‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 135 sur 226 · LE VAL DE JÉRET · texte numérisé non relu

LE VAL DE JÉRET

Pour peu que vous jetiez les yeux sur la carte, vous n’apercevrez en France que deux chaînes de montagnes. La première, qui commence aux environs de Puycerla, coupe dans sa marche une multitude de départements, donne naissance aux anneaux secondaires du Cantal et de la Moselle, et disparaît aux approches de la forêt des Ardennes.

La deuxième, et la principale (la seule primitive à mon sens, ii celui de divers géologues), s’appuie d’un côté à la Méditerranée, aux environs de Collioure. Là , se dressant comme une grande muraille destinée par l’Éternel à séparer deux nations, elle traverse de prime aberd le département des Pyrénées-Orientales, celui de l'Ariège, une portion perdue de la Haute-Garonne, l’ancienne province du Béarn ; puis, parvenue à Sainl-Jean-Pied-de-Porl , s’abaisse vers Roncevaux, célèbre par la mort d’un preux ; sc dirige en Espagne sur Vittoria, et va se perdre non loin d’Aguilar, dans les sables désolés de la Vieille-Castille .

Que si, a partir de Perpignan jusqu’à Bayonne, vous voulez chercher un passage pour pénétrer dans la Péninsule, vous n’en trouverez aucun ; les pins et la neige sont en possession de la contrée. Mais si vous ne vous entêtez pas à interroger au cœur l’œuvre mystérieuse ; si , par exemple , poète ou artiste, vous ne désirez qu’une échappée de cette gigantesque nature, alors vous p'ouvez vous diriger avec moi vers les eaux thermales; c’est un rendez-vons de bonne compagnie, et je m'assure que nous y irouveronsd’adtnirablcs sites, de miraculeux spectacles.

1 Quelques-uns des sites décrits ici l’ont été déjà dans les chapitres précédents. Nous avons préféré donner le tableau tout entier, si vif, si animé de l’écrivain, au risque de nous répéter, plutôt que de le morceler. Cet atliele est extrait de l’un de nos meilleuts recueils : la France littéraire.

CAL'TERSTS. — VAL DE JÉRET. 373

A cet effet, au sortir de Toulouse, vous m’accompagnerez à Tarbes. C’est d’ici véritablement qu’il faut contempler la montagne. Comme elle se pose, la coquette, devant vous ! comme elle se complaît à vous faire admirer scs pieds géants, sa belle robe de neige, blanche autant qu'un suaire de jeune (ille, sa capricieuse ceinture de torrents, son pêle-mêle de rochers, de forêts, semés çà et là, aux anciens jours, par une main inconnue ; tout son beau rideau enfin, semblable à une toile de théâtre, immense toile qui connaît les secrets de l’éternité, qui ne s’est jamais levée devant aucun spectateur et qui n’a au-dessus d’elle que le ciel, au-dessous que le néant.

Maintenant, laissant 5 notre droite Bagnères de Bigorre, nous arriverons, à travers d’immenses plaines, à la petite ville de Lourdes, que j'appellerai le seuil des Pyrénées.

Cet endroit n’a de remarquable qu’un vieux château en ruine, à propos duquel le vieux Froissard nous a transmis de bien singulières histoires. Là aussi nous visiterons les carrières de marbre gris découvertes depuis peu d’années; nous ferons une excursion à la grotte du Loup, et nous irons visiter la pierre de lu Liberté. Ce bloc, scellé en 93 au milieu de la place d’Armes, le jour anniversaire de la mort do Louis XVI, présente sur une de ses faces, ces mots : la Loi ; sur l’autre, lu Liberté; sur la troisième, Egalité: on a gravé sur la quatrième ce principe si gouvernemental : « Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait, b — J’ai connu des gens qui admiraient de bonne foi cette maxime.

Quoi qu’il en soit, nous nous enfoncerons immédiatement dans la gorge formée par le pic d' Une-Heure et les montagnes de Bat-Souriguères.

