O CASTELLO DE S. JORGE
C’est un vaste établissement , dont les constructions irrégulières sont pour la plupart modernes. Il domine la ville du haut d’une colline escarpée, et dans son enceinte se trouvent la paroisse de Santa-Cruz. di-
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verses prisons militaires et plusieurs casernes. Des canons luisants et polis, en batterie sur les remparts des principales tours, ne sont là que pour faire parade, car leur voix n’éclate plus qu’à l’occasion dos salves tirées les jours de fête nationale. Du reste, le château S. Jorge n’est plus une défense : il serait tout au plus, un jour de commotion populaire , une menace pour la ville qu’il domineMoute entière.
Quoiqu’il en soit, il a grand air; scs tours bien étoffées ne manquent ni de fierté imposante , ni de grandeur martiale ; l’on jr pénètre par des rues qui sont plutôt des échelles, et, du haut de ses murailles , l'on jouit du coup-d’œil incomparable de la ville et du Tage. Dans l’intérieur du château, les voies de communication sont entretenues avec cet ordre, cette propreté excessive qu'on ne rencontre peut-être qu’à Lisbonne; les cailloux noirs et blancs du dallage, les magnifiques héliotropes et les brillants géraniums des bordures , les mûriers, les ormeaux et les accacias des quinconces ou des allées , les canons sur leurs affûts, les piles de boulets, tout cela est l’objet des soins les plus attentifs, les plus minutieux et les plus soutenus.
La partie nord du château est en ruines. Voilà tout ce qui reste des anciennes fortifications élevées en cet endroit par les Maures; au temps de leur splendeur, elles ne comprenaient pas moins de soixante-seize portes, défendues par soixante-dix-sept tours reliées entre elles par un fort mur d’enceinte.
Ordogno 111, roi de Léon,, s’en empara sur les sol-
dats de Mahomet, en ( J53. Les Maures revinrent, s'> rétablirent et y restèrent jusqu’en 11 17. En cette année, ils furent assiégés par AfTonso llenriques , tils du fondateur de la puissance portugaise, le comte français Henri de Bourgogne.
Aiïonso venait de vaincre l’émir Ismar dans les plaines d’Ourique, sur les confins des Algarves, dans une bataille terrible et décisive, qui coûta la vie à cinq rois Maures, et à la suite de laquelle l'armée sarrâsine avait été ou détruite ou dispersée.
Ismar, selon les historiens portugais, commandait à trois cent mille hommes ; Aiïonso n’en avait que treize mille; n’importe, il venait d’avoir une apparition miraculeuse et il s’était empressé de mettre lui-méme ses soldats dans la confidence de sa vision céleste. Le jour de la bataille, au lever de l’aurore, il avait vu, du côté de l’Orient, un rayon lumineux se développer tout-à-coup dans les airs et former un cerele de feu autour d’une croix, du haut de laquelle Jésus-Christ lui avait dit : « Aiïonso, tu seras vainqueur de tes en- » nemis. Je suis le Dieu des armées, l’arbitre de la » victoire, le distributeur des royaumes. Tu trouveras » dans ton peuple un courage et des ressources » que tu n'attendais pas de lui. Aujourd’hui même,
» il t’offrira le titre de roi; n’hésite pas à l’ac- » ceptcr. » Aiïonso vivait dans un siècle d’ignorance, mais on voit qu’il était fort supérieur à son siècle. Après la bataille d’Ourique, son premier soin fut de convoquer à Lamégo les Etats du royaume, pour y faire confirmer par la nation le vœu de l'ai—
méc qui venait de créer pour lui le royaume de Portugal.
Poursuivant ses succès, AITonso avait pris Leyria, où s’étaient réfugiés les débris de l’armée d’Ismar , ainsi qu’Arrouchès , mal défendu par ses fortes murailles. Il avait soumis ensuite Sanlarem et ses plaines charmantes où le Tage promène ses eaux paisibles et pures. Mafra était peu après tombée en son pouvoir, et Cintra, l’ornement de ces fraîches montagnes où Phébé eut jadis un temple, l’avait reçu dans ses murs. Le Conquistador arrive enfin devant Lisbonne; il se dispose à chasser de celte grande cité jusqu'au dernier des Almoravides, et le hasard sert merveilleusement ce courageux dessein, en amenant dans les eaux du Tage une Hotte de Croisés français et allemands, ceuxci commandés par Arnold d’Aershot , ceux-là sous la conduite de Guillaume Longue-Épée, duc de Normandie. La Hotte est composée de deux , cents navires montés par de vaillants soldats, qui se joignent aux combattants portugais, et le siège est entrepris en commun. Après cinq mois d’efforts, d’alternatives de succès et de revers, AITonso fait tomber la principale défense de Lisbonne , le château S. Jorge, et s’empare, au nom du Dieu dés chrétiens, de la ville, qui devient la capitale du nouveau royaume. Le siège du gouvernement avait été jusqu’alors à Guimaraens.
AITonso llenriques mourut à Coïmbre en 1.585, âgé de soixante-seize ans, après en avoir régné soixantetreize , laissant une mémoire vénérée de tout son peuple. qui l’appelait le roi saint.
Il n’y eut pas que le peuple à se lamenter sur la mort d’un aussi grand roi. En effet, si l’on en croit le Camoëns « les hauts promontoires le pleurèrent; les fleuves attristés roulèrent des larmes dans leur cours, et de leurs Ilots gémissants couvrirent au loin les campagnes. Le souvenir de ses vertus était dans tous les cœurs, et les échos de la Lusitanie répétaient: Affonso , Affonso !.... le héros n’était plus ! » Sans s’arrêter davantage aux hardiesses de la prosopopée de l’illustre poète , il est certain que le fils du comte Henri de Bourgogne doit être considéré comme l’un des plus grands monarques dont puisse s’honorer le Portugal.
