ÉTUDES D'ARTISTE
Dans les Pyrénées, à Cauterets, et dans ses environs sur-
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tout, il y a une multitude de tableaux que la nature oftre aux peintre et aux poètes.
La nuit. — Après avoir vu les montagnes embrasées par le soleil, il faut les contempler la nuit. Les ténèbres ont aussi une sorte de majesté.
L’air est pur et serein; la nuit brune plutôt que noire; les groupes de montagnes et les sommets que nous avons considérés la veille ne nous ollrent plus que les simulacres poétiques du sublime Lucrèce 1 ou des découpures faiblement prononcées. Les hauteurs voisines, surmontées de pics élancés vers le ciel, ne nous présentent que des formes aériennes, confuses, et qui recèlent tous les éléments de la crainte, mère de la superstition. C’est alors qu'aux regards inquiets naissent les présages, les prodiges; que les forêts plaintives articulent des sons, que l’on entend parler les animaux *.
Une secrète horreur, accompagnée cependant d’un iutérèl réel, s’empare de nous dans ces mornes solitudes, ou la voix seulement et celle îles torrents sont répétées d'échos en échos. Gravissant à travers les roches, les pins, les bruyères, on aperçoit bientôt les pâles rellels de la lune errante derrière les monts couverts de neiges et de glaciers.
Quand l’esprit tout entier se porte à l'observation , rieu dans la nature ne lui est indifférent. Ce qu’on ne daignerait pas regarder dans son jardin , nous l’examinons avec curiosité. C’est un petit lac ou plutôt un bassin dont l’onde vacillante réfléchit pour ainsi dire le firmament; de sorte qu’on voit , connue à travers le globe , des éloiles frémissantes dans un autre hémisphère. Le tour de ce bassin, bordé
1 Ces assemblages déliés, res tissus impercVplibles, parfaitement semblables aux corps dont ils sont les émanations, et que Lucrèce appelle simutarra, effigie! : Cicéron les nomme imagine! ; Quintillien, figura- ■ Catius, speelra, etc. Quelque défectueuse que soit cette théorie des simulacres. Gassendi ne l'a point dédaignée. » (Voyex la traduction de Lurrérc, par Lagrange, t. Il, p. H 4.
* Vox quoque per lucos Milgo exaudila silenles Ingens, et siinularra modis pallcnlia miris Visa sub obsrurum noctis, pecudesque lorutir.
(\ibgile, Georg., lib. I, v. 476.)
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do touffes de gazon, est illuminé de distance en distance par des vers luisants pris pour autant de lampions.
Parvenus un peu plus haut, le bruissement des eaux, qui de tons côtés tombent en cascades , en torrents , se lait entendre} d’une manière si distincte, que non-seulement le guide en assigne les différences; mais encore que . selon le murmure plus on moins fonde toutes ces ondes jaillissantes, il en estime le volume et la distance avec autant de promptitude qu’au milieu de nos villes le citadin religieux reconnaît la cloche de sa paroisse, quoique toutes les autres cloches sonnent en même temps.
On aperçoit ensuite, car les phénomènes de la nuit ne sont pas moins variés que ceux du jour, connue autant de météores vagabonds, des feux électriques diversement agités. Ils voltigent surtout autour de la pointe des hautes sommités, leur donnent les apparences d'un volcan près de former des éruptions, ce qui présage des orages prochains et fait trembler les habitants.
En levant les yeux , le voile de cette nuit resplendissante semble déchiré de toutes parts et réduit en lambeaux. On ne peut en effet distinguer entre les pies et les vallons tortueux que des sillons inégaux tracés sur la voûte céleste; sillons étincelants, il est vrai, des feux d'une multitude d’astres contigus et semés dans l’espace comme les grains de sable dans les désert de Libye. Privé de l’horizon habituel, on croit ne rien voir, tandis que l’on parcourt en un instant des espaces incommensurables, à travers des milliers de mondes et de comètes, à travers tant de soleils, tant de planètes qui s’éclipsent réciproquement, qui semblent se pénétrer et se confondre. Merveilleux fragments de l’infini ! et qui le représentent tout entier à des regards mortels , mais oit !e calcul cesse , où la stricte raison cède la pluce aux conjectures.
Jeux de lumière. — (.'est tantôt un nuage d’une transparence inégale, projeté de manière qu’il représente parfaitement et pendant quelques minutes une queue de paon , bordée de brillantes étoiles ; tantôt de longues traînées de lumière blanchâtre.