Là s’ouvre devant nous la grande scène.

Deux rangées d’affreuses rocbes s’escaladent, s’épaulent , se soutiennent, menacent d’écraser à toute heure, par leur chute, le voyageur qui passe en tremblant. — Sur leurs parois, qui reflètent le soleil comme un miroir, c'est une aridité complète, une désolation dont rien n’approche. — l’as une herbe, pas un oiseau, pas un arbre; un sol nu, entrecoupé de ravins, sillonné par l’avalanche, lahouré par les hivers; un chemin miné par le gave ; un lointain dans l’immensité duquel vous distinguez la tête chenue du mont Soulom, la masse du Vigncmalc, la cime de glace de la Brèche-

de-Ruland : tel est le tul>le:iu qui se déroule durant un espace de plusieurs lieues : magnifique et terrible panorama !

Tout à coup , sans transition , h un détour du chemin , la vallée d’Argelès s’oITre à vous. — Quel puissant contraste ! — Imaginez un vaste entonnoir à l’ouverture duquel se dressent pleines de raideur, comme le squelelte du passé , de vieilles tours millénaires. Dans l’espace, des champs de maïs, des vignes entrelacées, des prairies hérissées de folle-avoine, font ressembler le terrain à nos tables de mosaïque. De toutes parts une multitude de petits ruisseaux, qui mettent en mouvement des scieries de planches, embellissent celte oasis. Sur les crêtes les plus ardues, des cabanes de pasteurs chaulfenl au soleil leurs reins de chaume ; à leurs pieds, les étroits défilés de Lu: et de C autcrets s'ouvrent incessamment comme deux gueules béantes; et au flanc de la vallée, l’antique église de Kaint-Savin élève ses créneaux du moyen ige, pleure ses moines, et vous montre, moyennant rétribution, le peigne en bois de son fondateur.

Depuis, j’ai vu la vallée de Campan , chantée tant de fois ; je dois ;i la vérité de dire qu’elle n’est pas à comparer à celle dont je parle. Il y a entre elles deux la différence de Montmorency à la plaine de Montrouge , la distance de la prose aux vers.

Mon but étant de vous conduire au val de Jérd, nous ne nous arrêterons pas plus longtemps en route. Je ne vous aurais même point retardé de la sorte , si je n’eusse craint qu’en arrivant à Caulerets sans préliminaire, vous ne fussiez tenté de me taxer d’exagération. Poursuivons donc rapidement.

C’est à l’extrémité sud de la vallée d’Argelès, à Pierrefilte, la dernière poste du royaume, que se trouve notre chemin ; véritables Thermopyles! De fait, la gorge de Caulerets est tellement resserrée, qu’une voiture y passe diflicilement. Des espèces de remises sont pratiquées de loin en loin pour éviter que deux chars ne se rencontrent il la fois au même lieu ; et le gave roule à une telle profondeur, qu’on a jugé prudent de. construire tout du long un parapet. Il serait impossible de donner à ceux qui n’ont jamais quitté le pavé de nos routes royales une idée des sensations que vous fait éprouver l’aspect lugubre de cette longue avenue schisteuse ! — Qu’on se figure d’immenses amas calcaires, des débris vol-

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caniques couleur de fer, à Iravers lesquels la mine a tracé une voie de quelques pieds de large pour la circulation. Parfois les montagnes semblent se réunir au-dessus de vous ainsi qu’un portique; îi d’autres instants, elles viennent vous regarder face b face et vous barrer le passage ; tellement que, dans l’impossibilité de suivre une ligne droite, les ingénieurs ont ét£ forcés de faire louvoyer singulièrement le chemin. Onze ponts, qu'il vous faut traverser l’un après l'autre, sont jetés sur le torrent. Un d'eux, sous la voûte duquel gronde une magnifique cascade, alimentée parles glaciers du pic de 1 isco: , a reçu le nom de Pont-du -Diable. Ce mot-là peint mieux que tout ce que je pourrais dire.