L’on montre au château S. Jorge une ancienne citerne, quelques chemins souterrains, l’emplacement d’un théâtre romain où l’on a découvert des statues et des colonnes , et enfin l’endroit pu fut décapité le premier martyr chrétien portugais. Une inscription qui date de 1G1G consacre la mémoire du général que les Arabes, irrités de la longue et vigoureuse résistance qu’ils rencontrèrent sur ce point, mirent à mort.
Dans les jours que nous restâmes à Lisbonne, on fit de somptueuses funérailles à un ancien gouverneur du château S. Jorge, au vicomte de Ovar, général en chef de l’artillerie et de l’arsenal ; le cortège était magnifique et il y avait une longue file de voilures de deuil, de seges et de traquitanas noires avec des têtes de mort peintes sur les panneaux. Le vicomte de Ovar est venu à Nantes, en. 1 8-2 i , comme réfugié po-
lilique; il a liabité celle ville pendant plusieurs années. Il était alors capitaine du génie.
S. V1CENTE DE EOIU.
Ce monument doit son origine à AlTonso Henriques, qui en posa lui-méme la première pierre, en 1147. Cependant, sous Philippe II d’Espagne, à la fin du seizième siècle, lés constructions fondées par le vainqueur des Maures furent abattues ; sur leur emplacement l’on éleva le temple majestueux qui existe aujourd’hui, et le monastère qui est contigu. Ce couvent était habité jadis par des frères de l’ordre de Saint-Augustin. L’intérieur de l’église est vaste ; il est d’une architecture où se confondent le gothique et la renaissance, et ses proportions sont élégantes en même temps que bien entendues. Les deux tours de la façade sont d’un goût original qui ne manque pas de pureté. L’extérieur — de même que l’intérieur de cette riche basilique — a été construit avec celte belle pierre de marbre que l’on retrouve dans presque tous les grands monuments de Lisbonne, — blanche, polie, brillante et dorée par les rayons d’un soleil toujours plein de force. Les orgues et le carillon de S. Viccnte passent pour les meilleurs de la capitale.
Auprès de l’église se trouve le magnifique cloître
du couvent, séparé en deux portions égales par le Mtiment de la sacristie. Tout le soubassement du cloître, sous les arcades, est revêtu de panneaux de porcelaine, où sont représentés — ce qui paraîtra sans doute assez peu en harmonie avec le caractère du lieu — les sujets des fables de lafontaine. .Ainsi le Pot de terre est, pour son malheur, heurté par la marmilte de fer ; le Roseau plie, tandis que le Chêne se hrisesous les efforts d’un ouragan du Nord; l’Huître des deux Plaideurs est mangée par le juge appelé à mettre fin au différend, et le Meunier et son Fils portent un grand benêt d’Ane qui se laisse faire avec une complaisance admirable. Cette ornementation est d’autant plus étrange, que, sur ce cloître même, s’ouvre la porte du Panthéon royal, de la salle où sont déposés. les cercueils de tous les princes et princesses de l’illustre maison de Bragance.
Ordinairement, par une disposition testamentaire, les membres de la famille royale de Portugal manifestaient la volonté d’être inhumés dans la chapelle d’un monastère qu’ils désignaient. En raison de cela, les corps des puissants de ce pays se. trouvaient dispersés au gré des suprêmes désirs auxquels l’on était tenu de satisfaire. Lorsque les couvents furent fermés, leurs bâtiments reçurent en général des destinations profanes, et leurs chapelles, pour la plupart, durent être fermées au culte. Les dépouilles des princes furent alors réunies à S. Yicente, où elles restèrent pendant quelques années entassées dans une salle obscure, de la plus mesquine apparence, sorte de fosse commune
par trop indigne des chefs qui présidèrent aux destinées, parfois si prodigieusement glorieuses, du Portugal-
Le roi dom Fernando II, pendant sa régence, entreprit de consacrer à la sépulture des princes et des princesses de la maison de Bragance une salle particulière; en 4855, ce projet était mis à exécution.
Cette salle n’est pas en rapport avec lïdée que nous sommes habitués à nous faire de la dernière demeure des rois : elle étonne par sa froideur bien plus qu’elle n’émeut par sa destination. Elle a peut-être trente pas de long et quinze de large ; . sur tout son pourtour s’étend une table de marbre sur laquelle sont disposés, suivant l’ordre chronologique, en commençant par AfTonso VI, deuxième roi de la maison de Bragance, tous les cercueils, grands et petits, des membres de la royale famille. A l’une des extrémités, entre deux fenêtres cintrées, se trouve un petit autel ; à l’autre un beau mausolée a "été érigé au chef de la dernière branche de la dynastie de Bourgogne, à celui qui affranchit en huit jours le Portugal de l’asservissement espagnol, et qui, sous le nom de dom Juan IV, monta sur un trône si heureusement reconquis. Le cercueil de dom Pedro IV, empereur du Brésil et roi de Portugal, et celui de sa tille dona Maria Segunda occupent sur de beaux sarcophages de marbre le centre de la salie. De grands lampadaires d’argent sont placés aux angles des sarcophages.
Le seul monument qu’il y ait dans cette salle, celui de Juan IV, est d’un bon aspect, et son exécution a de
la valeur. Sur les cercueils de dom Pedro et de doua Maria sont drapés de longs voiles de velours noir dont les plis épais se répandent jusqu’à terre. Les couronnes impériale et royale, ainsi que le sceptre, posés sur ces monuments — probablement provisoires — disent la plate qu’occupèrent sur la terre ces augustes souverains endormis dans la paix de l’Eternité. Quant aux autres cercueils, fermés tout simplement à clef, ils sont recouverts, soit de lampas rouge, soit de velours vert ou bleu, avec quelques galons d’or le long des arêlesi Sur une plaque d’aciér sont écrits les noms et les titres de ces princes odieux ou vénérés, types dœ gloire ou de honte, soutiens sincères de la foi ou débauchés fanatiques, rois et reines dont la vie fut pour les peuples qui leur ont été soumis une source de prospérités, ou bien une cause de douleurs poignantes et de larmes amères.
