‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 148 sur 226 · S.-SALYEUK. — LE MONT SINISTRE · texte numérisé non relu

S.-SALYEUK. — LE MONT SINISTRE

truclioos comme de celles que la foudre occasionne en un clin d'œil. Dans l’un el l’autre cas, on ne tremble qu’après coup, et l’on continue de vivre auprès de l’ennemi. Cependant, l'ignorance des causes en rend les effets plus terribles, el la rareté de ces phénomènes en augmente l’effroi.

La Grotte de Gèdre, grotte charmante, rassemble tout ce que l’on pourrait trouver en divers endroits de frappant et d’intéressant. Tandis qu’un torrent considérable tombe, en mugissant, d’un enfoncement détourné oit mon oeil ne peut le suivre, une ombre tendre et délicate dispute à la lumière du jour le plaisir de parer cette enceinte. Les rochers, qui sont assez écartés vers leurs hases, se rapprochent vers leur sommet; là ils sont couronnés d’arbres et d’arbustes , qui se croisent , s’entremêlent , se penchent les uns vers les autres, s’embrassent par leurs extrémités flexibles et semblent bien aises de s’incliner ensemble vers le llpuve qui entretient leur fraîcheur. Comme le soleil décore ce feuillage ! Ses rayons cherchent une issue; ils veulent aussi plonger sur l’onde écumeuse : ils y parviennent , ils donnent à un angle de cette nappe bouillonnante un éclat éblouissant. Que ne peut-on pénétrer autrement que par le désir et par l’imagination sous cette voûte si attrayante !

Du mont Sinistre et de la cascade de Saouza.

C’est ici que vont commencer les miracles de Gavarnie.

Laissant à notre droite le gave dont on est contraint de se séparer pour quelque temps, on s’élève par un sentier trèsescarpé à la hauteur d’au moins 200 mètres sur un plateau d’où l’on tombe bientôt dans une espèce de fondrière, éclairée cependant par un flambeau magnifique. C'est là qu'une gerbe d’eau, embrasée par les rayons du soleil, s'élance du flanc d’une montagne entr’ouverte, verse des diamants de diverses couleurs, se précipite en gouttes d’or et s'engouffre dans un abîme. D’un côté , celte gerbe, comme une torche étincelante, éclaire un grand éboulement de roches noircies et ferrugineuses ; on se croit dans l’antre de Yulcain. De 1 autre, elle contraste avec une montagne d’un aspect équivoque et sans physionomie , que Dussault nomma le mont Sinistre: comme dans la vallée de Yenasque on voit la Mala-

if 4 PYRÉNÉES.— ROUTE 19.

delta, c’esl-à-dire la Maudite, et VA ru rat h en Arménie, ce qui signifie la montagne du Malheur.

Figurez-vous un môle épais , écrasé, terne et sans végétation ; moins odieuse si elle était plus dégradée, si la foudre ou la main du Temps lui avaient imprimé quelques-uns de leurs terribles caractères, lui avaient fait de larges blessures qui n’inspirent que du respect , même quand il s’agit des êtres insensibles. Mais non, excepté quelques ulcères superficiels , son ensemble vigoureusement atroce menace d’affliger éternellement la curiosité humaine. Le Tourmalet, du moins , suggère des idées philosophiques ; ce mont Sinistre ne nous suggère que des idées infernales , et telles que les poètes ont coutume d’en créer quand ils veulent essayer sur nous le pouvoir de leur art.

On marche à l’aventure , lorsque la montagne de Saouzu montre fièrement la reine des cascades.

Une verte culline, parsemée de quelques rares habitations, lui ménage, pendant un espace d'environ 200 mètres, une pente adoucie ; elle y déploie, entre des sapins suffisamment écartés pour ne la point offusquer, une nappe argentée, dont l’oeil est rafraîchi, en même temps qu’il la voit étinceler de mille feux et reproduire toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Sa chute, quoique rapide, ne parait point hâtée.

Un Ilot succède à l’autre, de manière que sa chaîne liquide n’est jamais interrompue. Elle a des ressauts, mais ondulants et sans convulsions : ce qui la distingue des torrents.

Cette cascade , connue sous le nom à'Arroudet , mérite encore quelques détails. Le premier épanchement forme la moitié de l'espace qu’elle parcourt ; le reste se partage en deux parties égales. Reçue d’abord dans un premier bassin qui déborde sans cesse , elle se sépare en trois , quelquefois en six branches , selon que les eaux de la montagne sont plus ou moins abondantes. Tous ces épanchements qui l’embellissent sans l'appauvrir, réunis dans un second bassin , en sortent las d’amour pour aller tomber en llocons d’écume luisante sur les rochers du gave , qui leur ajoutent de nou- t velles formes non moins agréables que les premières, quoique moins symétriques.

Ce qui est fort rare dans ces montagnes , en fait d’eaux circulantes et jaillissantes, c’est que cette longue cascade

S.-SAUVEUR. — LUS DEUX CHAOS. 415 n’ait pas été un seul instant voilée par les vapeurs que le frottement a coutume de produire.