Enfin, au bout d une marche de plusieurs heures, nous arrivons à la rote du Limaçon. C'est chose rare, dans la belle saison, de n’v pas rencontrer d'élégantes promeneuses, de fashionables Parisiennes, de romantiques Anglais, qui se délassent, à l’ombre des vignes sauvages dont ce bel endroit est tapissé, des fatigues du bain. Plus d’un même, dit-on, en emporte de ces doux souvenirs qu’on garde jusqu’à la vieillesse! Je le veux bien ; mais attendu que cela ne nous regarde aucunement, hàlons-nous de parvenir au sommet.

— Voyez-vous là-bas, tout au fond de ce brouillard, à je ne sais combien de mètres au-dessous de nous, ce peu de fumée, indice d'habitation et de pensées humaines, qui semble sortir des sapinières? 11 vous détermine la position de Canlercts. Etouffé entre de hautes montagnes, ce charmant endroit ne se découvre qu’à la fin, et de quelques pas seulement. On dirait une jolie femme au bal qui, pour donner le plaisir de la surprise, se laisse prier bien longtemps avant de consentir à ôter son masque. — Au réel, j’ai éprouvé dans ma vie, à propos de villes surtout, peu d’étonnements comparables à celui qui me frappa lors de mon arrivée à Cauterets! Qui est-ce qui aurait pu s’imaginer qu’au centre même des Pyrénées, à j’ignore combien de nulle mètres audessus du niveau de l'Océan, nous dussions rencontrer les plus fraîches habitations , tout en marbre , ainsi qu’une villa italienne ; les plus délicieuses promenades, à faire envie aux oisifs du boulevard de Gand ; les cercles les plus animés et surtout Rossini, non plus écorché sur le piano par une demoiselle à marier, mais bien nous électrisant lui-même à l’audition de ses motifs improvisés?

Un matin, quittant cette ville, nous résolûmes, plusieurs personnes et moi, de renoncer à la vie civilisée, et d’essayer, pour ainsi dire, de la vie sauvage. Notre projet était d’employer quelques jours à abaisser sous nos pas les pics les plus indomptés, à bivouaquer sur les glaces contemporaines du chaos, à contempler enfin la destruction dans sa primauté, la géodésie dans ses ateliers suprêmes.

En conséquence, par un de ces beaux levers du soleil si communs dans ces climats favorisés, votre serviteur, les jambes couvertes de longues guêtres, le corps revêtu d’une blouse, la tète protégée par une coiffure dans le genre de l’armet de Mambrin, le dos chargé d’un sac militaire contenant des vivres et quelques habillements de rechange, la main armée d'un long bâton ferré aux deux bouts et garni d’un crochet, se mit en marche vers le val (le Jèret. C’était par là que nous devions commencer naturellement, ali n de nous aguerrir ; l’expédition se luisait à nos portes.

Le val <le Jèret, descendant des plus hardies sommités pyrénéennes, s’étend dans un espace de près de 12 kil. Le versant de la montagne, où il prend sa source, aboutit, d’un côté, en Espagne, à Panlicosa ; de l’autre, en France, à quelques portées de fusil de Cauterets, à l’entrée de la vallée de Lutour.

A droite, il est borné dans toute sa longueur par les chaînons du Monné, à gauche, par ceux du Vignemale. Il est arrosé dans sa course par différents gaves, lesquels se réunissant à Pierrelitte à ceux de Gavarnie, de lléas, de Baréges, forment la tumultueuse rivière qu’on appelle en définitive le (javelle Pau, et qui, après avoir parcouru une trentaine de lieues, expire au golfe de Gascogne, où elle s’engloutit.