Dans ce Saint-Denis des rois de Portugal les murs sont lisses; sans ornements, sans inscriptions ; la lumière y pénètre éclatante et vive, au lieu d’ôtre ménagée pour ne se répandre qu’en rayons discrets, pâles, indécis, mystérieux, inspirant ainsi Je recueillement et le respect, et le voyageur achève sans tristesse, avec .indifférence, sans que son cœur se serre ou batte plus vite, la visite qu’il a commencée au royal et funèbre asile. A
J’ai dit que la sacristie de S. Yicente s’élève au milieu du cloître qu’elle divise en deux parties. L’intérieur de cette sacristie est somptueusement décoré dans le genre italien. Du haut en bas c’est un splen-
dide revêtement de marbres à compartiments et de riches mosaïques. * , '
C’est dans le couvent de. S. Vicente que se trouvent actuellement le palais du Patriarche, la Cour suprême de justice et la Chambre ecclésiastique.
ARSENAL DA MARINIIA.
Ce vaste édifice a été élevé lorsque le marquis de Pombal était ministre, sur remplacement des anciens palais de Ribeiro , détruits en 1755. C’est un établissement très-considérable d’une architecture élégante, d’une construction solide , où sont gardés en dépôt, dans de vastes magasins, tout ce qui est nécessaire à l’armement et à l’approvisionnement d’une escadre. Un millier d’ouvriers y sont continuellement en travail. On remarque surtout dans l’Arsenal une salle immense , dite salle doRisco, dans laquelle un petit brick tout gréé sert à l’éducation théorique et pratique des élèves marins. A l’extrémité sud de la salle do Risco se trouve placé le télégraphe central du royaume. C’est de IA que se font les signaux relatifs aux navires qui entrent et qui sortent du Tage, et à ceux qui sont en vue des forteresses de la barre.
Les forces maritimes du Portugal — alors (pie les escadres équipées à Lisbonne étaient commandées par Yasco de Gama ou Alïonso Albuqucrque , qu’elles por-
taicnl sur les côtes de l'Inde le brave dom Juan de Caslro, ou sur les plages africaines cet écervelé de dom Sébastien— étaient à coup sûr les plus considérables- d’Europe.
Au quinzième et au seizième siècles, toutes les mers connaissaient et redoutaient le glorieux pavillon de dom Juan II Ct de dom Manoel , et les Portugais marchaient à la tète des navigateurs les plus habiles et les plus heureux. Il suffit d’un homme, d’un jour, d’un instant, pour donner le signal de l’écroulement d’une si grande puissance.
Avec son esprit romanesque et porté aux chqses extraordinaires, avec sa dévotion plutôt fervente qu’éclairée, dom Sébastien crut pouvoir - recommencer , pour le compte de sa gloire personnelle , l’épopée des Croisades. S’imaginant, plein d’une ardeur à la fois chevaleresque et religieuse , qu’il allait s’ériger en apôtre et en conquérant , il résolut de s’emparer de l’Afrique et d’en chasser le Croissant. Tout le monde connaît les tristesses lugubres de cette folle équipée ; le prince chrétien périt ignoré , d’une main inconnue , dans une mêlée furieuse , à la funeste et trop décisive bataille d’Alcacer-Québir, et, après la journée, les vainqueurs, les soldats de Muley-abd-cl-Mélick, aidés des prisonniers Portugais, ne retrouvèrent môme pas le corps du roi présomptueux dont la mort devait plonger le Portugal dans un chaos de difficultés , dans un abime de maux.
Le 4 août 1578, dom Sébastien était lué~, quelques jours après, le cardinal dom Henri, à défaut de des-
tendance directe, montait sur le trône de son petitneveu, et, au mois de janvier 1580, ce dernier représentant de la branche des Aviz s’éteignait dans les bras du Seigneur. Le duc d’Albe, à la tête d’une armée espagnole, entra alors en Portugal, triompha de tous les obstacles, , et dans le courant de cette même année réunit aux possessions de Philippe II, son maître, le beau royaume de dom Manoel.
Lé Portugal resta soumis à l’Espagne de 1-580 à 1040. Pendant ce temps d’oppression, hommes, argent, munitions, tout fut rare dans les campagnes, dans les villes, dans les arsenaux. Plus de trois cents vaisseaux, et plus de deux mille canons furent pris ; les ministres espagnols travaillèrent systématiquement à la ruine de ce malheureux pays, pendant que l’empire des Indes, ce monument gigantesque auquel tant de héros avaient travaillé, s’en allait pièce à pièce, morceau à morceau, sous les coups redoublés des Hollandais et des Anglais ennemis de la maison d’Autriche.
Philippe III et Philippe IV, les faibles successeurs de Philippe II, continuèrent la même politique de désorganisation et de décomposition à l’égard du Portugal. Mais bientôt la haine des opprimés devint si violente et si impérieuse, les oppresseurs de leur côté montrèrent tant d'injustices, dévoilèrent tant de- cruautés, commirent tant de crimes, que lorsque Pinto Kibeiro, homme ferme, actif, entreprenant, décida le duc de Bragance à se mettre à la tête du vaste complot qui devait arracher son pays aux mains des Espagnols, il
fallut quelques heures pour soulever le peuple, quelques jours pour chasser les tyrans et relever le trône abattu. Le 1 er décembre 1640, les conjurés se mettaient en mouvement’; le 8 du môme mois, la domination espagnole cessait d’exister.
