‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 5 sur 26 · LISBOA · texte numérisé non relu

LISBOA

Le 8 juillet ; à dix heures et demie du matin , après avoir passé sur le front tout entier du splendide panorama de Lisbonne, nous avons mouillé devant la praca du Commercio, autrement dit la place du" Commerce, à une ou deux encablures seulement de l'escalier et du quai de la Douane.

Aussitôt que la Santé s’est assurée, sur le rapport du capitaine Aude, que « ces dames et ces messieurs arrivés par le steamer français » n’apportent pas Ta peste, et qu’à cet égard, en ce qui nous concerne au moins, le peuple portugais pourra dormir étendu dans une douce et nonchalante quiétude, les embarcations qui croisent depuis bientôt une heure autour du navire, peuvent enfin accoster. L’une d’elles amène M. Dubeux, consignataire de la Villc-de-Lisbonne et

des autres bâtiments de la ligne. M. Dubeux est instruit de notre projet de poursuivre jusqu'à Cadix et, en réponse, il apprend aux touristes que les ports espagnols sont hermétiquement fermés à tout navire ayant communiqué avec les Portugais : le choléra exerce en Portugal, en ce moment môme, des ravages, exagérés peut-être par la frayeur publique, et le gouvernement espagnol s’est hâté d’user de son droit et d’exercer sur tout le littoral la plus active surveillance, y compris les excessives rigueurs de la quarantaine et du Lazaret.

Une bombe, un aérolithe, que sais-je? le tonnerre, tombant avec fracas au beau milieu d’un groupe d’hommes placides et inoffensifs, ne saurait produire un effet plus terrifiant que cette déclaration foudroyant en pleine poitrine la partie la plus caressée de notre programme. Lisbonne ne devait être qu’une étape; l’Andalousie était le but. Nous devions visiter, en passant, les bords du Tage; mais sur les rives du Guadalquivir erraient depuis longtemps nos vœux et nos désirs. A coup sûr la patrie du Camoëns, d’Albuquerque et de Vasco de Gama, se présentait à nous dans tout l’éclat de son admirable parure; elle nous adressait des sourires pleins de séductions, et nous provoquait par mille promesses; mais nous avions tant rôvé de Séville et de son Alcazar, de Cordoue, la cité des califes, de l’Alhambra, do Grenade et de Cadix qui date des Phéniciens, qu’en vérité nous ne pouvions , sans pousser comme un cri de douleur, assister à l’écroulement subit de tout cet échafaudage

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élevé par une curiosité ardente et par une imagination enthousiaste. Que de songes, grand Dieu ! évanouis en un instant! Nous avions espéré surprendre des sérénades galantes sous les balcons obscurs, ou les œillades de hardies senoras au travers d’une jalousie entre-baillée ; nous voulions aussi toucher à ces magiques murailles ciselées au gré des plus merveilleux caprices par les Maures, ces colosses de l’Orient, vaincus par cinq siècles d’incomparables plaisirs, de délices inouïes, bien plus que par les armées des rois, de Léon et de Castille. Nous voulions de plus assister à ces luttes terribles , si vantées, toujours nouvelles, et qui n’épuisent jamais l’attention du public espagnol ; nous voulions voir ces combats de taureaux, dans lesquels hommes et bêtes frappent et sont frappés, tombent, se relèvent ou expirent en se tordant dans de suprêmes convulsions sur l’arène ensanglantée ! Eh ! mon Dieu, oui, nous nous étions bercés de l’espérance de toutes ces émotions si contraires, préparés pour les plus agréables comme pour les plus pénibles, et peut-être môme qu’un compagnon, dans son sac de voyage, tenait toute prêle la lyre dont il attendait, pour en loucher les cordes sonores, d'avoir respiré l’air parfumé de la chaude et voluptueuse Andalousie !

Mais à quoi servent ces regrets? La santé espagnole ne veut pas être compromise, et elle se met à l’abri derrière une barrière qui peut lui paraître infranchissable: quinze, vingt ou trente jours de quarantaine, selon les caprices du Lazaret. Ce qu’il y a de curieux

en cette affaire, c’est que l’Espagne sc considère comme parfaitement en sûreté parce qu’elle surveille, avec un soin rigide et implacable, tous les paquets et tous les voyageurs qui viennent du Portugal par l’Océan, alors que, par suite d’une inconséquence inexplicable, elle laisse les portes grandes ouvertes tout le long des frontières territoriales qui la séparent du pays empesté. Elle n’a garde de ne pas se précautionner à droite , mais en revanche elle abandonne, à gauche, les mêmes intérêts aux chances souvent funestes du hasard. Il est, A coup sur, difficile d’être moins logique. Cela ressemble à celui qui, croyant se garantir du froid, se chauffe par devant, tandis que, par derrière, il reçoit la pluie et la neige. Il y a aussi des animaux qui, pour peu qu’ils se mettent la tête dans un buisson fourré, se persuadent naïvement qu’ils se sont soustraits l’œil du chasseur.

Enfin soit; prenons bravement notre parti, soyons philosophes, armons nos cœurs contre les déceptions de la vie, et plantons tout bonnement notre tente dans la capitale imparfaitement connue et peu visitée du Portugal et de3 Algarves.

