TERREMOTO
Le Moyen-Age et la Renaissance n.’ont laissé que peu de traces à Lisbonne. La façade et quelques portions de l’intérieur de la cathédrale, les ruines non encore disparues du couvent des Carmes, quelques tours carrées élevées il y a peut-être mille ans par les soldats de Salah-Eddyn, la basilique de S. Vicente, — voilà à peu près tout ce qui subsiste de ces deux grandes époques artistiques, dans une cité qui a tenu pourtant une place brillante dans rhistoirc de l’Europe. -
Ce n’est pas le temps qui a renversé les monuments ; ce ne sont pas les hommes qui ont abattu les travaux des époques reculées. Un volcan bout sous cette autre ville aux sept collines; parfois il a des colères, et les
épanchements de sa formidable fureur donnent toujours le signal des dévastations les plus effroyables. 11 n'y a pas de lutte possible contre de tels déchaînements ; tous les efforts réunis des hommes ne pourraient empêcher le sol de s’entrouvrir, la flamme de s’élancer, et, lorsque ces désastreux phénomènes se produisent, il ne reste aux survivants épouvantés qu'à pleurer les victimes, en s’inclinant sous la main toute-puissante de Dieu.
Rien ne résiste aux convulsions du globe. Les reptiles, les larves qui habitent sous terre, sortent et rampent à la surface; les eaux de la mer s’agitent et deviennen t monstrueuses; les sources tarissent , dans le ciel, les oiseaux se donnent un mouvement étrange, et, au milieu des cris de détresse et de la confusion d’une population folle de terreur, les monuments s’écroulent, les maisons disparaissent, les incendies s’allument, l’œuvre de destruction s'accomplit !
Le 1 er novembre 1755 est une date funèbre : c’est celle de l’un des plus terribles cataclysmes que notre globe ait subis depuis les temps historiques ; celle du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne, en faisant périr dans cette gigantesque conflagration des milliers d’hommes.
Ce jour-là, vers neuf heures et demie du matin, la population de celte ville brillante et fortunée encombre les églises : elle assiste aux offices de la fête de tous les Saints. Toul-à-coup une horrible commotion agite le sol; une clameur sinistre s’élève; des déchirements souterrains se font entendre ; les temples s’effondrent
sur la foule; les maisons tombent renversées par une force invisible, et trente ou quarante mille individus périssent sous les décombres! En six secondes tout est soulevé, ébranlé, anéanti !
Un témoin oculaire de cette lugubre catastrophe parle en ces termes de quelques-unes des scènes qui se produisirent :
« La crainte et la consternation étaient si grandes, que les personnes les plus résolues n’osèrent rester un moment pour écarter quelques pierres de dessus l’individu qu’elles aimaient le plus, quoique plusieurs eussent pu être sauvés par ce moyen ; mais chacun ne pensait qu’à sa propre conservation, et la foule se précipitait éperdue, à travers les rues et les places publiques. Le nombre des personnes écrasées dans les maisons et dans les rues ne fut pas comparable à celui des gens, ensevelis dans les églises. Comme c’était un jour de grande fête et à l’heure de la messe, elles étaient toutes pleines... Les clochers, qui étaient fort élevés, tombèrent presque tous avec les voûtes des églises, en sorte qu’il n’échappa que peu de monde
» Dans la maison que j’habitais, poursuit le môme narrateur, sur trente-huit personnes, il ne s’en est sauvé que quatre. Huit cents périrent dans la prison civile, douze cents dans l’hôpital général. Dans un grand nombre de couvents, qui contenaient chacun quatre cents personnes, il n’en est échappé aucune. L’ambassadeur d’Espagne a péri avec trente-cinq domestiques. Heureusement le roi et, la famille royale, étaient à Belém, à une lieue de Lis-
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bonne. Le palais, du roi dans la ville s'écroula à la première secousse. . . .