La soumission à l’Espagne avait duré 60 ans. •
Lorsque dom Juan IV monta sur le trône restauré, la marine portugaise n’existait plus. Elle resta dans un complet état d’abaissement jusqu’à l’avènement du marquis de Tombal* et, en 1768, elle pouvait mettre en ligne dix vaisseaux de haut bord et vingt frégates. Avant le départ de dom Juan VI pour le Brésil, au commencement de ce siècle, les forces maritimes du Portugal s’additionnaient par quatorze vaisseaux de ligne, seize frégates et un grand nombre de bâtiments de moindres dimensions, destinés aux relations fréquentes qui existaient entre le Brésil et la mère-patrie. En 1807, une partie de cette flotte accompagna la cour fugitive et resta à Rio-de-Janeiro. En 1843, quatre vaisseaux de ligne, onze frégates, sept corvettes, six bricks, huit bâtiments de transport et sept paquebots en assez mauvais état constituaient toute la marine portugaise ; de celte Hotte une partie périt dans le combat naval qu’elle eut à soutenir, au nom des intérêts de dom Miguel, à la hauteur du cap Saint-Vincent, contre la flotte de dom Pedro commandée par l’amiral Napier, et le reste fut emmené à Brest, par l’amiral Houssin , à la suite de l’expédition de 1831.
Aujourd’hui que le Portugal semble sorti des troubles intérieurs qui ont si longtemps enchaîné son essor.
le gouvernement s’efforce de rétablir sur un pied respectable la marine militaire du pays. Dom F’edro V n’essaiera vraisemblablement pas de reconstituer une force qui n’a plus la même raison d’être que sous dom Manoel, puisque le temps des conquêtes est passé et que l’empire des Indes n’existe plus ; mais il rendra certainement à la nation dont il dirige les destinées, la place qu’elle doit occuper parmi les puissances maritimes.
Actuellement la marine portugaise ne compte plus qu’un vaisseau, une frégate, cinq corvettes, sept bricks, six goélettes, deux côtres, sept vapeurs, cinq cahiques, quatre yachts et quelques chaloupes canonnières..
s. roque.
Si l’on devait se borner à juger les choses sur leur mine, voilà certainement une église qui n’arrêterait jamais le touriste en quête de curiosités. L’extérieur de St-Roch ne promet, en effet, absolument rien de bon ou de beau, et, à passer tout près, l’on ne^dirait pas que c’est là pourtant que se trouvent les richesses artistiques les plus intéressantes et les plus dignes d’admiration que possède Lisbonne.
La façade est sans caractère bien défini; cependant l’on y trouve comme une velléité d’imitation de cer-
taines basiliques latines. L’intérieur est romain, avec quatre arcades de chaque côté, formant ainsi autant de chapelles séparées. La plupart de ces chapelles sont d’une inconcevable richesse, car l’or n’a été épargné nulle part. J’ai surtout remarqué des colonnes torses dorées du haut en bas, avec des grappes de petits angelots enluminés, jouant, voletant, se faisant une foule de niches gracieuses, et s’accrochant aux. mille détails de rornementation abondante qui recouvre les torsades des colonnes. Ce n’est pas là, il est vrai, du style religieux tel que l’ont compris les maîtres italiens, les imagiers gothiques et les artistes de la Renaissance; mais cela plaît et vous force au sourire à défaut de recueillement.
La chapelle royale de Saint-Jean-Baptiste est la merveille de l’endroit. Elle est placée dans la première travée, en venant de l’autel principal, à droite; elle est fermée d’une grille, voilée d’un rideau, et, pour être admis dans son enceinte, il faut en faire la demande au sacristain, qui ne la refuse jamais.
Le fond et les deux faces latérales sont couverts d’admirables tableaux exécutés à Rome en mosaïque par les artistes les plus habiles et le plus justement renommés. Ces mosaïques représentent : l’une, l'Annonciation, d’après Guido Reni ; l’autre, la Pentecôte, d’après Raphaël ; la troisième, le Baptême du Christ, d’après Michel-Ange. Le pavé offre également une belle mosaïque au milieu de laquelle se trouve un globe terrestre. Les marches de l’autel sont en porphyre et en granit d’Egypte; l’autel en apiéthiste, en lapis-la-
y.nli et en argent massif; les colonnes en lapis et en cornaline. Le reste de la chapelle est en son entier recouvert d'albâtre, de rouge antique, de vert antique, de jaune antique, de marbre de Rome, etc., etc. Trois superbes lampes en argent blanc et doré tombent de la voûte, et, au pied des marches de l’autel, deux candélabres en argent doré, hauts de sept pieds au moins, développent les rinceaux les plus curieusement fouillés, les acanthes les plus coquettement déroulés, les roses, les volubilis les plus spirituellement épanouis qui se puissent imaginer ; il y a aussi là-dedans des anges — un peu boufiis comme les Amours de Boucher — ciselés avec une grâce infiniment précieuse, un burin fort délicat.
Je me borne à indiquer sommairement les points les plus saillants et les plus remarquables dfe la chapelle Saint-Jean. Il faut toutefois ajouter que l’exécution de ce bijou est d’une rare perfection, et qu’en France nous n’avons rien, et nous n’aurons probablement jamais rien qui puisse en ce genre lui être comparé. Il est vrai que toutes ces belles choses ont coûté fort cher; doin Juan V a payé deux millions et demi l’orgueilleux caprice de posséder l’une des plus belles chapelles que l'on connaisse.
Les travaux de sculpture de celte chapelle ont été exécutés par un artiste nommé Mayne. L'on ira pas conservé le nom des mosaïstes et des ciseleurs. .
En 1741, la chapelle Saint-Jean fut mise, en place dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, et consacrée par le pape Benoist XIV, qui y dit la messe. Démontée
immédiatement après, elle fut expédiée en Portugal, et, en 1740, elle devenait le plus rare et le plus riche ornement de l’église Sainl-Roch. Fort heureusement que lors du tremblement de terre de 1755, tant de ruineuses merveilles ne disparurent pas, comprises comme tant d’autres dans le désastre:
C’est à Saint-Roch que la Maison professe des jésuites fut établie cni 555, selon l’ordre de dom Juan 111. Aujourd’hui, l’Asile de Miséricorde y c'st installé.