Un envoyé de la Police vient A bord aussitôt que l’administration sanitaire en est sortie, et il échange nos passeports contre une carte de sûreté, qu’il faut payer 700 reis (4 francs).

A ce propos, il convieut d’énumérer tous les ennuis, toutes les allées et les venues qu’occasionne A Lisbonne un coûteux mais indispensable passeport. Je viens de dire que nous avons reçu, avant de mettre

pied à terre, et moyennant quatre francs, «ne carte de sûreté. Lorsque, au moment du départ, il s'agit de rentrer dans la possession de nos passeports, il faut d'abord se présenter à la Police qui les rend — celle fois à titre gratuit — en nous avertissant de -l'obligation qu'il y a de les présenter au visa du consul. Le consul vise et signe, et nous payons 450 reis (2 fr. 40 cent.). Mais le Timbre a un droit à exercer; il a l'habitude de s'inscrire quelque part, sur un coin quelconque de chaque passeport, et il nous expédie à la file à raison de 1,050 reis (6 fr. 15) par griffe. Enfin le tour de la Police revient une fois encore — Dieu soit loué ! c’est pour en terminer! — et elle nous octroie, sans trop se presser toutefois, pour 800 reis (4 fr. 50) un dernier parafe tout aussi nécessaire que les autres. 11 ne nous reste plus alors qu’à remettre nos papiers au consignataire du bateau, qui doit, avec eux, faire à la Police — toujours la Police — la déclaration de notre embarquement. Quoi qu'il en soit, grâce à la sage et imperturbable lenteur qui préside à tous les mouvements des employés portugais, avant d'être quittes avec les autorités du lieu, avant d’être irrévocablement en règle, nous -n'avons pas dépensé moins de trois heures, qui se trouvent de la sorte perdues sans retour, soit pour le plaisir des yeux , soit pour le charme de l'esprit, soit pour l’expédition d’affaires sérieuses. Du reste, l’administration des Paquebots à laquelle appartient la Ville-de-Lisbonne, a parfaitement compris les inconvénients qui résultent de ces tribulations forcées, et elle a pris l’excellente

mesure de faire accomplir par un homme à elle, rompu à ces sortes de choses , toutes les formalités nécessitées par les édits de la Police qui régissent, en Portugal, les passeports étrangers.

Enfin , la Police nous déclare libres de pénétrer dans Lisbonne. ;

Nous nous empressons de descendre avec nos bagages dans des barques fines et légères, très-proches parentes des gondoles de Venise. Relevées aux deux extrémités, par une tonture gracieusement prononcée, comme à peu près les, souliers des habitants du Céleste Empire, elles sont armées d’une vaste voile latine, et toutes bariolées, au dedans comme au dehors, de peintures étranges qui accusent chez les artistes décorateurs du pays, un goût très-prononcé pour les couleurs éclatantes, et qui se prête aisément aux dessins bizarres, aux conceptions fantastiques. Cès embarcations sont montées par de vigoureux matelots, dont la vaste et puissante carrure, dont le cou herculéennement musclé, les formes ramassées et trapues, les jambes nues et brûlées, rappellent les infatigables et aventureux compagnons des grands navigateurs portugais qui portèrent si haut la gloire de leur pays, et allèrent si loin à la conquête de territoires immenses, de richesses incalculables.

A midi, nous sommes sur le quai de la Douane, décoré de massifs de fleurs et d’arbustes , où foisonnent Phéliotrope et le fuchsia, où brille le cactus à la longue frange de soie, où le dattier et le ba-

nanier étaient leurs feuilles et leurs branches si bien faites pour garantir des rayons du soleil; puis, nous entrons dans les salles voûtées de la Douane, où nos malles sont ouvertes et fouillées avec une ardeur d'investigation au moins puérile. Un morceau de savon, un paquet de cigarres oubliés entre deux chemises, sont sur le champ confisqués; l’œil et la main du douanier s’en vont furetant dans tous les coins, sondant la profondeur de tous les chapeaux, soulevant les plis de chaque vêtement pour y trouver un objet imposé ou prohibé , et cette inquisition brutale et de mauvais goût ne finit que lorsque le chef des employés préposés à la visite demande au voyageur , selon l’importance de ses bagages $ 300 , 400 ou 500 reis. Avec les autorités de la Police et de la Douane, il faut à tout instant avoir la main à la poche et l’argent à la main.

Un des nôtres avait un petit pot degrés, haut comme le doigt est long, et contenant tout au plus la quantité de tabac qu’un priseur, homme du monde et de parfaite compagnie, peut consommer en huit jours; c'était à peu près la provision du voyage. Le petit pot de grès est saisi comme on le pense — désormais que l’on connaît les us et coutumes de la Douane de Lislionne — aussitôt qu’aperçu. Cependant on y met des formes, et le priseur est gracieusement averti qu’à son départ le petit pot et le tabac, le contenant et le contenu, lui seront fidèlement rendus. Fort de cette promesse, l’heure d’avant le départ, notre priseur s’en vient à la Douane réclamer naïvement ce qu’il pou-

vail, à bien prendre , considérer comme sa propriété : « Il faut que vous en écriviez au ministre!... # lui répond gravement l’employé. Le moment du départ est proche, le ministre est loin, et l’affaire en reste là. Seulement elle procure au douanier l'avantage de recevoir par le travers du visage uue bordée de vérités aussi dures à entendre que difficiles à digérer. Elles furent, il est vrai, dites en excellent français ; mais l’enfant de Lisbonne comprit à merveille ce que tout cela voulait dire, car il devint et resta longtemps rouge jusques et y compris les deux oreilles.