— Un» demi-heure après notre départ, nous avions déjà dépassé les bains communaux de la Raillière, bel établissement où la santé est versée à la fois aux malades dans soixante baignoires de marbre : dès que nos guides, parmi lesquels se trouvait l’ancien porteur de la reine Uortense, nous eurent rejoints, nous franchîmes un petit pont jeté sur le torrent en face des bains du Bois, et nous nous trouvâmes à l’embouclmre du val de Jèret.

Or, en ce moment, le lieu où nous étions présentait un singulier spectacle. — De nombreuses chaises 5 porteurs circulaient devant et derrière nous, précédées cl suivies de

CAli TEKETS. — VAL DE JËRET. 377

nombreux baigneurs à pied ; les pâtres avec leur costume pittoresque, leurs cris rauques, leur épieu solide conduisaient leurs bestiaux dans différentes directions; des étrangers, visiteurs ainsi que nous, partaient à peu près dans le même équipement pour des destinations opposées ; si bien qu’à la veille de nous séparer du monde pour quelque temps, et de visiter des déserts périlleux, il nous était donné, à 1'ultime limite des hommes, de contempler, une dernière fois réunis, nos agitations, nos infirmités, nos besoins.

• Cependant, nous commencions à gravir, lentement il est vrai, mais d’un pas égal et mesuré, selon les recommandations de nos montagnards, le sentier tracé au bord du gave. Soudain une odeur sulfureuse très-prononcée, exactement pareille à celle que répandrait un œuf gâté, vint éveiller la susceptibité de nos narines parisiennes ; nous touchions à la grotte de Mahourat.

Celte cavité, qui peut avoir o mètres de haut sur 7 de long et autant de large, sert de buvette gratuite. Ses environs sont assiégés d’une foule de malades, auxquels la Faculté recommande de consommer par jour vingt ou trente verres de celle onde infecte. 11 y a là de quoi empoisonner l’homme le mieux portant. L’aspect de la grotte n’est guère plus avenant que le parfum qui s’en échappe; ses parois sont tapissées d’une couche verdâtre et suintante, et les rochers qui les environnent sont couverts d’une infinité de petits insectes malpropres. — Nous passâmes vite.

A peine avions-nous repris notre course, que nous entendîmes d’abord comme un roulement lointain. Vous eussiez dit de sourds tonnerres grondant dans les entrailles du sol, et des cyclopes travaillant à ébranler le globe. Mais, à mesure que nous avançâmes, les sons devinrent plus distincts ; bientôt je compris aisément le bruit des eaux et en peu de minutes nous contemplions la cataracte.

Cette chute d’eau ollre ceci de remarquable qu’elle n’est point formée par une solution ou un abaissement du lit naturel. Des deux côtés de la vallée, des montagnes creusées par les siècles, minées par les déluges de l’hiver et les fontes du printemps, se sont éboulées à la même heure. Peut-être aussi faut-il rapporter cela à quelqu’une de ces grandes commotions terrestres qui ont apparu aux âges reculés, comme des punitions divines. Je ne sais : toujours est-il que, dans

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une longueur iudéfinie, les terres supérieures oui recouvert le niveau primitif; d’énormes pans de rochers les ont suivies ; toute la tête de la montagne a fléchi, et, entraînant avec elle des forêts entières, s’est précipitée sur le torrent, qu’elle a essayé de combler. Je ne connais rien de plus imposant que la vue de ces désordres de la nature : tous les bouleversements enserrent de fortes leçons pour les âmes compréhensives.

A compter de ta cataracte , le chemin, qui jusque-là avait été praticable, s’étrangle dans les débris et devient réellement dangereux. En place d’un sentier de quatre pieds, vous n’en ave-/, plus qu’un de douze pouces, encore tellement longeant l’abîme, que l’œil le plus intrépide ne peut plonger en bas sans frayeur. Souvent il faut sauter d’une roche à l’autre, vous cramponner aux herbes grimpantes ou vous retenir à l’aide de votre bâton ferré; un seul faux pas, et c’en est fait de votre vie.

