, de quinta aussi belle que cette petite maison aux murs blancs et au toit bleu, assise à mi-côteau, au milieu d’un vert gazon ; elle est percée de dix fenêtres — cinq en haut, cinq en bas, pas davantage ; — à droite et à gauche ce sont de beaux arbres que j’ai plantés, et que j’ai vu grandir branche à branche, feuille à feuille ; des allées conduisent au logis, en décrivant au travers des prairies de longs circuits ; partout il y a de l’air, de l’ombre,