» Environ deux heures après le choc, le feu se manifesta en trois endroits différents delà ville ^ il élait occasionné par les foyers des cuisines que le bouleversement avait rapprochés de matières combustibles de toute espèce. Vers le môme temps aussi, un vent très-fort succéda au calme et activa tellement Tin-
cendie, qu’au bout de trois jours la ville entière fut réduite en cendres. Tous les éléments parurent con-. jurés pour nous détruire. Aussitôt après le choc, qui fut à peu près au temps de la grande élévation des eaux, le Ilot monta de quarante pieds plus haut qu’on ne l’avait jamais observé, et se retira aussi subitement, dette massé d’eau entraîna dans l’abîme des milliers de malheureux qui s’étaient avancés sur les quais, en fuyant leurs maisons ébranlées. »
Après la première secousse, qui fut la plus terrible, on ressentit jusqu’à vingt-deux chocs ; ils achevèrent de porter la terreur dans les restes l»aletants de cette population si cruellement éprouvée; ils entassèrent de nouvelles ruines sur de nouvelles victimes ! Malheurs irréparables! jours de larmes, de deuil et de lamentations! Dans les instants qui suivirent, que d’angoisses! quelle invincible épouvante! En présence d’un tel fléau, il n’est aucun moyen de se mettre à l'abri, il n’est aucune chance possible de se soustraire au sort commun. On fuit un volcan, le torrent des laves et des matières enflammées qu’il vomit ; mais quand la terre s’agite, où aller, où fuir,
où sc réfugier'? Le danger est partout : partout on croit marcher sur un foyer de destruction. Nulle confiance ne subsiste lorsque le sol que nous foulons vient à trembler sous nos pas, à être le premier objet de nos craintes, de nos alarmes. Les lois de la nature sont bouleversées, et quiconque, au milieu des circonstances ordinaires, braverait les dangers les plus certains pour épargner une souffrance à ceux qu’il chérit, dominé par un effroi qui ne laisse rien de distinct ni dans la conscience, ni dans la pensée, les abandonne en sentant la terre se soulever et manquer sous ses pieds. Sous l’empire de cette horrible terreur, ne vit-on pas à Lisbonne des mères , privées en cet instant suprême de raison, sourdes au cri du sang , prendre la fuite et oublier l’être qu'elles recherchaient ensuite avec ardeur au péril de leurs jours 1
Et comme si ce n’était pas assez encore, à la douleur, aux regrets, à l’effroi vinrent bientôt se joindre la disette et un long cortège de souffrances. Dans les trois premiers jours qui s’écoulèrent après la catastrophe, une once de pain valait une livre d’or.... Par suite des privations, des émanations cadavériques, et de l’état de l’atmôsphère, les plus dangereuses maladies éclatèrent au milieu de. cette population sans abri ni aliments.... Des bandits, des hommes exaspérés par la faim, se livrèrent à d’affreux désordres, dépouillant à main armée ceux qui avaient pu sauver quelques objets, et souvent leur arrachaient la vie avec les derniers débris de leur fortune.
l)om José regardait éperdu sa capitale livrée à -l in-
cendie et aux assassins : « Que faut-il faire ? » dit-il à son premier ministre, le marquis de Pombal. « Enterrer les morts, songer aux vivants et fermer les portes, » répondit le marquis, qui se mit aussitôt à l’œuvre. Des gibets furent plantés à toutes les issues de la ville, et défense expresse fut faite de sortir de Lisbonne, chargé d’un fardeau quelconque. Celui qui tentait de forcer cette consigne était pendu sur l’heure , sans autre forme de jugement. Le premier jour, cent brigands furent attachés aux potences; le second jour il ri’y en eut que soixante, et, le troisième, vingt seulement. Enfin, après deux cents exécutions de ce genre, les. bandits éteignaient leurs torches, mettaient leurs poignards au fourreau, et l’ordre était rétabli. Sans la vigueur que déploya le marquis de Pombal en cette solennelle et critique circonstance, sans son activité prodigieuse, son indomptable sévérité, qui sait quand se serait arrêtée la rage des scélérats nés de la catastrophe? qui sait combien de malheureux seraient tombés encore? qui sait quand les tristes survivants auraient pii se croire à l’abri du couteau , de la foudre souterraine, de l’incendie, des Ilots, de la faim et de l’épidémie ?
Lorsqu’on put se croire en, sûreté au milieu de ces ruines ensanglantées et brûlantes, lorsqu’après avoir fermé les portes et songé à ceux qui vivaient, l’on put enfin enterrer les morts, le nombre des victimes s’élevait à près de soixante mille.
Quant aux pertes matérielles, elles furent immenses. On les évalua dans le temps. En voici un aperçu qui
achèvera de donner une idée, au moins approximative, de ce lamentable et prodigieux désastre. Celle des maisons particulières s’éleva à 700 millions de livres, Gelle des meubles à 12 millions, celle des vases sacrés, statues, tableaux, etc., à 32 millions. On fit de plus monter la perte des diamants, tant de la couronne que des dames portugaises, à plus de 80 millions ; la perte des étrangers, soit en argent, soit en marchandises, passa 240 millions.
Ainsi, par l’efTet d’un moment de convulsion de la terre, de caprice gigantesque du globe, une grande et florissante cité est renversée, ruinée, bouleversée , anéantie ; de sa population de trois cent mille habitants, un cinquième est enseveli, ou meurt sous les coups d’assassins furieux, ou succombe sous les étreintes de l’épidémie; enfin ses pertes matérielles- se traduisent par le chiffre inouï de un milliard soixante-quatre millions.