Parfois aussi le hasard a ménagé à travers ces débris confus, cet abordage de toutes sortes d'objets, de petites clairières bien ouvertes ; là, point de rochers qui vous menacent, point de vieux sapins qui tombent; non, une herbe longue et vivace sur laquelle on se repose avec plaisir; des arbustes jeunes et verts; un rayon de soleil qui glisse légèrement contrôle feuillage et le veloute ... Voilà les oppositions étranges qui s’oflrent à vous de toutes parts.

Je me souviens qu’avant d’arriver à la cascade du Cerizet, nous avions fait une halte au milieu d’une de ces savanes. La grande muraille granitique qui borde le val au nord et au sud s’était reculée de nous. Le gave coulait lentement au milieu sur des gravois bien unis ; tout était silence et repos aux alentours. Seulement, dans le lointain, la grosse voix des monts et des bois se faisait entendre sourdement ; quelques chèvres sauvages bramaient en appelant leurs petits ; le vautour jetait ses glapissements en se jouant dans les vagues de l’air ; il \ avait, dans cet asile reculé, nn charme secret qui allait au cœur, un hymne tacite qui se chantait en l’honneur du Dieu inconnu. Tout à coup un léger brouillard qui avait envahi récemment les cimes se dispersa comme par enchantement. Le vent d’Espagne souleva les vapeurs condensées, les chassa d’un souille devant lui comme de petits flocons de laine blanche, et la nue, se déchirant par le haut, nous

CA U TERETS. — VAL DE JÉRET. :S7!>

laissa apercevoir, d’abord dans un incommensurable éloignement, des arbres irisés de toutes les couleurs du prisme, se découpant merveilleusement sur le bleu du ciel ; puis successivement, à mesure que le rideau se fendait, la tète grise des monts reparut; le protogine, le spath, le mica, se redressèrent de nouveau en cônes, en triangles, sous toutes les formes. Ca peinture serait impuissante à rendre ces jeux d'ombre et de lumière.

I ne heure d’ascension, au sortir de la clairière, nous amena à la cascade du Cerizel. Il n’était pas loin de midi : le soleil brillait de tout son éclat : nous allions donc jouir de l’arc-en-ciel ! J'avoue que la pensée de celte contemplation magique me causa un des plus vifs plaisirs que j’aie jamais éprouvés. C’est que la cascade se prêle d’une rare façon aux illusions d’optique. Elle est située dans une gorge qui se resserre. Sur le premier plan , des myriades de jordons, de larges fougères, dont les feuilles ne se peuvent mieux comparer qu’à des éventails, des rhododendrons..., etc..,, entourent le précipice comme une bordure. Sur le second plan, Yuva ursi balance au vent ses bouquets bleus ; le sorbier des oiseaux étale ses petites graines rouges; des airelles, des galiopsis laissent échapper leurs sauvages parfums ; et à l'extrémité du col, on distingue, sur le penchant du pic I’eyrelance (pierre à lance) les cadavres jaunis des vieux hêtres et des frênes cenienaires.

An point central de ce magnifique encadrement, dont les monts llourmigas et Péguères, qui s'échelonnent en galeries, complètent la fantastique vision , s’élèvent deux rochers géants, à l’encontre desquels le rapide courant du gave vient se briser. L’onde, irritée par cet obstacle, s’amasse, se presse, mugit, et bientôt, s'élançant d’un effroyable bond, tombe en nappe dans un bassin de roche vive, à plus de cent pieds de profondeur, et entraîne dans sa chute des cadavres d’arbres et d’animaux. Un vieux pin, dont le tronc a poussé sur la pierre, s’avance horizontalement au-dessus du gouffre, et semble narguer les curieux avec ce pont dérisoire. Je ne voulus point qu’il fût dit qu’aucun de nous n’avait eu le courage d’aller envisager le précipice; j’attachai solidement ensemble deux des ceintures de nos guides, je m’en passai une autour du corps, et m’avançant, non sans battement de cœur toutefois, sur le frêle échafaudage rendu glissant par

