‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 25 sur 26 · A PRAÇA DO CAMPO DE SANT’ANNA · texte numérisé non relu

A PRAÇA DO CAMPO DE SANT’ANNA

Bravo, bravo lourot bien frappé, magnifico cuvaileiroi bravo Sancho, enfant intrépide, capinha sans peur et sans reproche, tout ruisselant de broderies d’argent sur ton costume de velours bleu clair ! bravo,

L1SU0NNK.

vaillants bandarilheirus, Cadete et Mendonca, Poix in ho et Dotas, qui, la jambe tendue, le pied agile, l’œil attentif, la main preste, vous faites un jeu de la fureur du vaillant animal !

Qu’il fait beau voir le taureau s’élancer dans l’arène!

Le voilà, il bondit, il part comme un boulet, et s’arrête soudain. Il frappe la terre et laboure profondément le sol de ses pieds impatients ; sa queue s’agite ■» et coupe l’air en sifflant; il pousse un rugissement prolongé : c’est une menace formidable, et malheur à celui qu’il va choisir: s’il l’atteint il sera du coup mis en morceaux. Mais le noble animal ne saurait hésiter longtemps ; il a deviné le plus audacieux : il s’apprête, il accourt, se met à bonne portée, se ramasse, s’accule sur les jarrets, et, les cornes en avant, se jette tout d’une pièce sur Bittencourt, le cavalleiro. Celui-ci évite le choc et plante au beau milieu du cou du taureau un long javelot. Sonnez, sonnez, clairons ! retentissez, fanfares! hurrah et bravo pour le cavalleiro : le taureau a reçu sa première blessure.

Maintenant que la partie est engagée, que les hostilités sont commencées, à l’œuvre, capinhas et bandarilheirûs, sus, sus à la bête !

Comme il est harcelé le taureau, comme il est assailli de tous côtés ; il va de l’un à l’autre ; il ne peut s'attacher à aucun. Celui-ci le frappe et s’esquive, celui-là le blesse et se sauve, cet autre est poursuivi, serré de près, la retraite est coupée, il va être atteint, éventré. . ... la muraille s’ouvre pour recevoir le capinha, tandis que l’animal s’acharne inutilement sur les po-

teaux de la barrière. Cet autre encore, c’est Peixinho, qui laisse arriver jusqu’à lui le monstre aveuglé par la fureur..... Dans l’assistance, tous les cœurs battent, toutes les voix se taisent; la foule haletante regarde, penchée sur la lice, sans proférer ni un cri, ni un mot; le silence est effrayant... Le taureau baisse la tête, et le bandarilheiro, mettant un pied sur le front de l’animal, se laisse enlever, léger comme une plume, et retombe d’un mouvement leste et gracieux dix pas en arrière. Et Botas, ne va-t-il pas, par sa folle témérité, payer pour tous? Il reste là, et le taureau d’un bond est sur lui ! Sancho, le brave petit, se précipite plus rapioe que la pensée, une écharpe à la main, et la béte trompée par cette étoffe agitée devant lui, quitte la proie pour l’ombre et déchire à coups redoublés la fallacieuse ra/)a qu’on lui abandonne, pendant que Botas gagne du terrain. Alors sa rage n’a plus de bornes : il fait des sauts immenses; ce ne sont plus des bonds, ce sont des mouvements horriblement désordonnés; il écume, il hurle, il ne sait où aller, à qui s’en prendre de ces blessures qu'on lui fait à tout instant, de ces javelots aigus dont on le perce et qui restent accrochés à ses chairs palpitantes, de ces plaies, de ces déchirures qui saignent et lui causent des douleurs atroces. 11 pousse par ici — rien, — il pousse par là — rien encore, — il se retourne et il frappe — rien, toujours rien, le vide — toujours le vide ! — C’est Mendonça ! — Mendonça, calme et bien campé sur ses jarrets d’acier, d’un pas de côté, quelquefois d’une simple cambrure de reins, l’évite et lui attache d’une