ARSENAL 1)0 EXEUCITO.
Cet établissement est une des œuvres du marquis de Pombal ; il date de 1700. 11 se compose de trois séries de bâtiments, qui, tout bien considéré, ne sont remarquables que par les objets qu’ils contiennent. 11 y a là une fonderie de canons, et plus loin le laboratoire des artificiers. Enfin, dans d’autres bâtiments, sont les vastes salles qui renferment une collection considérable d’armes de tous les temps, de tous les pays. C’est un curieux musée archéologique dans lequel le savant et l’antiquaire auront à passer, .s’ils veulent tout voir, tout connaître, tout commenter, non-seulement des heures et des jours, mais encore des semaines et des mois. Une des pièces les plus intéressantes de celte riche collection c’est le canon pris sur
les remparts (le Diù, en 1539, par Nuno (la Cunha. Dans celle parlie de l’Arsenal, se trouvent aussi les magasins où sont déposés le matériel, de l’armée, les parcs d’artillerie et environ 60,000 fusils. •
L’armée portugaise , dont les destinées ont suivi celles de la marine, et dont les drapeaux se sont autrefois couverts d’une gloire impérissable, s’en est a’.îée en déclinant, à partir de la domination espagnole jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Le marquis de Pombal chercha bien à la réorganiser, mais il n’y parvint qu’en partie, et il a fallu, pour la faire sortir de sa langueur et de son assoupissement, que les vieilles et héroïques légions de Napoléon vinssent planter leurs étendards troués par la mitraille de cent combats sur les édifices de Lisbonne. Trois fois les lieutenants de l’Empereur tentèrent la conquête du royaume de dona Maria I re , trois fois ils durent céder, tantôt devant la 'supériorité du nombre, tantôt divisés par de basses et ridicules jalousies, tantôt par faiblesse et incapacité. En présence des soldats vainqueurs des plus grandes armées de l’EurOpè , les Portugais sentirent renaître leur esprit de nationalité ; ils osèrent entrer en ligne contre eux. En 4808, l’armée portugaise, réorganisée par lord Beresford et Wilson, fut placée sous les ordres du duc de Wellington, qui en usa très-largement, car elle était composée de bonnes et solides troupes sur lesquelles on pouvait toujours compter, soit qu’il fallût défendre les lignes de Torres-Vedras, soit qu’il fût nécessaire d’attaquer des positions rudement défendues, comme celles de Toulouse. Dans cette célèbre
journée, où il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus, les Portugais, commandés par le maréchal Beresford , tinrent bon contre les habiles dispositions prises par le maréchal Soult, et se jetèrent avec une vigueur pleine d’entrain et d’audace contre les bataillons français qu’ils joignirent môme à la baïonnette. Les pertes des Portugais furent très-considérables, et elles disent assez la part acharnée que prirent à la lutte les vaillants alliés de l’armée anglaise.
De 1816 à 1820, l’armée portugaise eut pour chef supérieur le maréchal de Beresford, duc d’Eloas, marquis de Campo-Maior. ,
L’armée portugaise, telle qu’elle est aujourd’hui constituée, suffit pour le maintien de l’ordre dans le royaume. En voici l’effectif : Chasseurs à pied ( caca dores ) *9 bataillons de 500 hommes; infanterie, 18 régiments de 2 bataillons, 350 hommes par bataillon ; artillerie, 3 régiments de 200 hommes ; génie, 1 régiment de 700 hommes ; cavalerie, 8 régiments de 300 hommes ; garde municipale de Lisbonne (infanterie), 2 régiments de 1,000 hommes; garde municipale d’Oporto (infanterie), 1 régiment de 800 hommes ; garde municipale de Lisbonne (cavalerie), 200 hommes ; garde municipale d'Oporlo (cavalerie), 150 hommes; trois bataillons de vétérans, formant ensemble un effectif de 1,100 hommes. Les bataillons de caçadores volontaires et ceux de la garde nationale peuvent ôtre considérés comme licenciés. La garde nationale à cheval n’a que 50 hommes sous les armes, mais ils sont choisis parmi les représentants de la noblesse, et, dans les occasions
encore. sur les cadres de la réserve. Il y a aussi un système d’exonération qui a plus d’un point de ressemblance avec ce qui existe aujourd’hui dans l’Einpire français. Le corps d’ofliciers ne se recrute que dans les Ecoles.
J’ai dit que les caçadores portaient des vestes de couleur brune. Cette couleur, que l'on retrouve dans l’uniforme des élèves de l’Ecole Militaire et de l’Ecole Polytechnique, dans celui des préposés de la Douane et dans d’autres encore, est la couleur nationale, comme le bleu est celle de la France, comme le rouge appartient à l’Angleterre, le vert à la Russie, et le blanc à l’Autriche.
Les caçadores et les artilleurs oui seuls des armes à percussion et le sabre-baïonnette.
AS RUINAS DO CARMO.
Le couvent des Carmes fut fondé en 1389 par le connétable dom Nuno Alvares Pereira, de la famille de Bragance, l’une des plus grandes figures du Portugal que l’histoire ne saurait séparer de celle du roi dom Juan I er . Le tremblement de terre de 1755 y enlassa des ruines, et, aujourd’hui, il ne reste de la chapelle que quelques murs, quelques arceaux, quelques nervures, quelques fenêtres, quelques piliers, tout cela calciné par l'incendie allumé à la suite du terrible
événement. Ce sont là de belles traces de l’architecture gothique, qui, en Portugal, se rapprochait bien plus, à cette époque, du mouvement artistique succédant dans nos pays au roman, que de celui se manifestant chez nous pendant le quatorzième siècle. Les profils sont sévères, les ogives ont de la fermeté, les piliers se terminent, dans la partie supérieure, par des animaux fantastiques, elle style flamboyant — la décadence de l’art gothique — ne se pressent nulle part. Toutefois le goût de l’ornementation est en général un peu lourd, un peu grossier.