la vapeur, je me plaçai à cheval sur le vieil enfant de la vallée, et je lui incrustai mon nom sur le liane à l’aide d’un mauvais couteau. Quand j'eus terminé cette opération, je me mis à contempler toute cette onde bouillonnante que je dominais. Alors j'avisai de nouveaux et pittoresques accidents dont ne se doutaient pas mes compagnons restés au bord. En effet, le soleil, à son zénith, dardait à plomb, avec toute la force de la canicule, ses rayons sur le fond de la cascade : on eût juré un lluided'or. L’ccume scintillait comme un diamant à mille facettes; les pierres humides luciolaienl comme des brillants, et des milliers d’insectes diaprés, à savoir, des chrysomèlcs tricolores, îles scarabées, etc., cherchaient à échapper aux bouvreuils rouges et aux grimpereaux des rochers. lesquels, à l'affût derrière les plus chétives cavités, saisissaient inopinément leurs faibles ennemis au passage.

Nous ne quittâmes qu'à regret ces belles retraites; et après avoir puisé des forces dans une des outres que portaient nos conducteurs, nous nous aventurâmes de nouveau dans les hauteurs, pour gagner avant la nuit la cabane oii nous devions coucher. Remarquons ici néanmoins un changement dans la nature du terrain : les tons deviennent plus foncés, ce qui indique plus de force dans la croissance; la verdure renaît, les espaces vides se multiplient ; toute celle partie du val, en un mot, compose d'excellentes prairies. Aussi les troupeaux y séjournent-ils une grande partie de l'année. Au moment où nous y arrivâmes, on voyait paître à l’aventure des vaches à demi sauvages, sans étables ni gardiens. Je me trompe; nous rencontrâmes à l'approche de la cascade de Boussc un vieux pasteur âgé de 88 ans ; vous l'eussiez pris pour un patriarche. Il n'entendait pas un mol de français, n’avait jamais bu un verre de vin , et conservait encore intactes toutes ses facultés. Nous lui offrîmes du tabac; il nous donna du lait et du beurre.

Enfin, nous apercevions la cascade de Boussé, qui n’offre rien de remarquable, non plus que celle du Pas-de-l'Ours . sa voisine. Cette dernière est ainsi nommée, parce que, selon les gens du pays, un chien et un ours s’y rencontrèrent un jour; l'habitant des bois ne voulut point céder le pas à celui des villes, qui refusa de son côté de se déranger de sa route : or, le chemin n’ayant en cet endroit qu’un pied au plus de largeur, nos héros, comme on le pense, durent vider la que-

CAITERETS.— VAL DE JÉRET. 381

relie par un combat singulier : or, les deux adversaires roulèrent dans le précipice.

A l’instant où notre cicérone achevait ce petit récit, nous vîmes venir à nous quatre hommes armés de fusils, portant sur des épieux en brancard quelque chose qui, de loin, ressemblait à un corps mort. Nous ne fûmes pas trop rassurés ; le lieu et la mise des individus n'étaient pas de nature à inspirer une grande confiance ; mais bientôt nos craintes s’évanouirent. C’étaient quatre chasseurs s’en retournant en triomphe, chargés d’un cadavre d’isard ou chamois des Pyrénées. Je leur demandai où ils l’avaient tué; ils me répondirent que c’était dans les montagnes Maudites. Le peuple donne ce nom générique à tous les glaciers.

