GAVARNIE.— EXCURSION DEPUIS G EURE. W
empreinte une joie telle qu’on n’en a jamais remarqué de semblable. Celte joie, par intervalle, tient de l'inspiration et de l’entbousiasme.
On part de Gèdre. — Quel est ce village ou plutôt ce hameau qu’on aperçoit sous ses pieds? — C’est Gèilre- Desstis, et plus bas Gèdre-Dessous. Une partie des maisons de Gèdre est dans le vallon, et l’autre partie sur la croupe de la montagne. — Et ce torrent qui se précipite dans un profond ravin, entre des rochers d’inégales hauteurs, d’où vient-il ? où va-t-il? — 11 sort du lac de Iléas , traverse la grotte de Gèdre et va grossir le torrent de Gavarnie. On gravit assez longtemps , frappé de plus en plus de tout ce qui s’ofFre aux regards.
I.e gave naissant sort du lac et s’élance à travers le chaos de Héas, plus étendu, plus imposant, et même plus terrible que celui de Gavarnie, quoiqu’il ne soit pas en général composé de fragments aussi considérables; plus étendu, parce que l’éboulement qui l’a produit couvre toute la déclivité de la uiontagne, et comble pour ainsi dire la vallée. Plus imposant et plus terrible , parce qu’on en voit d’un coup d’œil l'immensité, et que, cependant, on n’en saurait saisir tous les rapports. Si le chaos de Gavarnie donne comme celui-ci l’idée d’un monde bouleversé, on circule du moins autour de ses grandes ruines, ce qui en diminue l’horreur. Mais ici on marche sur le granit même, on en foule aux pieds les effroyables débris, et la vue se perd sur une région isolée.
Au milieu de ces roches entassées au hasard s’élèvent un bloc énorme, il domine les environs, et semble menacer la montagne dont il est le produit et le contemporain. Ce bloc on le nomme Caillou d'Arrayé. Ce fut sur ce caillou, ou plutôt sur ce bloc énorme de granit, que la Vierge apparut, dit-on, subitement dans ce canton. — C’est en vertu île ce miracle que l’on voit tous les ans, au 15 août, des milliers d’hommes et de femmes monter sur celte roche pour en détacher quelques fragments que chacun rapporte chez soi et distribue comme des reliques. Un grand nombre de fidèles, en eflet, l’entaillent à grands coups de marteau. Un plus grand nombre agenouillés et la face tournée vers l'est, chantent des litanies, des oraisons , et rendent ainsi leurs derniers hommages à la chapelle mystérieuse qu’ils vont bientôt perdre de vue. Leurs chants vont au cœur ; c'est que le cri
m PYRÉNÉES. «-ROUTE 20.
de l’âme contient lous les principes de la mélodie , lous les
fondements de l’harmonie.
Ces prières, ces hymnes, entonnées par un peuple fervent, qui ne doute point (pie le ciel qu’il implore n’ait des yeux pour le voir, des oreilles pour l’entendre, touchent vivement. — On raconte que la chapelle de Héas fut bâtie par trois maçons dont l’atelier était visité chaque jour par trois chèvres qui, suivies de leurs chevreaux , venaient nourrir de leur lait ces trois ouvriers Privés d’un tel secours, les trois maçons furent alimentés par les habitants des montagnes voisines.
C’est en montant au-dessus de cette masse que la nature paraît tout à coup expirer aux yeux du voyageur. Plus de végétation, plus de mouvement; encore moins qu’au Tourmalet. Le silence et l’immobilité régnent d’un bout du vallon à l’autre. Les pics arides, les monts chargés de neiges on couverts de glaciers bleuâtres sont rélléchis par le lac, dont l'onde inerte, dense et massive atteste la profondeur. Ce qui frappe, ce qui saisit , c’est l’idée que rien ne sabrait animer celle morne solitude, puisque les deux gaves élancés de la droite du cahes s’y font à peine remarquer.
Cent mille hommes n’y feraient pas plus de sensation que, dans les forêts, n’en produisent les fourmi Ibères au pied des chênes antiques.
Vers le fond de la vallée, non loin de ce lac qui a déjà causé tant de ravages, on aperçoit enfin cette chapelle de Iléas, si fameuse et non moins révérée. Oh ! qu’elle est bien située pour maintenir dans ces montagnes le culte de la Vierge, et le propager d’âge eu âge !