Dans les anciens bâtiments du couvent l’on a établi une caserne de gardes municipaux et une école gratuite pour les enfants indigents.
J’ai visité cette caserne ; si l’on juge des autres par celle-là l’on peut assurer qu’en aucun pays les soldats sont aussi bien logés et leurs habitations mieux tenues. Les dortoirs, les cuisines, les salles d’armes sont d’une propreté irréprochable. Dans les dortoirs Une installation particulière nous a surtout frappé. Les lits sont établis sur une sorte de plancher mobile ; ils se relèvent le jour et s’appliquent le long de la muraille, fermant ainsi un placard, pratiqué dans l’épaisseur du mur, où sont rangés les effets du soldat. Lorsque ce lit se déploie, il vient s’abattre sur un coffre carré, qui sert de table pour les repas et la toilette, et renferme aussi une partie du mobilier personnel à chaque militaire. Enfin ce coffre, poussé le long de la muraille, sert à clore la partie inférieure du placard dont le lit couvre le reste. 11 résulte de ce
système de dortoir que l’entretien est plus facile et l'aération plus complète.
La ville de Lisbonne est divisée en quatre districts : celui d’Alfama, celui de Roscio, celui d’Alcanlara et le Bairro-Alto. Ces quatre districts se subdivisent en trente-huit paroisses dont la liste un peu longue peut, sans inconvénient, ne trouver pas sa place ici.
La garde municipale est casernée par compagnie sur les différents points de la ville, c’est-à-dire que, composée de deux bataillons et d’un escadron, elle se partage un dix compagnies et en autant de sections de cavalerie. Elle est formée des meilleurs soldats de l’armée, de ceux qui se recommandent le plus par leur conduite et leur courage; aussi, qu’il s’agisse d'émeutes à comprimer ou de filous à arrêter, on est sûr que ceuxlà ne bouderont jamais. C’est donc une troupe d’élite. Chargés d’une partie de la police de la ville, on voit les gardes municipaux, le soir, deux par deux, s’en aller à pas -menus et comptés, aussi lentement que possible, le fusil entre les bras, enveloppés d’un long manteau, glissant sans bruit tout près des maisons et guettant de l’œil et de l’oreille les malfaiteurs en travail. Ces rondes nocturnes se succèdent à des intervalles trèsrapprochés, et, lorsqu’un événement quelconque se produit, nécessitant la réunion d’une force imposante, la chose est bien vite faite. Les gardes municipaux ont tous, retenu dans un étui de cuivre agrafé sur la poitrine — tout comme les brasiglieri piémontais — un sifflet dont ils se servent pour se prévenir les uns les autres ; de la sorte les voleurs ou les démolisseurs de
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gouvernements sont enveloppés, cernés, appréhendés, enlevés presque aussitôt que leur présence a été reconnue. Les gardes municipaux portent sur le collet de leur habit le numéro de leur compagnie et leur numéro d’ordre.
En outre de celte garde, entretenue par la municipalité, il y a des cabos qui font pendant un certain nombre d’années une sorte de service de police en vue de s’exempter du service actif militaire. Ces cabos sont attachés aux paroisses ; ils portent un uniforme et des armes ; un œil exercé peut reconnaître de suite, à un détail quelconque de l’uniforme, à quelle paroisse appartient tel ou tel cabo.
Quant à la police secrète, il est tout naturel que je n'en puisse rien dire. Seulement il est certain quelle est très-vigilante, très-active, trèsrsoigneuse des intérêts qu’elle a mission de sauvegarder.
Tout cet ensemble est placé sous |a direction du Gouverneur civil, et nulle part, aujourd'hui, la police n’çst mieux faite qu’à Lisbonne Autrefois l’on s’égorgillait dans les rues et les maisons n'étaient jamais assez garanties contre les hardis coups de inain des filous; aujourd’hui, sans qu’il y ait risque et danger, l’on va et l’on vient à toute heure de jour et de nuit, par les rues, par les places, par les promenades, et chacun dort sur les deux oreilles dans la bonne et tranquille capitale du royaume dedom Pedro Y.
Une garde royale d’archers fait le service dans l'intérieur des Palais royaux.
BASILIGA DO CORAGAO DF. JESUS.
Cette magnifique église, qui tient au couvent d'Estrella, a été construite par les ordres dedona Maria P'. C’est le plus grand monument élevé à Lisbonne, depuis le tremblement de terre; c'est aussi le plus beau, le plus complet, le plus riche de la capitale. Sa construction, commencée en 1779, n’a demandé que l’espace de dix années. La basilique de Saint-Pierre de Rome a servi de modèle, et l’on retrouye ici les mêmes dispositions générales, le même ordre d’architecture , le même sentiment élevé qui frappe l’artiste et l'homme religieux lorsqu’il entre dans le temple célèbre de la ville éternelle. Il y a bien par ci par là quelques détails qui se ressentent de l’époque où ce monument a été commencé et achevé ; l’on rencontre bien de temps à autre une cerlaine manière — qui n’est pas précisément la bonne — d’interpréter- lé chef-d’œuvre colossal auquel ont travaillé Michel-Ange, Bramante et Raphaël; mais enfin l'ensemble est le même, et, au premier coup- d’œil, l’on pourrait presque s’y tromper. ~
L’extérieur, le dôme, les deux tours et la façade sont de marbre blanc. L’intérieur est également de marbre blanc ; cependant quelques panneaux sont revêtus de marbres de différentes couleurs, disposés èn
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compartiments. Quant aux parois du chœur et de la coupole, elles sont entièrement recouvertes de plaques dé marbres rares et précieux.