Il est évident que le gouvernement portugais, qui, toutes les fois qu’il agit directement, se montre plein de bon vouloir et de bienveillance pour les étrangers, qui, d’ailleurs, est entré sincèrement et avec fruit dans la voie des réformes sages et régulières, ne connaît rien des vexations auxquelles certaines administrations soumetlent les voyageurs. S’il en était instruit, il est probable qu’il mettrait fin aux exigences vétilleuses des unes, à l’esprit mesquin et tracassier des .autres. Mais tant que les choses resteront dans l’état actuel, aussi longtemps que les abus sur lesquels je me suis arrêté viendront saluer les étrangers à leur arrivée et leur faire cortège jusqu’au moment du départ, les justes sympathies auxquelles a droit ce beau et noble pays s’en trouveront profondément compromises. On comprend qu’à l’égard des marchandises les règlements et les tarifs de la Douane, soient appliqués dans toute leur inflexibilité; mais qu’un inoffensif carton à chapeau, qu’un modeste petit pot de

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grès rempli de tabac, qu'un tout petit morceau de, savon de toilette soient l’objet des rigueurs oppressives d’employés qui ne savent pas distinguer la lettre de l’esprit de la loi , il y a là-dedans un vice dont tôt ou lard la sollicitude éveillée du gouvernement aura certainement bonne raison. Qui ne le sait ? C’est par de petites choses qu’on se rend le plus souvent lçs hommes favorables - y c’est aussi par de petites choses qu’on excite et développe en eux cette irritation fâcheuse qui pousse à l’esprit de dénigrement, au sentiment de l’injustice.

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Vers une heure et demie — vous voyez que les douaniers de Lisbonne ne se pressent guère ; nous étions depuis mjdi avec eux — nous nous mettons enfin en route par les rues de la ville. Nous jetons les yeux à droite et à gauche, devant et derrière, nous regardons partout où peuvent arriver les regards, et le chapitre des nhservations et des comparaisons commence.

De la Douane l’on débouche sur la place du Commerce, appelée autrefois place du Palais (Terreiro do Paço). C’est, en effet, sur eet emplacement que s’élevait jadis le palais des rois, détruit par le tremblement de terre de 1155. La place s’étend le long du Tage, près du débarcadère, et elle forme un vaste carré de 01 5 pieds de

long sur 550 de large. Elle est bordée de trois côtés par de belles constructions qui renferment la Bourse, la Douane, la Compagnie des Indes, l’Intendance de la Marine , la Bibliolhèque royale et quelques autres établissements publics. Tous ces hôtels sont sur un plan uniforme, qui ne manque pas de grandeur, et des arcades, pareilles ou peu s’en faut à celles de la rue de Rivoli, assurent aux piétons un sûr abri contre le soleil et contre la pluie. Les pavillons des extrémités sont riches d’ornementation; celui de l’ouest est couronné par une galerie dans le goût italien et décoré de trophées qui semblent malheureusement inspirés de celte époque artistique sans dignité qui porte chez nous le nom royal de l’amant de M me de Pompadour. Celui de l’orient est demeuré inachevé, ainsi que le grand pavillon central qui devait porter une campanule monumentale. Au milieu de la place une statue équestre a été élevée au roi José I er , dont le gouvernement vigoureux et plein d’initiative releva le Portugal, depuis trop longtemps abaissé par la faiblesse des souverains et les intrigues des courtisans. Cette statue en bronze est l’œuvre médiocre d’un sculpteur nommé Maehado de Castro. C’est encore là un des produits du goût — charmant dans les petits riens , détestable dans les grandes œuvres — qui se manifesta pendant la seconde moitié du xvm e siècle, et dont, il faut bien le reconnaître, les artistes français assurèrent avec éclat le fâcheux triomphe. La statue de José I er date de 1775.

Par la place du Commerce, en marchant sur un

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pavé pointu , I on s’engage dans les trois principales rues de Lisbonne : la rue d’Or (do Ouro) , la rue d' Argent (da Prata) et la rue Auguste (rua Augusta). Ces longues artères dans lesquelles circule , vit et s’agite la population la plus commerçante de la ville, sont tirées au cordeau , coupées à angle droit par les embranchements de nombreuses voies transversales, bordées de-trottoirs , encaissées dans des maisons régulières à quatre ou cinq rangées de croisées superposées, avec une lile de magasins ou armazem, pour parler un peu de la langue portugaise , sinon très-brillants et très-luxueux , du moins fort nombreux, — probablement parce qu’ils sont fort petits.