Plein de l’esprit du lieu, et par ce penchant secret qu’ont tous les hommes à l’imitation, on se recueille, on ne s’approche qu’avec respect pour les montagnards de l’objet de leur culte, c’est-à-dire de la chapelle, oit sont plusieurs images de la Vierge. L’édifice est moderne, et construit en forme de croix grecque ; il est surmonté d'un petit dôme. La porte et les deux pilastres sont de marbre. L’allique recèle une statue de la Vierge avec son enfant Jésus; le tout en marbre gris, excepté la tête et les mains qui sont de marbre blanc. Celte statue surprend par sa grâce, par l’élégance de ses contours.
Il y a trois autels : au-dessus de l’un des plus apparents
<;a y arnie.- i:\ci ksion di:im ls iî-miéges. 43«j
est le tableau de Notre-Dame, en capulet rouge, comme une franclie montagnarde.
Mille cicges allumés sur le maître-autel éclairent deux statues de Notre-Dame : l’une, de demi-nature et très-parée, est au-dessus du tabernacle, hors de la portée des assistants; l’autre, de dix-huit pouces environ, livrée à la ferveur publi(|ue, repose sur le retable de l’autel.
EXCURSION DEPUIS BAREGES.
Le mont-pf.rdc. — De liaréges, celte intéressante excursion se fait au travers des vallées les plus pittoresques et les plus romantiques de celte partie des Hautes-Pyrénées : d’abord vous revoyez Lus, laissant à droite Saint-Sauveur , ensuite viennent Scia. Cèdre; alors, quittant la route de Gavarnie et prenent à gauche, vous entrez dans la vallée de Héas; de là, suivant toujours la vallée, vous apercevez à gauche la tour aiguë de Lieuzaube, s’élançant comme un clocher des lianes de la montagne d 'Aguila ; dans le fond vous voyez la montagne de Trcmouse avec ses étages de gazon est ses noires murailles drapées de blanc : de ce point jusqu’au Mont-Perdu, tout est solitude, tout est sublime !
Cette sommité, dans des proportions relatives, est aux Pyrénées ce que le Mont-Blanc est aux Alpes. Sa structure et sa substance étaient, avant Ramond, un sujet de contestation entre les géologues. Quelques observations qu’il avait eu occasion de faire sur les débris de celte masse, débris qu’il nomme In Table des Matières des Montagnes, son aspect à la distance où elle s’était offerte à lui, l’avaient disposé à la ranger, contre toutes les lois de l’analogie, parmi les montagnes coquillières de troisième origine, formées , comme on sait, des débris des corps organiques. « Il s’était persuadé que les Pyrénées étaient achevées quand cette montagne fut formée, et il n’avait pas craint de déclarer que, nonobstant son élévation, il n’y voyait qu’un grand accident, qu’un amas île seconde et même de troisième formation déposé sur le liane méridional de la montagne primitive. » Ce n’était là encore qu’une conjecture hardie, et il fallait des preuves pour convaincre les savants, et pour se convaincre soimèine, qu’à une hauteur de 3,436 mètres la nature s’était plu à lancer ou à déposer une montagne d’une substance si
440 PYRÉNÉES.— KOÜTE 20.
différente de celle qui forme les sommités des liantes chaînes jusqu'alors observées.
Ce voyage, à la fois si difficile et si périlleux, avait donc pour objet de constater cette particularité remarquable, et i'auleur est parvenu à la mettre hors de toute contradiction. S’il n’a pu d’abord s’élever sur la cime du Mont-Perdu, comme Saussure a gravi sur le point le plus élevé de la chaîne des Alpes, du moins il s’en approche, tant pour en reconnaître la nature que pour en déterminer la composition ; il va, il touche , et l'on peut dire que son lecteur touche et va avec lui. Il multiplie ses excursions autour de la montagne ; il l’attaque de divers côtés, et partout il trouve la même organisation; il en détache la même substance, le calcaire secondaire, et jusqu’il des os fossiles. Tout extraordinaire que puisse être ce fait en géologie, l’auteur en prouve l’existence. Qu’on réussisse ou non à le faire rentrer dans les théories admises, il est positif, il est constant.