Des deux Chaos.

Quel spectacle! 11 ne s’agit plus de torrent, de ce gave béarnais, notre acteur principal. On l'entend, mais on ne le voit pas. Il gémit sous des masses énormes «, et telles que la Fable en imagina pour armer les Titans conjurés contre le ciel. A l’aspect de ce monde fracassé, ou tombe dans une sorte de stupeur.

Puis on se familiarise insensiblement avec ce chaos , autrement appelé la Peyrada : on envisage ce chaos de rochers. La plupart paraissent, car le trouble grossit tout, aussi gros que des forteresses. « C’est là que l’on trouve des masses de 10,000 à 100,000 pieds cubes amoncelées et suspendues les unes sur les autres , comme les menus cailloux de nos torrents 1 2 3. » C'est en vain qu’on voudrait les démêler, les compter, en saisir les rapports. Quand on est parvenu au centre de ces formidables décombres, que les hommes et les chevaux semblent petits! des dromadaires, des éléphants, n’y feraient pas plus de sensation.

J'essayerais en vain de décrire les accidents produits par l’entassement confus de toutes ces roches, qui dans leur chute, comme le héros de Milton, conservent encore quelque chose de leur antique majesté , et dont les attitudes sont si hères, si menaçantes. Qu’il sufüse de dire que de cette combinaison fortuite il est résulté de vastes portiques , des voûtes hardies, des prisons, des cachots ténébreux, des équilibres , et tant d’autres elïels que l’art, faute de leviers suffisants, ne saurait contrefaire.

Quel dut être le fracas lorsque d’abord on entendit craquer le granit , et qu'un instant après les monts d’alentour furent eux-mèmes ébranlés par la commotion de ces vastes

1 Toutes les fois que le torrent est arrêté dans sa course , ou qu’il coule en moindre abondance , les habitants de Saint-Sauveur et de Lur présument quelque catastrophe dans la partie supé-

rieure de la ville de Gavarnie.

3 Ramosd, page 68.

ll<) PYRÉNÉES— ROUTES 1 9-20.

débris qui se heurtaient, se brisaient ; de ces masses épouvantables, dont l’incalculable vitesse , accélérée par la gravité, produisait sans doute les plus terribles explosions? Qu’en pensèrent les témoins? Pense-t-on, lorsqu’on assiste à ces grandes convulsions où la nature qui se démembre menace tous les êtres environnants d’une ruine prochaine?

Cette destruction ne date pas de loin ; la preuve, c’est que le flanc de la montagne d’où le granit s’est détaché saigne encore : donc la fracture est récente. Elle date peut-être «le huit ou dix siècles , lesquels , comme on le sait, ne sont ici que des instants

On aperçoit à peine la trace de l’ancienne route qui passait, il y a cinquante ans , sous des rochers croisés où l’on ne marchait qu'à la faveur de soupiraux et de points lumineux semés de distance en distance.

Ce premier chaos, où nous n’avons vu que des roches rèches, est précédé, surmonté et suivi de fontaines, de cascades, de torrents, qui sollicitent et rappelleront un jour la végétation au milieu de ces débris. Elle commence même à s’v montrer déjà sur les confins. Ce qui frappe, c’est de voir que chaque plante vénéneuse y soit, en général, voisine de celle qui lui sert d’antidote.

L’intérêt qu’on éprouve dans ce vallon ne vient pas seulement de la gradation des objets, mais encore de leur opposition soudaine, de leur mélange hétérogène. Vous y verrez partout la vie mêlée et confondue avec la mort; car rien dans la nature, toujours active jusque dans son apparente inertie, rien ne meurt que pour renaître, et la reproduction est l’eflet continuel de la destruction. On voit sur les bords de ce chaos des pins naissants et d’autres arbustes implantés suides roches isolées, où vous chercheriez en vain un atome de terre végétale ; de sorte que l’on dirait qn’ils n’v vivent que d’air.

Passons outre ; nous reviendrons à ce chaos quand nous aurons oublié l’autre.

Après un assez long trajet, on montre sur les bords du gave l’emplacement des bâtiments construits autrefois par

1 II est fait mention dans Grégoire de Tours, page 2*, d’un tremblement de terre de l’an 580 , et l’un des plus considérables qui eussent jamais bouleversé les Pyrénées.

DE SAINT-SAUVEUIt A RA V ARME. il?

des Anglais à qui Ton avait permis de s’établir dans cel endroit pour y exploiter des mines peu fécondes, et qui peutêtre n’y existent pas. Les gens du pays sont néanmoins persuadés que leur montagnes sont pleines «l'or et d’argent. Le marquis de Rhodes le croyait aussi. Cet homme, dont on disait qu’il s’était enrichi dans les hôpitaux et ruiné dans les mines d’or, proposa, dit Montesquieu, à la cour de France, pendant la guerre de la succession d’Espagne, de fouiller les Pyrénées. Il cite à l’appui de son projet les Tvriens, les Carthaginois, les Romains. On lui permet de chercher ; il fouille partout et ne trouve rien.

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