main agile et terme un vingtième dard au garot. —

> Bravo ! — Éperdu, il court sur Cadete. — Cadete se jette à plat ventre, et le taureau emporté par son élan, passe au-dessus du bandarilheiro sans môme y toucher. — Bravo. — > Kusso et Callabaça font aussi d’admirables prouesses : ils l’attendent , le pied solide, le cœur résolu ; ils le joignent, le saisissent par les cornes, et les voilà qui se laissent aller à tous ses soubressauts, courant, galoppant, roulant, se relevant et bondissant avec lui. — Bravo, bravo! — Qu’il est beau le taureau dans ces dernières convulsions, dans ces suprômes transports ! mais qu’ils sont plus beaux encore ces hommes souple», minces, fringants et pailletés sur toutes les coutures, qui rendent, à force d’audace ingénieuse, d’adresse et de sangfroid , inuliles et vaines les colères de l’indomptable b ôte 1

Il est donc vaincu, le terrible et le fort; désormais on l’approche, on le touche, on l’ensanglante impunément d’une centième blessure; la foule des galeries et <jes loges dos logares et dos camaroles. — l’accable de huées et de sifflets; les bandarilheiros l’insultent, le raillent, l’outragent ; les capinhas te narguent et le bravent, le cavalleiro le provoque; peines perdues, on ne saurait l’émouvoir et le ranimer. Il se traîne d’un pas grave et mesuré par l’arène ; étourdi, il ne voit plus rien, il n’entend plus rien; de la scène affreuse dont il a été tout-à-l’heurc le héros et la victime, il ne veut plus tirer vengeance sur personne; son œil est hébété et terne, sa démarche lourde et sans menace; il est

épuisé, il souille bruyamenî, il est arrivé au bout de

ses forces.

Non pas encore, et il va lutter de nouveau plus furieux que jamais. Sancho — il a douze ans à peine ce courageux bambin — s’enveloppe d’une capa rouge et se met résolument à deux pas, en face du taureau, dont les pieds touchent presque les siens. A la vue de cette couleur éclatante, toute la rage de l’animal se réveille, et cette fois qui sait si du dernier épisode du combat il ne sortira pas vainqueur, mêlant le sang de deux ou trois ennemis à celui qui coule ù flots de ses flancs déchirés? Il tombe de tout le poids de sa fureur

sur Sancho ! Celui-ci, aussi prompt que l’éclair, a

déroulé la capa, et, le corps incliné en avant, la présente seule aux coups de l’animal; Sancho s’enveloppe de nouveau, et le taureau lui livre un second assaut aussi infructueux que le premier; vingt fois l’enfant recommence, vingt fois ce vaillant brave la mort, qui est là à moins d’un pas, à la largeur d’une main, à l’épaisseur d’un fil, vingt fois la hôte en délire se laisse tromper et vaincre. Puis elle court, masse monstrueuse, insensée ; elle bondit à dix pieds du sol ; elle tourbillonne à tort et à travers; tant d’impuissance l’exaspère, elle est folle de désespoir et de douleur, et douze ou quinze hommes qüi se jettent à la fois à sa lôte, qui la saisissent par les jambes, par les oreilles, par les cornes, qui se cramponnent à sa queue, à ses naseaux, à sa peau rougie, parviennent à grand'peine à la dompter et à la mettre dans l’impossibilité de nuire. C’est le dernier acte. Il a été plein d’émotions et de terreurs ;

car ces hommes ont roulé plus d’une fois à terre, ont reçu plus d’un coup furieux, plus d’une blessure cruelle. Ccuxkû ont tenu bon : on les a applaudis et récompensés; ceux-là sont tombés inanimés ou se tordant dans la douleur : on les a ramassés sans plus de façons et portés à l’hôpital.

Pour que le taureau rentre dans son écurie, on lâche dans l’arêne un troupeau de bœufs ; le taureau se mêle à eux et quitte, tranquille et doux, le théâtre de sa défaite.