Cependant il ne renvoie pas aux savants cette grande question sans l’avoir auparavant éclairée par une discussion pleine de faits et de rapprochements heureux. Tous ne servent qu’à le rattacher il cette conjecture , que d’abord il n’avait exprimée qu’avec une sorte de méfiance savoir : que 1rs Pyrénées étaient achevées quand cette montagne fut formée, et qu'il n’y voyait qu’un amas <J" seconde et même de troisième origine, déposé sur le flanc primitif de la montagne. Mais l’auteur va plus loin ; il essaye de faire rentrer dans l’ordre commun cette grande exception contre les lois connues ou admises.
Aux yeux de cet observateur, celte irrégularité n’est qu’apparente. Pour en fournir la preuve, il a recours il une sér>e d’hypothèses ingénieuses , cl qui n’ont pu être formées, quelque jugement qu’on porte d’ailleurs, qu’au moyen d’un grand fonds de connaissances positives. Un grand événement, arrivé dans des régions disparues aujourd’hui, et sur une terre effondrée par un de ces accidents que l’étal actuel de notre globe rend, dit-il, si vraisemblables, lui est nécessaire, et il le suppose. Ainsi, tantôt par voie d’analogie, et tantôt s’appuyant sur des faits constants, il lie un système, et force presque l’assentiment. C’est aux géologues il prononcer sur cet enchaînement de probabilités. Mais celle discussion est terminée par une apologie de la méthode de
CAVARNIE -EXCURSION DEPUIS RARÉGES. 441
système appliquée aux grands phénomènes de la nature, et applicable à toutes les hautes conceptions de l'esprit, qui doit être lue avec intérêt. Après quelques considérations sur la difiiculié de l'ascension, Itainond continue ainsi :
« Nous approchions de celte rampe, et depuis long-
temps je considérais le glacien ~3C quelque souci. Il avait beaucoup changé depuis mon premier voyage. Plus de neige : sa surface était nue, et n’offrait pas un point sur lequel le pied put laisser son empreinte. Lt milieu s'était excavé. Deux grandes crevasses le parcouraient de haut en bas, et vers les deux tiers de sa hauteur je remarquai une dépression transversale qui augmentait considérablement l'inclinaison de la partie supérieure. Nous ne pûmes même l’aborder de front : d s'était escarpé à l’extrémité, et n'offrait (pie des coupes nettes, percées, de Couvertures de ces crevasses. Il fallut le prendre de côté, et à la moindre inclinaison il était déjà dangereux. Les crampons n’y mordaient pas, et nos bâtons ferrés, appuyés de toutes nos forces, y laissaient à peine la trace de leur pointe. Au reste, uous étions munis de bons instruments pour fendre la glace, et dès lors on fut obligé de les mettre en œuvre. Mais le travail était des plus rudes, et nous n’avions pas seulement la liberté de le diriger à notre gré.
« Le glacier se creusait en gouttière : au milieu, on le voyait tout criblé de crevasses et de trous; il fallait s’en éloigner, sans cependant se rapprocher des bords qui se redressaient au voisinage des rochers; nous étions donc réduits à gravir en ligne droite entre les deux écueils que nous avions à éviter. C’était une échelle de glace à monter; point de zigzags à tracer, rien qui dissimulât l'inclinaison; et l'inclinaison augmentait sans cesse, comme le précipice s’approfondissait toujours.
« Nous marchâmes plus de deux heures dans cette position, et nous n’avions fait encore que le moins difficile. Nous approchions de la bosse que le glacier foi niait au-dessus de la dépression dont j’ai parlé. Cette bosse, on ne savait par où la prendre, et nous étions au terme de nos expédients. Rondo proposa de la tourner, en montant sur le bord que nous avions si soigneusement évité.
« 11 faut savoir ce que c’était que ce bord : c’était une arête en tranchant de couteau, séparée du rocher par un large intervalle qui s’ouvrait en entonnoir dans les cavités
du glacier. Celle proposition, qui une heure plus loi nous aurait paru dérisoire, était, en ce moment, la seule qui nous offrît un moyen de sortir honorablement de cette périlleuse aventure.
» Une douzaine de degrés que nous taillâmes presque à pic nous portèrent sur ce bord, qu’il fallut écréter avant d'y poser le pied, et sonder à grands coups pour s’assurer qu’il était capable de nous porter. En sondant et en écrétant toujours, nous réussîmes à faire treize pas en vingt minutes, montant en équilibre sur une ligne glissante, le précipice derrière et des deux côtés. Une pareille position, et surtout une pareille lenteur, étaient bien propres à refroidir le courage. Cependant, après ces treize pas, il fallut s’arrêter et délibérer encore.
