‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

OS MONUMENTOS.

Désormais que j’ai parlé — un peu à vol d’oiseau — de Lisbonne au dehors et au dedans, il convient de s’arrêter ici et là, où besoin sera, et toutes les fois qu’un intérêt artistique, scientifique, historique, politique ou statistique conseillera de fixer un instant notre tente. Ce qui va suivre- n’est donc pas une promenade sentimentale, où la philosophie rêveuse viendra mêler ses visions douces et consolantes, lorsqu’elles ne sont pas chimériques, aux réalités souvent brutales du passé et du présent, aux espérances presques toujours trompées de l’avenir. Non, c’est tout simplement une course aux choses curieuses, aux objets dignes de remarque et d’attention, aux monuments enfin qui parlent toujours si haut dans l’histoire, puisque les premières assises de leur base aussi bien que les pierres extrêmes de leur sommet, consacrent des mémoires, conservent des souvenirs qui seraient, sans elles, depuis longtemps effacés. Qui connaîtrait Chéops cl Chéprem sans les

pyramides audacieuses qui ont sauvé leurs noms de l’oubli, pour les livrer aux derniers âges de la postérité? Ainsi, je pars pour ce nouveau programme.

PAI.ACIO DAS NECESSIDADES.

C’est la résidence ordinaire du roi et des princes de Portugal.

Il y axait autrefois en cet endroit un ermitage placé, aussi bien que les terrains des environs, sous le patronage de Nossa Senhora das Necessidades. Le roi dom Juan Y fit l'acquisition de l’ermitage et des terrains, et, dès 1743, il commença les constructions d’un palais destiné, dans sa pensée à devenir l’habitation des princes .étrangers lorsqu'ils visiteraient Lisbonne. En môme temps, il décida que de vastes bâtiments seraient élevés, contigus au Palais, pour y établir un couvent de religieux de l'ordre de Saint-Philippe de Néri. Dom Juan était un ardent constructeur de maisons conventuelles, et c’est lui, au risque de ruiner le trésor de la couronne, qui entreprit et acheva l’établissement de Mafra, dont j’ai parlé plus haut. Le fait est que ce prince calcula si mal avec les finances dont il pouvait disposer, que, sous son administration sans règles et sans principes, tout dépér it, tout marcha vers une ruine complète. Après avoir prodigué aux moines et au clergé de ses Etats des

trésors immenses; après avoir enfoui -dans des monastères et consacré à des folies mondaines et hors de toute morale des sommes incalculables ; après avoir fait passer à Rome plus de cinq. cents millions de francs, il mourut si pauvre que, pour subvenir aux frais de ses funérailles, il fallut contracter un emprunt. Dom Juan V resta pendant quarante ans sur le trône, et ces quarante années ne furent qu’une longue période de décadence.

L’Académie royale des sciences résida pendant quelque temps dans ce palais, et c’est là que les Cortès constitutionnelles de 1821 tinrent leurs séances.

Les derniers rois qui ont habité le palais das Necessidades ont beaucoup ajouté à ses embellissements ; on remarque surtout une fontaine et un grand obélisque monolithe. Le palais renferme plusieurs curiosités, entre autres une très-belle bibliothèque et un musée remarquable.

Le palais est entouré de splendides jardins. Du reste, le site est admirable : la vue qui s’étend jusqu’à l’embouchure du Tàge et sur la rive gauche du fleuve, le palais d’Ajuda qui se présente au sommet d’un riche amphithéâtre, le mouvement maritime de la rade, tout concourt à rendre le palais et le parc das Necessidades un séjour digne des rois de Portugal.

J’ai dit plus haut que les Cortès de 1821 s’étaient réunies dans le palais das Necessidades. Cette année est une date considérable dans l’histoire du Portugal, puisque c’est celle du retour à Lisbonne, au milieu des

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idées de liberté enfantées par la révolution française, de dom Juan VI, depuis 1807 retiré au Brésil. Prince sans énergie et presque sans lumières, élevé dans Flia— bitude de pratiques superstitieuses, dom Juan fut toute sa vie le jouet des événements ou des intrigues qui le jetèrent du Portugal dans le Brésil, du Brésil dans le Portugal, et qui le firent alternativement roi constitutionnel et monarque absolu.

A propos de dom Juan VI, il n’est pas inutile de tracer ici un profil du règne tourmenté de ce prince.

Napoléon venait de conclure avec le prince de la Paix un traité ayant pourobjet le démembrement du Portugal. Cette convention signée à Fontainebleau, le 27 octobre 1807, stipulait en faveur de Godoï, l'érection de l’Alem- Tejo et des Âlgarves en principauté souveraine. C’était, comme on le voit, la ruine de la maison de Bragance qu’avait arrêtée la politique de l’empereur et celle des envoyés du favori de la reine d'Espagne. L’armée de Junol était aux portes de Lisbonne, le péril augmentait d’heure en heure ; dom Juan, régent du rpyaume depuis la démence de dona Maria P*, reconnut promptement l’inutilité de toute résistance ; dans une proclamation affichée sur Tes murs de la capitale, il annonça sa détermination de transporter en Amérique la reine, sa famille et sa cour, et de fixer sa résidence à Bio-de-Janeiro, jusqu’à la conclusion de la paix générale. Le 27 novembre, la famille royale quitta le palais de Quélus, vint à Belém, et,, au milieu d'une foule éplorée, s’embarqua sur la Hutte portugaise réunie et armée à la hâte. La consternation était géné-

raie ; jamais un peuple ne ressembla davantage à une seule famille ; on eût dit. que chacun allait perdre son ami, son fils, son père. Les princes de la maison de Bragance étaient bons, simples et populaires, et on les aimait autant par réflexion que par tradition. La flotte ne put mettre à la voile que le 29, et, le 7 mars de l’année suivante, après une traversée pénible, elle entrait dans le port de Rio-de-Janeiro.