Deux de ces rues , qui tiennent à la place du Commerce, perpendiculairement au Tage , aboutissent à la place Dom Pedro, l’ancienne place de Russie (praça do Roscio). C’est là que les fameuses sentences rendues par l’Inquisition contre les hérétiques étaient exécutées , pour la plus grande jubilation d’un peuple qui les recherchait avec une ardeur odieusement excitée par les moines. La place Dom Pedro est un carré long de 1,800 pieds , large de 1,400, bâti sur un plan uniforme, aussi bien que les dix rues dont elle est le centre commun. Au fond, le théâtre de Dona Maria Segunda dresse, sur l’emplacement de l’ancien palais de l’Inquisition , un pérystile d’une architecture audessous de la critique, et, au milieu, un piédestal, d’un goût fort douteux, attend la statue de dom Pedro IV. C’est précisément en cet endroit que, jusqu’au règne de dom José , étaient élevés les bûchers et les auto-

da-fé ordonnés par le Saint-Office. IMus tard, une statue fut élevée à la Liberté, et elle, y resta jusqu'en 1823, époque à laquelle dom Juan VI se déclara roi absolu. Autour du piédestal vide détend un vaste trottoir, occupant les deux tiers et plus de la place, et pavé de petits cailloux noirs et blancs, disposés en dessins dont l’effet ne manque ni de piquant, ni d’originalité.

Derrière le théâtre de Dorïa Maria , se trouve le l'asseio publieo, rerrdez-vous , le soir, de toute la société en robes à volants et en gants jaunes de. Lisbonne. C’est un peu long pour sa largeur, mais c’est planté de beaux , grands et vigoureux arbres ; c’est égayé par des masses de fleurs qui mêlent leurs parfums divers, et dont les couleurs sont d’autant plus vives qu'elles sont plus variées ; c'est orné de. trèsbeaux bassins réguliers ou rustiques, de très-charniants kiosques tout tapissés de liège, tout couverts de plantes capricieusement grimpantes ; enfin c’est entretenu par des mains intelligentes , avec un soin on ne peut mieux compris, on ne peut mieux dirigé, et l’on y pénètre par une entrée aux proportions vraiment grandioses. Le roi régent dom Fernando , le roi régnant dom Pedro V, et les jeunes princes, vont souvent s’y promener, et toujours LL. MM. et LL. AA. rencontrent là un accueil qui, pour ne se traduire pas en cris et en acclamations, n’en est pas moins empreint d'affection sincère, de dévouement respectueux.

Le Passeio publieo est serré entre deux collines abruptes et élevées : celle de gauche, quand on se

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tourne vers le Tage, est la colline de Sanfa-Annà ; le jardm Dom Pedro s’élève sur le flanc de celle de droite, de terrasses en terrasses , par des rampes bien disposées , jusqu’au pied de l’église St-Roch , dans laquelle nous entrerons plus tard. Ce jardin est, comme le Passeio publico , -qu’il joint presque , planté, orné, fleuri, éclairé, parfumé , entretenu , paré avec autant d’habileté que de goût. Du reste , grâce à ses rampes qui se croisent et à ses terrassés superposées, on jouit-, de cette promenade, des points de vue les plus inattendus et les plus pittoresques.

C’est sur la place Dom Pedrp et sur le largo de Camoëns, qui est tout proche, que se trouvent les cafés les mieux achalandés et les mieux tenus de la ville. On y voit peu ou point de dorures ruisselant en riches festons, en astragales emperlées le long des murailles; peu oupoint de tableaux du genre gracieux avec des Nymphes mi-vêtues souriant à des Amours roses et bouflis dans les panneaux du plafond ou les caissons des voussures ; peu de garçons empressés et frisés et point de cristaux, peu de lumières, et, au comptoir, jamais de demoiselles aux doux yeux ; on n’y voit enfin rien ou presque rien de ce qui rend ordinairement ces lieux si éblouissants, si splendides et si recherchés. On y appelle les garçons en faisant entendre comme chez les Turcs une sorte de sifflement, ou bien — toujours à la façon orientale — en frappant dans les mains; on y boit de la bière qui s’appelle serveja cl qu’un Français nommé Maillard fabrique avec succès dans la rue des Capellilos ; on

y fume des cigarres détestables, des chalutos , que l’on allume à des bougies préparées pour cet usage ; on y est assez bruyant;- on y joue lë domino à quatre; on y demanderait en vain un jeu de cartes , la dame de pique et le valet de cœur, le baccarat et le lansquenet étant réservés à des tripots toujours très-fréquentés; enfin on y prend à bon compte , pour 80 reis — quelque chose comme neuf sous — des ne ve, c'està-dire des glaces, à la canelle. Le limonadier .s’en va chercher la base de ce rafraîchissement à Monte- Chique dans l’Estramadure, ou bien au nord du Portugal, dans la province de Beira, au sommet de la plus haute montagne de la sierra d’Estrella. Lorsque Monte-Chique ou I’.Estrella font défaut et que la récolte manque dans le pays, le limonadier fait tout simplement traverser l’Atlantique à un navire; P Amérique est à deux pas, de l’autre côté de l’Océan, et c’est le nouveau monde qui est, en cette circonstance, appelé à combler le déficit de l’ancien.

C’est encore dans ce quartier que l’on rencontre les changeurs. L’intérieur de leurs boutiques grasses et sordides est toujours tapissé du haut en bas de chiffres inouïs dont l’addition donnerait certainement, tant ils sont là entassés et nombreux, le total des étoiles que nous voyons au ciel, ou bien celui des grains de sable que l’Océan roule et porte sur ses plages. C’est à donner le vertige. Quant aux changeurs, on verra plus tard qu’il en est , parmi eux, dont les façons de faire les choses de leur métier sont dignes des juifs les plus juifs d’entre tous les fils d’Israël nés ou à naître.