En se dirigeant vers l’autel, à gauche, se trouve la tribune réservée à la famille royale. Cette tribune s’étend sur la moitié du cbœur, et, en retour, sur le transept ; de l’autre côté, à droite, c’est la tribune des sœurs carmélites; elle aspecte également sur le cbœur et sur le transept. La tribune royale est ouverte à tous les regards ; la tribune des religieuses -est non-seulement masquée par une grille d’or, mais encore une pointe de fer finement acérée et longue de la moitié de la main, placée à chaque point d’intersection, des doubles barreaux disposés en losanges, défend ou punit toute approche indiscrète. Pour que le prêtre officiant puisse donner de l’église, qui est publique, la communion aux recluses, voici comment il s’y prend : il deseend de l’autel placé à l’extrémité du transept de gauche — en faisant face au cbœur, — il traverse l’église, et, au moyen d’une lucarne pratiquée dans l’un des angles de l’autre transept — assez petite pour que la communiante soit empêchée de passer la tête, assez grande pour qu’elle puisse aller des lèvres, à la rencontre de l’hostie, — il communique, à tour de rôle, avec toutes les pauvres cloîtrées et leur donne le corps adoré du fils de Dieu mort pour nous sur le Golgotha.
Dans le chœur, l’on montre le tombeau de la fondatrice de l’église et du monastère, de dona Maria I r « ; dans la sacristie, se trouve celui du confesseur de la
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reine. Dans la sacristie, dans la nef et dans le chœur, l’on voit des tableaux d’un peintre portugais, Pietro Alexandrino — qui rappellent assez la queue de notre école de Restout — et des tableaux d’un artiste italien, Pompée Baltoni, où l’on chercherait en vain les traditions des grands maîtres Florentins, Bolonais, Romains ou Vénitiens.
La basilique du Coraçao de Jésus — Sacré Cœur de Jésus — n’a pas coûté moins de trente millions de francs. Le couvent ne contient plus que dix-neuf religieuses.
En face de l’Estrella, un très-beau jardin public offre à tout le monde, aussi longtemps que dure le jour, l’ombre de ses grands arbres, l’abri de ses charmants kiosques rustiques, le silence mystérieux de ses bosquets ; il promet de plus une promenade très-agréable sur les bords de ses bassins pittoresques, dont un artiste de goût a pu seul dessiner les caprices et ménager les contours.
AQl'EDUCTO DAS AOOAS LIVRES.
Dom Juan V, ce roi prodigue des trésors du Portugal, le fondateur orgueilleux de Mafra, l’acquéreur fastueux de la chapelle St-Jean, a laissé, pour l’honneur de sa mémoire, un monument immense, d’une utilité de tous les jours, de tous les instants, et qui
n’a lien à envier aux travaux les plus cyclopéens tentés et accomplis par les Egyptiens, les Grecs et les Romains. Je veux parler de l’Aqueduc qui pourvoit à l’alimentation de Lisbonne et de plusieurs des contrées voisines.
C’est à dix-huit mille mètres environ de la ville, près du village de Caneças, que se trouve la prise d’eau. Puis l’Aqueduc perce les montagnes, enjambe les vallées, se jette à droite et à gauche en embranchements divers, poursuit par monts et par vaux sa course vers Lisbonne, où il aboutit enfin dans un vaste et magnifique réservoir; l’eau s'échappe de là vers toutes les directions, par des canaux ramifiés, jusque dans les quartiers les plus éloignés de la cité.
L’eau amenée par l’Aqueduc tombe en cascade dans une cuve qui contient 15,000 pipes, soit près de huit millions de litres. Par le réservoir, l’on pénètre dans les galeries intérieures et extérieures de l’Aqueduc, et l’on en a pour plusieurs lieues à marcher ainsi, d’une montagne à l’autre , avant d’arriver à la fin de ce boyau large de cinq ou six pieds, dans lequel court toujours , avec un murmure doux et monotone-, l’eau la plus pure, la plus claire, la plus cristalline qui soit jamais sortie des flancs d’un rocher.
L’Aqueduc est quelquefois — lorsqu’il serpente au cœur même de la montagne — caché aux regards, et il ne se révèle que par les ouvertures ménagées sur le sommet de la colline pour le renouvellement de l’air et l’introduction d’un peu de lumière dans les canaux ; mais, en raison des mouvements de ce terrain acci-
denté qu’il lui faut parcourir, lorsqu’il va d'une montagne à l’autre, au milieu de vallées larges et profondes, solidement campé sur des arches puissantes, dont le profil ogival se silhouette sur le ciel bleu ou sur la croupe brûlée des grands eôteaux voisins, il prend alors l’aspect le plus imposant, le plus fantastiquement monumental. C’est surtout à Campolide, sur la rivière d’Alcantara, qu'il se développe dans toute la majesté de ses proportions grandioses. Sur ce point, il met trente-cinq arches à franchir le val; celle du centre n’a pas moins de 203 pieds d’élévation sur 107 d’ouverture. Du haut des galeries extérieures de cet audacieux Aqueduc, l’on jouit d’un .admirable coup d’œil.
Tout l’ensemble de ce travail, qui eût effrayé peutêtre les plus intrépides architectes de l’antiquité, a été accompli en vingt-neuf ans, de 1713 à 1732, par un artiste dont il faut garder le nom avec soin , Manoel Maia. Le fait est que Maia s’acquitta on ne peut mieux de la tâche qui lui avait été imposée par dom Juan V, et qu’il se montra parfaitement digne de la confiance royale, puisque, lors du tremblement de terre de 1755, une seule pierre tomba du cintre de l’arche principale. Les Portugais montrent avec orgueil la place d’où s’est échappée cette pierre.