Dom Juan, en arrivant au Brésil, éleva celte vaste et riche colonie portugaise au rang de royaume, conféra le litre de prince royal à son fils aîné doni Pedro, et, à la mort de la reine Maria, en 1810, prit le titre de roi de Portugal sans pour cela quitter la capitale brésilienne. Toutefois, lorsqu’il apprit qu’un cri de liberté, sorti de Porto le 21 août 1820, venait de retentir jusqu’à Lisbonne, il s’apprêta à se rendre sur les lieux afin d’arrêter' les progrès do l’insurrection dans la métropole.

Pendant qu'il songeait au départ, la même étincelle qui embrâsait le Portugal incendiait le Brésil, et, à la suite d’une sédition violente, à grand’peinc contenue par dom Pedro, le roi se vit contraint d'accorder à ses sujets d’Amérique les mômes prérogatives libérales qu’il sc proposait de combattre dans la mère-patrie, mais qu’il jura, le lendemain même de son arrivée à Lisbonne, le 4 juillet 1821, de respecter et de défendre.

Plus tard, le 2 juin 1823, sous l’influence du parti rétrograde que dirigeait sou second fils, dom Miguel, après avoir résisté un instant, il fut forcé de s’écrier en monarque faible et docile qu’il était: « Puisque.

vous le voulez, puisque la nation le veut, vive le roi absolu t » Puis il ajouta : « Pourquoi me forcera signer Barrât de mort de cette pauvre Constitution qui faisait tant d'heureux, et que moi-même j’aimais déjà tant! »

A peine le parti de dom Miguel est-il aux affaires que la terreur règne dans Lisbonne, où l’arrestation des hommes les plus éminents se succède sans relâche. Le roi comprend qu’il ne sera bientôt plus assez fort pour comprimer le volcan près de faire irruption, et, afin de conjurer l’orage, cédant aux bons avis de M. Hyde de Neuville, ambassadeur de France, il se décide à mettre un terme aux violences inouïes de la faction miguélisle. Mais il est captif dans son palais de Bemposta, dont l’accès est interdit au corps diplomatique. M. Hyde de Neuville se rend alors au palais, cerné par les troupes rebelles, et, sur le refus qu’on lui fait de l’introduire sans un ordre de dom Miguel, il déclare que l’Europe ne reconnaît que le roi. « Songez bien, ajoute-t-il, à ce que vous faites! On pardonne aux fils de roi qui s’égarent; on pend leurs complices.» Déconcertés par cet acte de fermeté , les troupes ouvrent passage à M. Ilyde de Neuville. Quelques jours après le roi, s’embarque à Caehias avec ses filles et le corps diplomatique, et, à bord du navire anglais le Windsor -Cast le, il envoie à dom Miguel l’ordre de paraître devant lui. Le fils coupable joue le repentir; le père pardonne : pour toute punition il l’envoie voyager en Europe. En 1825, l’empire américain de dom Pedro était reconnu.

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Le 4 mars 1826, dom Joan fut pris de vomissements; le 10, il mourut, et des bruits d’empoisonnement se répandirent de môme qu’ils coururent plus tard à l’occasion de la mort prématurée de dom Pedro IV et de celle de son gendre, le lils de notre prince Eugène, le premier époux de dona Maria Segunda. Deux ans avant la mort de Juan VI, le 1 er mars 1824, le grand écuyer du roi, le marquis de Loulé, dont le 111s devait devenir l’époux de la sœur de dom Miguel, périt victime de l’attachement qu’il portait à son maître et à la Constitution. On le trouva étendu sans vie dans un bâtiment ruiné de Salvaterra, où le roi était venu passer le carnaval avec ses fdles. De graves soupçons planèrent sur les affidés de dom Miguel. Les attentats dont cette époque de l’histoire de Portugal est semée, autorisent peut-être à croire que tous ces bruits populaires n’étaient pas sans quelque fondement.

Tèlle est l’esquisse rapide de ce règne si tristement agité. Dom Juan VI élaitun monarque bon et paternel; il aimait sincèrement ses sujets et l’on connaît de lui mille traits d’une bienveillance charmante, d’une simplicité pleine de naïveté. Comme ombre à ce tableau tout bourgeois, tout patriarcal, s’avance la reine dona Carlotla, mégère couronnée, Messaline au visage enluminé, entourant de tous les colifichets du luxe celte figure hideuse, où le vice se dessine en traits largement accusés ; épouse éhontée, elle se plaît à énumérer avec un cynisme révoltant, les nobles, les bourgeois, les prélats, les généraux, les hommes du peuple, les étrangers qui ont souillé la couche royale.

Puis, apparaissent les quatre princesses ses filles, dont les officiers à genoux ont tant aimé à baiser les blanches mains ; puis arrive à son tour dom Miguel, l’enfant gâté de la reine, du roi, des ministres, de tous les beaux messieurs, de toutes les belles dames de la cour. Il était si espiègle, si ingénieux à martyriser tous les animaux, si populaire avec tous les sous-officiers de la garnison, qu’il accompagnait le soir chez les odalisques de bas étage ! Cet excellent fils, ne ténia que deux fois de détrôner son père ! L’on sait, de plus, lorsque la volonté généreuse de dom Pedro le rappela en Portugal, qu’il prouva une fois encore combien il avait su profiter des leçons dont l’avait bercé sa digne mère. Quant à dom Pedro, l’ainé de la famille, c’est un des princes les plus remarquables de la maison de Bragance, et, dès sa jeunesse, il donna la mesure de son intelligence vive et ardente, de son infatigable énergie, de la netteté de ses vues, delà vigueur de son génie.

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