Auprès de la place Dom Pedro se trouve la place de Figuiera, où se tient le marclié. La place n'offre rien de bien intéressant; au marché se vendent dés oranges et des régimes de bananes. A deux pas, dans la rue Principe, il y a des bains où l’on peut, moyennant 400 reis, environ 2 fr. 35 c., se reposer tout ù l’aise dan& des baignoires de marbre pleines d’une eau (pii défie en transparence le cristal le plus pur.

Dans les environs, l’on vient offrir à tout passant des billets de loterie. Ils sont la plupart en guenilles ceux qui vous persécutent ainsi, les mains pleines de petits papiers dont chacun représente les chances d’un gain superbe. Ces loteries sont autorisées et leurs opérations surveillées avec soin et vigilance par l’autorité. Il y a deux ou trois tirages par mois; sur le produit brut, 1 1 •/• sont prélevés et partagés entre les trois principaux établissements de bienfaisance de Lisbonne : la Casa Pia (sourds-muets, orphelins, aveugles), la Miséricorde (enfants trouvés) et l’Asile de Mendicité. Comme le public est très-friand de loterie, des bureaux de placement de billets sont un peu partout : chez les changeurs, chez les marchands de tabac, dans les cabarets, et, comme je l’ai dit, jusque sur la voie publique.. Les gagnants ne se trouvent pas d'ailleurs, comme en France, en face d’une statue d’argent ou d'un lingot d’or dont la valeur intrinsèque est toujours contestable et contestée, mais bien en présence d'une belle et bonne somme réglée comptant en monnaie ayant cours immédiat dans tous les comptoirs du Portugal.

Un détail qui piqua longtemps notre curiosité est

Lisbonne.

celui-ci. De temps fi autre nous voyions des fenêtres dont le centre de chaque vîtie était occupé par un petit carré de papier blanc de dix centimètres sur chaque face et collé par quatre pains à cacheter. Rien n’était écrit sur ces moreeaux de papier, rien n’indiquait pourquoi ils étaient là, rien ne disait leur signiiication. Après nous être laissés intriguer quelque temps par ces papiers toujours invariablement muets, nous finîmes précisément par ce qu’il eût fallu faire dès le commencement : nous allâmes aux informations. Ces petits papiers veulent dire : Appartement à louer.

Depuis que nous avons quitté la place du Commerce, la physionomie de la cité s’est dessinée : elle ne diffère pas encore essentiellement de celle de nos villes de France, mais elle a déjà quelques traits qui lui sont; propres, puisqu’on y retrouve les souvenirs d’anciennes origines, et que lés traces de traditions reculées s’y reflètent d’une manière saisissable.

Ainsi, ce qui frappe d’abord, c’est- l’aspect triste et monotone de ces rues qui se prolongent au loin et dont toutes les maisons sont pareilles. Au lieu d’hommes actifs qui vont, viennent, s’empressent, ainsi que dans les grandes villes commerciales de notre pays, décélant dans tous leurs mouvements comme la nécessité d’aller

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vite pour retourner promptement, mettant à profit toutes les. heures (le la journée, toutes, les minutes del'heure, — vce sont des individus qui marchent d’un pied tranquille, un parasol à la main, qui passent gravement sans éveiller de bruit, sans soulever de poussière, pour arriver au but sans fatigue. S'ils sont à cheval, ce qui est assez à la mode, le trot placide de leurs noirs andalous est régulier comme, en France* celui du bidet qui porte le médecin de campagne ou le curé de village, ou bien celui de la monture d'un gendarme, soigneux propriétaire du luisant quadrupède. Par une contradiction assez singulière, s’ils sont juchés dans une de ces bizarres voitures qui s’appellent seges quand elles sont suspendues par deux courroies sur deux immenses roues de 1 mètre 80 de diamètre, et traquitanas quand elles sont placées sur un train muni de quatre roues, les clievaux ou les mules de l’attelage vont un train d’enfer, et le cocher qui conduit à la Daumonl cette sorte de cariole aux formes primitives, n’excite jamais autant ses hèles que lorsqu’il descend une des rapides calçadas si communes à Lisbonne et dans les environs. Grâce au ciel , les cochers ont du sang-froid et de l’adresse, les chevaux et les mules, ferrés du reste en vue de ces courses de haut en bas, ont un jiied qui ne bronche jamais, et la voiture emportée comme un tourbillon arrive toujours à bon port.

Les magasins du quartier que je parcours en ce moment sont, à peu d’exception près, exigus, bas, et leur abord, est rebutant. Les marchandises n’ont point d'étalages pleins .de promesses provocantes et co-

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quelles, et sur le* enseignes l'on ne voit pas ce luxe, souvent de bon goût, qui égaie les yeux en rompant les lignes rigides de rues trop régulières, en brisant les tons uniformes des maisons. En fait d’enseignes, deux ou trois mots peints sans apprêt ni recherche, en blanc sur un fond noir, en noir sur un fond blanc, annoncent un bijoutier, un cordonnier, un chapelier, un changeur, ou un marchand de meubles. Quant aux étalages, quelques objets maigrement appendus aux parois de Parmazem en font les frais; un regard à droite, un tour de tête à gauche, et l’inventaire est complet. Entre et-achèle qui veut, Car si rien ne vous attire et ne vous force ù franchir le seuil du magasin, rien aussi n’excite en vous ce désir d’acheter, qui fait ordinairement la principale source de recettes d’un marchand adroit.