« Durant celte inaction, qui devenait d’autant plus pénible qu’elle se prolongeait davantage, je voyais voltiger de rochers en rochers le grimpereau de muraille que Saussure a vu de même aux approches du Mont-Blanc, je le rencontrais toujours sur le penchant des précipices, et il me rappelait tous ceux que j’ai vus. La mouche apil'orine vint se poser auprès de moi, et nettoyer ses petites ailes, dont nous étions réduits à envier la puissance. Trois autres insectes vulgaires, la punaise équestre, la forficule commune, et le huitième bupreste de Geoffroy, rampaient sur la glace, où ils étaient moins déplacés que nous.
« Profonde obscurité des causes finales ! désolante disproportion des facultés et des moyens! l’homme mesure les deux, et il est attaché à la terre ; il pèse l’air où l’aigle se balance : l’aérostat y crève et précipite l’observateur; un frêle
insecte se joue ici, et moi j’y rampe! Je fus tiré de celte
désagréable rêverie par un accident plus désagréable encore.
« Le guide novice que nous avions amené de Baréges déclara que la tète lui tournait, et qu’il était au moment de se précipiter. Il se trouvait sur le devant : il fallut le mettre entre nous, et l’on comprend ce que cette opération avait de dangereux et de difficile sur une ligne sans largeur, et qui était exactement la ligne géométrique. Le mouvement que cela occasionna fit tomber du sac de mon Laurens ma lunette et ma boussole; elles roulèrent ensemble dans le creux qui nous séparait du rocher.
« Le brave Rondo voulut y descendre ; j’essayai en vain de
UAVARiNIE.— EXCURSION DliFUIS BAHKÜliS. Wi l’en dissuader. Nous étions munis de cordes, sur lesquelles il fondait son espérance. Il se glissa dans la fente, et pénétra dans les cavernes intérieures, où il trouva la boussole. Nous lui jetâmes la corde; il s’en ceignit, et il fallut l’extraire avec effort d'un étranglement oit son poids l’avait fait couler en descendant.
< Mon Laurens prétendit y descendit à son tour. Nous l’en tirâmes de même; et certes ceux qui prêtaient secours n'étaient pas dans une position moins critique que ceux qui le recevaient. 11 ne rapporta rien : j’avais perdu une excellente lunette, mais nous avions trouvé dans l’action une nouvelle confiance en nos forces, et nous fîmes encore une trentaine de pas sur la crête, prenant à peine le loisir de l’ébrécher.
« Cependant, h chaque instant, cette crête nous exposait à de nouveaux hasards. Deux fois nous fûmes arrêtés par des saillies de rochers qui se projetaient en avant et nous barraient le chemin. On ne pouvait ni monter ni descendre; il fallait se plier autour de ces saillies, au risque de perdre l’équilibre et de se précipiter. Bientôt il fut tout à fait impossible de passer outre, et nous n’eûmes plus dNutrc refuge que ces mêmes rochers qui, la première fois, avaient paru inaccessibles. Ils sont, il est vrai taillés en degrés par les coupes croisées des couches et des tranches; mais pour concevoir la disposition de ces degrés, qu’on se figure d’abord une rampe d’escalier dont les marches seraient presque toujours plus hautes que larges, et qu’on aurait redressée, de façon que l’angle d’inclinaison eût augmenté d’un tiers; qu’on ajoute ensuite à celte idée celle de toutes les irrégularités et de toutes les dégradations que peut occasionner un pareil redressement dans une pareille structure ; l’incertitude où nous étions de ce que nous trouverions plus haut; la prévention que devait exciter l’infructueuse tentative des guides de Coumélie, et l’on jugera de quel œil nous regardions la dernière ressource qui nous restait. Ce fut là pourtant qu’il fallut se hisser de gradins en gradins. Le premier y était poussé par le second, et, une fois accroché, il lui prêtait la main a son tour.