Cela fait, nous poursuivîmes notre route vers le pont d’Espagne. Là encore, dès longtemps avant d’arriver, on observe une transformation intime du sol, à en juger par son produit extérieur. Au vrai, vous voyez les pins, qui jusque-là soûl restés sür les crêtes, descendre peu à peu des hautes régions et envahir momentanément l’étroite plaine. Presque tous sont forts et grands, comme s’ils prévoyaient qu’à la dernière borne de leur empire ils ont besoin d’imposer et de commander le respect. Celte partie du val n’est pas la plus agréable à traverser. Les arbres poussent si près les uns des autres, qu’il est difficile de se frayer un sentier et de ne pas s’embarrasser dans les ronces et les lianes; quelquefois aussi des racines sorties de terre cotirenUsur la mousse avec toutes les ondulations du serpent, et, par intervalle, quelques-uns de nous, croyant avoir posé le pied sur un de ces reptiles, poussaient un cri suivi de rires unanimes.

11 y eut cependant une occasion où aucun de nous n’eut envie de plaisanter : la forêt était devenue très-épaisse, le jour était assombri par le feuillage, et le vent nous apportait par bouffées d’alfreux hurlements. Était-ee l’effet de ces orgues naturelles qui se répondent çà et là à chaque rafale? ou bien était-ce quelque troupe d’animaux sauvages qui, attirée par la senteur du bétail, rôdait à travers la forêt? Nous ne savions à quoi nous en tenir, quand notre principal guide, après s’étre amusé à exciter lui-même nos frayeurs, nous démontra en deux mots que ce n’était ni plus ni moins que le bruit de la chute appelée le Saul du l'ont. Nous ne voulûmes pas le croire d’abord, mais nous ne tardâmes pas à

titre convaincus de sa véracité. Les rochers qui nous avaient (initiés reparurent subitement,, et avec elles une multitude de cavités dans les stalactites desquelles les sons, engagés comme en autant de tuyaux organisés pour des modes d i Ile rents, en ressortaient sur les tons les plus opposés de la gamme : prodigieuses cacophonies, parmi lesquelles l’oreille d'un musicien pourrait percevoir, selon moi, d'ineffables modulations, des harmonies plus qu’humaines, et seulement laites pour les chœurs invisibles.

Cependant nous touchions presque au Saut-du-Pohl , et nous n’apercevions ni le pont ni le saut. La route même semblait murée devant nous-; c’est qu’il nous fallait passer sur l’autre rive du gave. Un premier pont, formé naturellement par deux rochers qui se joignent comme une ogive, nous transporta sur la droite du torrent. Nous gravîmes ensuite durant quelques minutes, ainsi qu’à une échelle, et, parvenus au sommet du monticule, nous poussâmes une exclamation admirative, arrachée à l’enthousiasme. Sans le respect humain, je me serais jeté à genoux.

Voici le tableau qui nous frappait :

En face, un amphithéâtre de quelques centaines de pieds, couronné dans le lointain par des neiges, qui, s’évanouissant sur un fond d’azur, se déployaient en fer à cheval. Une espèce d’arbre, dont j’ignore le nom, laissait lloller sur son écorce blanchie une mousse line et déliée : ce qui lui donnait une frappante analogie avec de pâles vieillards à longue barbe.

A l'étage immédiatement inférieur, sur un plan d’une soixantaine de pieds, l’onde coulait doucement dans un lit peu incliné; puis, exécutant une première chute, elle tombait en bloc d'une hauteur de quelques toises, rencontrait des rochers qui la séparaient en plusieurs filets, et, resserrée par des obstacles croissants, se précipitait en une foule de petites langues argentées, jusqu’à ce qu’après un parcours assez étendu elle rencontrât le sable du terrain.

Au-dessous de nous, trois pins pareils à de longs cierges, disposés en travers d’un bord à l’autre, composaient le pont d’Espagne. Sur cet édilice tremblant, un muletier aragonais, drapé dans sou large manteau orné de paillettes, et gravement assis sur sa coronelle, en tète d’un troupeau de mules, chantait gaiement Varza-pilili (chant populaire d’Espagne) en se rendant à la foire de Gèdre. — A ses pieds, le gave de

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