Derrière un comptoir qui divise la boutique en deux parties à peu près égales, est assis, par exemple, un joajlier de la rne do Ouro. Il ne rit pas souvent, je vous jure. Sa tête est couverte d’un chapeau qu’il ne quitte jamais, même pas pour saluer la rare pratique qui entre, et il vous sert d’un air solennel, sans quasi desserrer les dents, sans presque bouger de place, puisqu’en général il peut toucher, du moment qu’il étend les bras, à tous les bijoux de la boutique, à toutes ces belles boucles d’oreilles piquées sur du papier blanc, tout comme le sont dans nos collections de lépidoptères ou de coéloptères, les papillons brillants et les insectes précieux. D’ailleurs, les hommes se sont impitoyablement réservés les soins de l’inlé-

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rieur du magasin et des détails de la vente. Aussi, nous autres- Français, habitués au babil empressé souvent spirituel, toujours engageant de nos gracieuses, dames de comptoir, nous trouvons trop austère — disons le mot, trop lugubre — la gravité des. marchands portugais. Les femmes dans un magasin , c’est la gaîté, c’est la joie, c’est quelquefois la fortune. Le charme de leurs façons, le parfum de leurs toilettes, le frou-frou de leurs robes, la vivacité de leurs réparties, leur tact qui sait devineret exciter les désirs du client, leurs sourires, leurs manœuvres, leurs minois futés, leurs physionomies avenantes, tout cela mis sous le boisseau, renfermé, claquemuré aux étages supérieurs, ne saurait être remplacé avantageusement, l’on en conyiendra sans peine, par la raideur glaciale et glacée des, commerçants peu attractifs de la rue do Ouro ou de la place Dom Pedro.

Du reste, il est bon qu'on sache qu’il n'est ici question que des boutiques portugaises pur-sang, et que les magasins appartenant à des Français portent, au contraire, le cachet élégant du pays natal.

Les femmes des marchands ne sont pas les seules à garder l’intérieur de la maison. Dans les classes supérieures de la société, dans les familles où- le contact avec les autres pays d’Europe n’a pas encore- altéré les mœurs primitives-, les dames vivent retirées, et, lion gré mal gré, elles mettent une sorte d’affectation à ne pas s<V produire au dehors. De celle existence quasiclaustrale, il résulte que les Portugaises perdent peu à peu l’activité de leur sang, l’énergie de leur santé.

la beauté de leurs formes. A l'ombre elles s’étiolent, elles languissent, elles s’affaissent , elles meurent tous les jours un peu, tandis que, pour leur rendre la force, pour les faire se redresser, pour que le sang recolorât leurs lèvres, il leur suffirait de prendre de temps à autre la volée, de s’en aller par la ville, par les champs, par les bois, par les montagnes, respirer galment les principes de vie que Dieu a si largement dispersés dans l’air. Il est des dames portugaises 'qui sont des années sans presque sortir de leurs demeures, et qui seraient fort embarrassées si elles devaient toutes seules retrouver leur chemin dans la ville qu’elles ont toujours habitée.

Cette vie recluse n’est pas à Lisbonne, si l’on veut, la règle absolue et invariable : un certain nombre de Portugaises en prennent même tout-à-fait à leur guise des habitudes nationales, et, comme nos Françaises elles s’en Vont et s’en reviennent par les rues et les promenades de la cité. Mais, en général, le beau sexe de Lisbonne voit s’effeuiller dans l’oisiveté et sous les tristes lambris de ses appartements les fleurs natives de ses charmes, et sa nature prend bien vite une teinte triste et maladive. Quant à la portion masculine de la population, elle est restée, pour l’élégance des formes, l’aristocratie du maintien, la fierté des allures, digne des grands peuples qui se sont succédés dans ce beau pays. .

Nous ne nous occuperons pas, celle fois, du quartier Oriental delà' ville: n’ayant pas eu à souffrir du grand tremblement de terre de 1755, il n’a pas été rebâti, et

il est resté avec ses rues étroites et tortueuses, ses maisons de cinq ou six étages d’une ignoble construction. Nous quittons donc le centre commercial de Lisbonne pour monter au Chiado, ou pour nous engager dans cette belle suite de rues parallèles au Tagc qui conduisent au palais das Necessidades et jusqu’à Belém, ou bien pour pénétrer dans le long faubourg de-Sete Itios qui mène tout droit à Cintra.

Dans la rue do Chiado nous sommes en pleine France : les boutiques sont françaises, les marchands sont Fran çais, et les marchandises accusent la même origine. Le grand inonde s’y promène beaucoup, et il affecte là plus qu’ailleurs peut-être le genre et les façons des habitués du boulevard Italien. Il y a dans cette rue un mouvement de voitures élégantes, de femmes en crinoline, d’officiers bien serrés dans leurs sévères uniformes, de beaux qûi lorgnent, de belles qui jouent de l'éventail; pour un peu l’on se croirait à Paris.