Familiarisé avec la nuit, on commence à jouir avec plus de sécurité de ces monts silencieux , où les idées fugitives se fixent et deviennent des pensées , oit le domaine du sentiment s’étend d’autant plus que l’on voit moins; oit l’imagi-
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nation, fécondée par la mémoire, reprend son essor, s’exerce en tons sens; enfin d’où l'aine peut à son gré parcourir l’immensité des cieux , s’élancer en un clin d’œil dans le passé, dans l’avenir.
Nuages. — A certaines hauteurs, les brouillards sedissipent. Ils forment plus haut un beau nuage qu’on voit, à diverses reprises, disparaître et se reproduire en s’exhaussant toujours. Pasumot a expliqué dans les Mémoires de l'Académie de Dijon la cause de cet effet, commun dans les montagnes. Il prétend'qu’il y a dans l’atmosphère des couches graduelles d’un air pour ainsi dire sec et absorbant; que ces couches se saturent de l’humidité de celles qui leur sont subordonnées. I)e là les métamorphoses de vapeurs en nuages, lesquelles se reproduisent sous différentes formes, de sorte qu’on les voit telles que de larges bandes qui tantôt coupent les pics à diverses hauteurs, tantôt les couvrent d’éclalants réseaux circulant en spirale.
Courses vagabondes. — Quand on est en société dans les montagnes, au lieu de suivre le même sentier, quelques-uns s’en écartent de temps en temps pour aller à la découverte. L’un examine une Heur, l’autre contemple un abîme. C’est ce qui fait le charme de ces petites courses vagabondes , où le hasard sert mieux quelquefois que le projet. Et puis, n’est-ce rien que le plaisir d’avoir vu seul ce que l’on peut apprendre à d’autres? J’avoue qu’il en résulte quelquefois une sorte de rivalité, des exagérations involontaires. Il n’est que trop commun de se passionner dans ces enivrantes et merveilleuses solitudes, dont, au défaut de la réalité, l’imagination fait les frais, et que l’on se plaît à décrire sur de simples apparences. Mais on capitule à la fin du voyage.
Orages. — Rien n’est beau comme un orage dans les Pyrénées. Les montagnes lointaines sont coupées aux deux tiers de leur hauteur par un amas de nuages qui n’en forment plus qu’un : nuage immense, épais, et qui, dans ses flancs convulsifs, contient tous les éléments ue la foudre. Elle gronde sourdement ; déjà les échos des vallons en répètent au loin les accents. De fréquents éclairs sillonnent bientôt , tant au-dessus qu’au-dessous, ce nuage formidable.
Le tonnerre et le fracas redoublent de moment en moment; les gorges mugissent; la foudre éclate enfin. Elle jaillit de tous côtés du nuage adhérent à la montagne. Dès lors, les
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sommets contigus, les pins qui les couronnent, n’oIlVenl plus qu’uu vaste incendie. Les abîmes sont éclairés jusqu'au fond par des globes d’une lumière si vive , qu’ils rappellent le jour au sein des cavernes ténébreuses. Le bruit cesse , les leux s’éteignent; nos feux d'artifice ne sont que de pâles bluettes en comparaison de ces grandes gerbes de feux électriques, et de toutes couleurs.
Cependant les vents déchaînés s’annoncent par d’horribles sifflements. Ils s’élancent sur le nuage orageux, le tourmentent, le déchirent; les lambeaux en sont emportés dans le vague îles airs. Ces lambeaux épars en masses isolées, telles que des bataillons qui ne cessent de tirer en faisant retraite, tonnent encore en s’éloignant. Flottant au gré du tourbillon qui les agite , les uns vont se heurter contre les pics; les autres, engoullrés dans les gorges, remontent, comme un torrent refoulé, près d’en submerger les habitants.
Pxncs de üekuers. — Les bergers , sur le déclin du jour, ramènent leurs troupeaux pour y passer la nuit, comme ils ont passé le jour, un à un, sans ennui, sans désirer un meilleur sort ; car il ne faut pas chercher ici les pasteurs de Théocrite , de Virgile ou de Gessner, encore moins ceux de Fontenelle. Le lendemain ils recommencent. Quelle vie que celle de ces pâtres! Ils n’en sont pas plus tristes.
Les enceintes de ces sortes de parcs , souvent détruites et promptement refaites, ne sont formées que de pierres appliquées sans mortier les unes sur les autres. La demeure , ou plutôt la tanière du berger, est située au milieu de l’enceinte. C'est là qu'après un misérable repas, enveloppé dans sa cape, il se livre , sur quelques poignées de paille . a un sommeil souvent interrompu par les aboiements de ses chiens, qui l’avertissent des approches de l’ennemi. Ces redoutables ennemis sont des loups assez, hardis pour oser, même en plein jour, attaquer les troupeaux.