L’Aqueduc des Eaux Libres a nécessité pour sa construction une dépense évaluée à quatre-vingts millions. * ;
Ce ne sont pas là tous les établissements, intéressants, tous les monuments remarquables de Lisbonne. Mais les limites que m’imposent ce livre me forcent à m’arrêter,, ou plutôt à marcher vite , afin d'arriver promptement au terme du chapitre,' C’est pourquoi je ne dirai qu’un mot du grand, hôpital Saint- Joseph, fondé par dom José , dans les bâtiments du Collège des Jésuites ; sept médecins et onze chirurgiens ordinaires, sept médecins et dix-sept chirurgiens extraordinaires, trois cent quarante-neuf employés, huit prêtres ot quatre sacristains suffisent à grand’peine au service de ce vaste établissement. Je signalerai rapidement l’hôpital des Aliénés, l’hôpital de la Marine et l’hôpital da Estrellinha ; je me bornerai encore à nommer la Grande Douane (Alfandega Grande), superbe édifice — avec une immense salle pour les expéditions, de nombreux magasins, un jardin, une fontaine, etc., etc., — construit sur les ruines de 1755 par le marquis de Pombal; je ne dirai aussi qu’un mot de la Douane Municipale (Alfandega Municipal), construite également sous le- ministère du marquis de Tombai ; — c’est aujourd’hui l’entrepôt des grains et de toutes les céréales ; — mais je m'arrêterai un instant dans la 1 prison de Limoeiro, où se trouvait jadis le palais du roi dom Fernando 1 er .
Ostia que le prince qui s’appela deux ans plus
tard dom Juan I" poignarda de sa propre main, en 1383, le comte deOurem. Fernando élait mort; la faible Léonor, sa veuve, avait été nommée régente, et pour elle, pour d’indignes courtisans, pour un insolent favori, la patrie épuisait ses trésors: mais elle appelait un vengeur. Il parut. Dom Juan, fils naturel de dom Pedro, dit le Sévère ou le" Justicier, et d’une obscure galicienne, forma, avec dom Nuno Alvares Pereira , le projet d’arracher à Léonor une couronne qu’elle profanait et s’efforcait de faire passer sur le front du roi de Castille. Le peuple est soulevé ; il égorge les parents , les amis de la régente et de son amant qui règne sous son nom , et le comte de Ourem est frappé par dom Juan , sous les yeux mêmes de la veuve de dom Fernando. Les crimes de cette époque feraient oublier les cruautés de Marius; Rome fut souillée de moins d’horreurs , lorque Sylla rentra dans ses murs et vengea le sang par le sang. Limoeiro conserve aussi le douloureux souvenir des six mille prisonniers politiques que, â différentes époques,- la tyrannie sauvage du gouvernement de dom Miguel jeta dans ses sombres cachots.
Je ne donnerai qu’une ligne à la Bibliothèque publique, riche de 110,060 volumes imprimés, de 10,000 manuscrits, de 140,000 livres pris aux couvents, plus riche encore d’une collection de 25,000 médailles antiques. Celte Bibliothèque occupe l’ancien couvent de S. Francisco. Dans les bâtiments du même monastère on trouve l’Académie des Beaux-Arts, instituée, en 1837, sous le ministère de M. Manuel da Silva
Passos. Il y a encore la Bibliothèque de l’Académie royale des sciences, fondée par dona Maria I re , et reformée en 1852, et le Musée royal, qui se trouvent réunis dans l’ancien couvent de Jésus. Il y a de plus l’église Saint-Julien, fondée en 1200, détruite en 1755, reconstruite après le tremblement de terre, et brûlée en 1816, à l’occasion des obsèques de la reine dona Maria I re . Il y a aussi l’ancien couvent de Grtfça, autrefois habité par les ermites de l’ordre de Saint-Augustin, et réédifié après la catastrophe de 1755. C’est dans la sacristie de la chapelle de Graça que l’on voit le mausolée d’AfTonso Albuquerquc , deuxième viceroi des Indes Portugaises. Enfin il faut saluer au passage l’église des Martyrs, élevée par le premier roi de Portugal^ pour servir de sépulture aux Croisés étrangers qui l’avaient aidé à chasser les Maures de Lisbonne; puis il faut visiter l’église de l’Incarnation, celle de Lorette, de Saint-Dominique, de Saint-André — l’une des plus anciennes de la capitale, — et celle de Saint-Barlholomée — qui fut la chapelle de dom Diniz le roi laboureur.
Il est bon encore de savoir que les Français ont à Lisbonne une église placée sous le vocable de Saint- Louis; les catholiques anglais ont trois chapelles, et les Anglais protestants possèdent un temple; les Allemands de la religion luthérienne ont, eux aussi, un lieu réservé pour la célébration des' cérémonies de leur culte, et il n’y a pas jusqu’aux Juifs — nous sommes loin, on en conviendra, des auto-da-fé et de la 'Sainte Inquisition — qui n’aieitf. une synagogue.
-Pifyli7pri hy Cônolf.
L'on peut jeter un coup d'œil sur les cimetières : celui des Prazeres est le plus beau par le nombre et l’importance des monuments funèbres qui s’y trouvent. La sépulture de la famille du duc de Palmella se distingue entre toutes par ses proportions et sa richesse. Tout près de ce champ de repos l’on rencontre le chemin de ronde qui enserre Lisbonne. Le chemin est parfaitement entretenu ; il est bordé, du côté de la ville, par le mur d’enceinte, et, du côté de la campagne, par des arbres et une forte haie d’aloës. Lisbonne compte deux autres cimetières : celui de Saint-Jean et celui d’Ajuda. Les Français, les Anglais, les Allemands et les Israélites ont des sépultures séparées et particulières à chaque nation ou à chaque religion.
Ce n’est pas tout encore; cependant je m’arrête. Cette fois c’est pour tout de bon, et je laisse volontiers au touriste avide de tout connaître, désireux de tout voir, empressé à regarder dans tous les coins, le plaisir et la peine d’aller au-delà des indications qui précèdent