Mais que l’on dépasse le Chiado, que l’on aille soit à droite, soit à gauche, et l’on se trouvera dans le vrai cœur de la ville. Aussi comme l’aspect de la cité a changé ! Ce n’est plus une imitation pâle et décolorée, indécise et mal faite de nos villes de France. C’est Lisbonne qui se présente enfin avec une toilette qui lui est propre, car personne n’aurait pu la lui prêter ni si riante, ni si fraîche, avec sa physionomie qu’elle n’a composée sur aucune autre, avec des airs à elle, des allures à elle, des caprices à elle; avec des rues qui montent et qui descendent, sinueuses ou droites, ombragées par les beaux arbres des jardins,

embaumées par les lléurs des terrasses , rayonnantes enfin de grâce, de jeunesse et de- sourires. Là-bas. dans ce maussade quartier du commerce, tout est terne et glauque, compassé, raide et correct comme une addition bien faite ; ici tout est aisé et facile. L’on respire à pleins poumons ; si le soleil est vif, l’ombre est fraîche, et des senteurs douces et pénétrantes vous arrivent de tous côtés; des accacias ou des mimosas étendent jusqu’au milieu 'de la rue leurs branches un peu plaintives; des héliotropes grands comme des arbres, grimpent à vingt ou trente pieds et vous inondent de leur parfum oriental; des géraniums poussent sur tous les murs, et la fleur du grenadier se détache écarlate sur un feuillage luisant et vert.

Et, toutes ces maisons, ont-elles assez bonne mine, assez gracieuse apparence? sont-elles assez pimpantes, serrées dans leur vêtement de porcelaine bleu clair, mouchetées de fenêtres vertes, ornées de balcons de dentelles de fer, coiffées de toits vermillonnés dont les coins retroussés se terminent gaîment par des fleurons fantastiques? Les voilà dans le simple étalage de leur coquetterie , sans attirail d’ornements , sans autre parure que leur jolie toilette qui miroite au soleil; avec quelques bouquets de verdure au côté, une guirlande de fleurs au front, on les préfère cent fois à ces palais où le rinceau jure contre d’innombrables volutes. Il me semble voir une jeune fille (fui triomphe sans peine, tout bonnement parce qu’elle se montre, d’une beauté sanglée, astiquée, pommadée, attifée, badigeonnée et tirée à quatre caméristes.

La régularité des rues est coupée par des hôtels magnifiques, comme celui du marquis d’Abrantôs, celui du marquis de Pombal — qu'habite une Beauharnais, l’irapéralrice Àmélfa, seconde femme de dom Peiiro, — ou celui si curieux du comte d’Obidos ; par des palais comme celui das Necessidadcs, ou celui des Cortès; par des promenades, par des places, que sais-je? par des églises — il y en a cinquante à Lisbonne; — par des chapelles — on en c.ompte plus de deux cents; — par des couvents — ils sont soixante-quinze; — par des théâtres, des établissements publics, des jardins botaniques., des monuments, des fontaines, et le reste.

Désormais tout plaît et prend un air de fête. Les choses qui ne nous avaient pas frappés dans la rue da Prata, que nous n’avions regardées que d’un œil indifférent sur la place Dom Pedro, ont, maintenant qu’elles se présentent dans un cadre harmonieux, un aspect qui séduit et qui charme. Ainsi, Vagoadeiro, avec son chapeau emponponé, un baril enluminé sur l’épaule, un verre à la main, nous arrête, criant de son maigre fausset : agoa fresca! Ces pauvres Gallegos, gentilsliommes déchus et déblasonnés, aujourd’hui bêtes de somme, attelés par quatre à un pesant fardeau qu’ils portent suspendu par des cordes à de gros bâtons, nous touchent et nous émeuvent; ces lourdes et barbares charrettes, que traînent deux bœufs aux cornes presque menaçantes, et dont les roues pleines, comme à Vigo, tournent en grinçant avec l’essieu; ces troupes de belles vaches, tachées, de blanc cl de noir, conduites

par les rues, comme à Paris les ânesses, portant leur lait à domicile ; ces femmes à longs manteaux bleus ou bruns, conservant ainsi les traditions du costume l local ; ces veuves la tôle enveloppée d’un épais voile noir, qui potfssent en avant leurs enfants pour tendre la main aux passants ; ces mules avec leurs harnachements tout garais de glands aux plus éclatantes couleurs ; cette population qui nous semblait hâve, chétive, laide, quelques mètres plus haut, se révélant avec un cachet de tristesse et de mélancolie poétiques ; tout cela , petit en soi , pique cependant notre curiosité et soutient notre intérôt. Il n’y a pas jusqu’aux traquitanas et aux séges dont on rit là bas, parce qu’elles sont dépaysées, qui n’ajoutent, maintenant qu'elles roulent sur leur véritable terrain, à l'animation, au caractère de la scène.