Par le récit qu’on vient de lire on voit que les combats de taureaux diffèrent essentiellement, à Lisbonne, des corridas espagnoles. En effet, le cavalleiro représente à lui tout seul les sept ou huit picadores qui attaquent le taureau dans les cirques d’Andalousie ou d’Aragon, et il n’y a pas de matador ou spada terminant la lutte, en plongeant dans le cœur de l’animal l’épée dont est armée sa main droite. Il n’y a pas de pièce d’artifice à l’extrémité des javelots que les bandarilheiros fixent dans les chairs du taureau , et à un moment donné celui-ci ne se trouve pas entouré de feu, de flammes et de fumée ; il n’y a pas non plus de chevaux encornés, courant encore avec une partie de leurs intestins pendant et traînant dans la poussière ; les cornes des trnros portuguezes sont garnies de boules de cuir rembourrées, et c’est tout au plus si un homme est foulé aux pieds, lancé en l’air, étouffé le long de la balustrade; enfin le vaincu, puisqu’il se retire vivant dans son écurie, n'est pas traîné hors de l’enceinte, sur une claie, par un attelage de trois che-

vaux magnitlquement harnachés. Les hommes y risquent bien un peu leur vie ; trois ou quatre, par chaque séance, peuvent, il est vrai, se trouver avec un membre ou des côtes brisés , et un ou deux tout près de rendre l’âme , mais au moins l’on ne compte pas huit taureaux immolés et vingt chevaux sacrifiés.

A la praça do campo de SaufAnna, il y a ce qu’on appelle des intervalleiros. C’est un exercice fort dangereux pour ceux qui y prennent part, mais qui divertit singulièrement l’assemblée. D’abord, il est bon qu’on sache que ce sont des nègres qui jouent les rôles de clowns et de soulïres-douleur. Le cirque est vide; ils se placent dans des fauteuils, un dard à la main ; on lâche le taureau ; celui-ci arrive d’un bond, baisse son énorme tète et fait voler le fauteuil en éclats. Si le nègre a planté en môme temps son javelot, et si, se jetant à terre, il n’a pas été atteint par le taureau, le coup est bon et l’on bat des mains. Lorsque le nègre s’est jeté à terre, il ne doit bouger que lorsqu'il est sûr que la béte est déjà loin. Le taureau ne revien! pas sur lui, parce qu’il le croit mort; mais si le plus petit mouvement trahissait la vérité, le nègre pourrait très-bien ne pas sortir vivant de l'arène. Une autre fois, un nègre se met dans une barrique sans fond ; le . taureau à coup de cornes la fait rouler rapidement, aux plus grands éclats de rire du public : c’est au mieux tant que l’animal frappe sur le plein de la barrique ; mais si, par fantaisie, il vient à donner de ses longues cornes dans le vide des extrémités, le nègre alors est bien heureux

s’il ne reçoit pas de douloureux horions. El la foule de rire plus fort.

Avant de commencer la corrida, le cavalleiro, vêtu à la mode française d’il y a soixante ans, monté sur un superbe cheval empanaché qu’il manie avec beaucoup de grâce et d’élégance, entre dans la lice, accompagné de tous les hommes à pied qui doivent avec lui prendre part à la fête. Il salue trois fois, le roi d’abord — si le roi honore la séance de sa présence, — et l’assistance ensuite; il fait plusieurs voltes et demi-voltes , exé- cute quelques airs de manège et se retire pour monter un autre coursior d’un moindre prix, mais mieux fait aux exercices du combat. Ordinairement quinze ou dix-huit taureaux sont lâchés successivement dans le cirque. Après chaque combat, le roi jette, de sa loge, des pièces de monnaie aux vainqueurs. Lorsque le spectacle est fini, le cavalleiro reparaît avec le môme

cortège, et prend congé du roi et du public en grande

cérémonie.

Pendant les luttes, des bandas mareïaes de caçadores et à'infanteria exécutent les morceaux les plus bruyants de leur répertoire. Toutefois, elles ne commencent leurs joyeuses fanfares que lorsque le taureau a reçu un premier javelot (1).

(l) Le prix des places est fixé ainsi qu’il suil : Une grande p>cmière loge coûte 4,5 0 rcis et une petite 2,400; une grande seconde loge, et une petite, 1,920; une stalle — cadeira — üOO; une place (Je galerie, à l’ombre — logares (la sofobra, 4ïO; au soleil — ito sol — 2 iü. , .