Les enseignes, il est vrai, manquent bien, comme dans l’autre quartier, d’élégance et de richesse; les étalages, de variété et d’imprévu; mais qu’importe? 11 n’y a pas non plus, comme chez nous, d’affiches monumentales et illustrées aux coins dès rues, . Un éditai de police, un placard apprenant que le Gymnasio jouera le soir, ou qu’il y aura, le dimanche qui vient, combat de taureaux au campo de Santa Anna, ou bien promettant, au nom de la Floresla Egypcia ou du Jardim Chine ze, des merveilles incomparables, et un petit avis grand comme trois doigts, annonçant un spécifique infaillible contre le clioléra-morbus qui vient de faire invasion ; c’est, là toute la publicité confiée auymurs de Lisbonne. — Qu’importe encore? De toutes

ces murailles, celles qui ne sont pas habillées de porcelaine sont si blanches que ce serait vraiment mal faire que d’en interrompre l’éclatante propreté. Et puis, comme toute cette ville est du haut en bas balayée,- savonnée, lavée, lustrée, époussetée! A-t-on jamais mieux tenu, mieux soigné un parc anglais, un jardin français? Et quel ciel, grand Dieu, s’étend sur ces hommes et sur ces choses ! N’est-ce pas lui qui a inspiré la lyre de grands poêles, et ne fait-il pas rêver, tantôt aux môles vertus et à la puissante vigueur des anciens héros de ce noble pays, tantôt à la mollesse insouciante, heureuse et raffinée des-volupueux tils de l’Orient?

L’Orient, ai-je dit; mais l’Orient n’apparaît-il pas dans toute la physionomie de la ville dont je viens de tracer le tableau? Dans ces échoppes- sombres et petites; dans cette habitude de confiner la femme du logis aux appartements de l’intérieur pour la soustraire aux regards du premier venu; dans ce chapeau, comme un turban, à demeure sur la tôle ; dans la gravité bête et stupide de ce marchand aux yeux miclos, — n’esl-ce pas l’Orient qui se révèle? Dans ce café où j’appelle en frappant des mains ; chez ce changeur aux manières souples et judaïques; dans ces Galle-, gos qui portent de la façon dont j’ai parlé les fardeaux confiés à leurs robustes épaules ; dans les allures un peu somnolentes de tout ce monde et dans bien d’autres détails encore dont les nuances délicates, peutêtre fugitives, m’ëntralneraient loin s’il fallait les faire ressortir également, n’esl-ce pas encore l’Orient qui

se manifeste? Et surtout ce ciel, voûte unie et bleue; ces habitations qui brillent, propres et joyeuses ; cette brise doucement attiédie par la chaleur du jour ; ces Heurs qui réjouissent la vue ; ces arbres — palmiers, platanes ou citronniers — qui donnent de l’ombre du haut des terrasses; ce fleuve transparent et limpide; et puis encore le regard chaud et entraînant des nobles portugaises, leur teint mat, leur opulente chevelure, la nonchalance traînante et amoureuse de leur démarche, la cambrure fine -et ferme de leurs adorables petits piêds, n’est-ce pas toujours l’Orient qui s’épanouit, et n’y reconnaît-on pas profondément écrit le souvenir des Maures, maîtres autrefois de ce pays?

Chassés par un aventurier heureux, les soldats du Prophète ont laissé, derrière eux, comme une traînée de leurs mœurs. Ils sont partis, violemment rejetés loin de ces rives qu'ils avaient eux-raômes conquises, et -que, depuis des siècles, ils considéraient comme leur propriété; mais c’est en vain qu’ils ont emmené avec eux leurs artistes et leurs poètes, lejir Croissant et leurs harems : dans ces contrées leur long séjour reste gravé en caractères ineffaçables, sur les monuments, dans le langage, dans les habitudes, dans les traditions. Qui sait même si la haine implacable que tout Portugais entretient soigneusement contre tout Espagnol, n’a pas pour origine l’immense querelle des Abd-el-Rahman contre les rois de Castille? En imprimant leur cachet vigoureusement original sur le mélange de Ccltes-Aborigèncs, de Phéniciens.

île Grecs, de Carthaginois, de Romains, d’Allemands et de Juifs qu’ils rencontrèrent en mettant le pied sur l’ancienne Lusitanie, les soldats des califes ont, du reste, été pareils à tous ces peuples autrefois puissants, aujourd’hui disparus sans retour, mais dont la physionomie et le type se retrouveront éternellement dans les régions qu’ils dominèrent jadis. C’est la loi universelle, immuable et commune : les hommes sont effacés par le temps, mais leurs mœurs et leurs idées demeurent; elles résistent aux chocs et aux tempêtes des révolutions; elles survivent aux convulsions et aux cataclysmes du globe; elles franchissent, sans en être à peine altérées, les âges et les espaces, et apparaissent, encore énergiques et vivaces, bien des siècles après que la poussière de ceux qui les ont plantées là a éLé dispersée par l’irruption foudroyante des conquérants.

Deux heures après notre arrivée à Lisbonne, nous étions installés rue Nuova do Carmo, les uns à l’hôtel du Globe, les autres chez M” 6 Radegonde, hôtel de l’Europe, où nous fûmes à très-bon compte, à peu près nourris et presque couchés. L’hôtel du Globe et l’hôtel de l’Europe sont au centre de la ville et passent pour des meilleures hotpedarias de la capitale.

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