Le public de toutes les classes de Lisbonne est Irèsfriand de ce genre de divertissement; il y accourt en foule tous les dimanches ; c’est-à-dire, toutes les fois qu’une affiche annonce cèpoviposo, magnifico e sublime espectaculo, on peut être certain que les nobres , generosos e magnanimos Lisbonenses viendront des coins les plus éloignés de la cité, au campo de Sant’Anna.

Je viens de dire quels sont les principaux théâtres qui attirent à Lisbonne les Portugais et les étrangers. Il est d’autres direrlimentos ; mais je n’en parlerai que pour mémoire. Ainsi, le Circo de Madrid — situé dans la rue orientale du Passeio publico, pour les danseurs de corde et les artistes qui ne voient rien au-delà ni au-dessus des quatre souplesses du corps, qui enlèvent quarante kilos à bras tendu, avalent des sabres et se font casser des pierres sur le ventre; — ainsi le théâtre de la Praça do Salitre — ouvert aux exercices la tête en bas, les jambes en l’air, aux jocrissades, à la farine de. Pierrot, et aux coups de balte du malin Bergamois — spectacles qui n’ont rien de national, ne sauraient nous arrête!' même un instant.

Nous ne ferons pas une pause plus longue au Jardim Chincze , qui n’a de chinois que son litre et la typographie barbare de ses affiches. Dans cette Chaumière au très-petit pied , l’on joue des airs de dansé, mais l’on ne danse pas ; la société du quart de

monde y va d’habitude, mais ne s’y installe guère; les dames de l’étage supérieur, soit du demi-monde, y vont quelquefois, mais n’y restent pas longtemps. Quant aux gens comme il faut, ils se gardent d’y paraître, et si, par aventure, ils s’y fourvoient, ils se sauvent au plus vite. C’est laid et surtout ennuyeux.

Nous entrerons et nous ferons un tour de jardin dans la Floresta Egypcia. Voilà un grand établissement bien tenu, bien soigné et conçu sur le patron de Mabile... moins le luxe, la foule, l’animation, la gaieté et l’orgie. 11 y a de grands arbres, de nombreux bosquets, de belles terrasses, des sphinx et des statues de Memnon aux angles de toutes les allées. Il y a une salle ' de spectacle — une bombonnière de cristal — où l’on joue assez mal des pièces médiocres ; il y a des kiosques pour les rafraîchissements et un orchestre qui exécute — exécute est bien dit — la Marra de Meyerber aux Flambait — pour copier le style et l’orthographe de l'affiche; — il y a des salons tapissés de sujets bretons, où l’on ne danse guère: — décidément la danse n’psl pas ce qu’on aime le plus à Lisbonne. — Il y a aussi des montagnes russes très-fréqucntées, des tirs au pistolet, des jeux de quilles hollandais, des billards anglais, et encore des tourniquets, des chevaux de bois, des balançoires, et le reste. Enlin on y tire des feux d’artifice, et c’est là un passe temps agréable, car en vérité les Portugais sont des pyrotechniciens de premier ordre.

Ils sont de beaucoup nos maîtres à cet égard; ce n’est certainement pas à Paris qu’on lance des fusées et des serpentaux aussi clairs, aussi brillants, aussi pro-

longés, que l'on oblient des combinaisons, des croisements de feux aussi ingénieux, aussi bizarres, aussi heureusement trouvés. C’est de Coïmbre que viennent les meilleurs artificiers.

Voilà le plus grand attrait que puisse offrir la Florent a Egypcia. Habitués que nous sommes à la pompe du Jardin d'hiver, du Château d’Asnières, de l’hôtel d’Osmond et de Mabile, au mouvement, aux splendeurs, aux Ilots de lumières, aux toilettes insolentes des femmes à la mode, à l’entrain de nos orchestres, à la merveilleuse et incomparable élégance des bals de Paris, nous trouvons froide, mesquine, terne, fade cl triste la Floresla, avec ses sphinx et ses Memnons blanchis à la chaux, ses allées et ses bosquets déserts.

Page 1