a Les risques étaient au moins égaux, si même le désavantage n’était pas du côté des derniers. Ceux qui gravissaient en avant ne pouvaient faire un faux pas qui ne com-
promit le reste de la troupe ni ébranler un quartier de terre, qui ne volât sur la tête des autres. Je lus moi-même blessé assez grièvement par un de ces débris contre lequel je ne pus me raidir, puisque ma position ne me permettait pas de l'éviter. Cette dernière escalade dura plus d'une heure, et ce que nous courûmes de dangers dans ce voyage apprendra à quiconque voudra aborder le Mont-Perdu par cette route qu’elle n’est praticable qu’au gros de l’été, et tandis que les glaciers sont encore couverts de neige. Un mois auparavant, nous n'avions pas employé deux heures à la monter, et ce c'avait été qu'un jeu pour ceux qui avaient la moindre expérience des montagnes. Aujourd’hui elle en exigea cinq, et dans ces cinq heures, pas une minute où nous n’eussions couru risque de la vie. — Nous approchions enfin du sommet de la crête; il 11e restait plus qu’un petit nombre de degrés à monter, et le redressement des couches en adoucissait déjà la pente. Je regardai mes compagnons ; aucun n’avait donné des signes de crainte, mais aucun ne donnait des signes de joie. Une sorte de tristesse, produite par une longue anxiété, laissait à peine apercevoir ce que la vue du Mont- Perdu nous préparait de dédommagement. Après tant de plans inclinés, de rochers droits, de glaces si perfides, nous 11e sentions d’autre besoin que celui d'un peu de terrain plat, oii le pied pût se poser sans délibération ; mais ce terrain nous ne le louchions pas encore, que déjà la scène change et que tout est oublié. Du haut de ces rochers nous considérions avec une muette surprise le majestueux spectacle qui nous attendait au passage de la brèche. Nous ne le connaissions pas; nous ne l’avions jamais vu ; nous n’avions nulle idée de l’éclat incomparable qu'il recevait d’un beau jour. La première lois, ce rideau n'avait été que soulevé : le crêpe suspendu aux cimes répandait le deuil sur les objets mêmes qu'il ne couvrait pas. Aujourd’hui rien de voilé; rien que le soleil n’éclairât de sa lumière la plus vive: le lac, complètement dégelé, réfléchissait un ciel tout d’azur; les glaciers étincelaient, et la cime du Mont-Perdu, toute resplendissante de célestes clartés, semblait 11e plus appartenir à la terre. En vain j’essayerais de peindre la magique apparence de ce tableau : le dessin et la teinte sont également étrangers à tout ce qui frappe habituellement nos regards. En vain je tenterais de décrire ce que son apparition a d’inopiné, d’é-
GAYAKME.— EXCURSION DEPUIS BARÉÜES. 415 tonnant, do fantastique au inoinenl où le rideau s'aliaisse, où la porte s’ouvre, où l’on touche enfin le seuil du gigantesque édifice. Les mots se traînent loin d’une sensation plus rapide que la pensée; on n’en croit pas ses yeux; on cherche autour de soi un appui, des comparaisons : tout s’y refuse à la fois; un monde linil, un autre commence: un monde régi par les lois d’une autre existence. Quel repos dans cette vaste enceinte, où les siècles passent d’un pied plus léger qu’ici-bas les années! Quel silence sur ces hauteurs, où un son, quel qu’il soit, est la redoutable annonce d’un grand et rare phénomène ! Quel calme dans l’air et quelle sérénité dans le ciel! Tout était d'accord, l’air, le ciel, la terre et les eaux, tout semblait se recueillir en présence du soleil, et recevoir son regard dans un immobile respect. — En comparant l’imposante symétrie du Cirque au désordre hideux qu’il offrait lorsqu’une brume épaisse se traînait autour de ses degrés, nous reconnaissions à peine les lieux que nous avions parcourus. Ce n’était plus la lourde masse du cylindre qui fixait exclusivement les regards. La transparence de l’air rectifiait les apparences qu’avait brouillées l’interposition de la nue; la cime principale était rentrée dans ses droits; elle ramenait à l’unité toutes les parties de cet immense chaos : jamais rien de pareil ne s’était offert à mes veux. J’ai vu les Hautes-Alpes; je les ai vues dans ma première jeunesse, à cet âge où l’on voit tout plus beau et plus grand que la nature; mais ce que je n’ai pas vu, c’est la livrée des sommets les plus élevés, revêtue par une montagne secondaire. Ces formes simples et graves, ces coupes nettes et hardies, ces rochers si entiers et si sains, dont les larges assises s'alignent en murailles, se courbent en amphithéâtres, se façonnent en gradins, s’élancent en tours, oit la main des géants semble avoir appliqué l'aplomb et le cordeau : voilà ce que personne n'a rencontré au séjour des glaces éternelles; voilà ce qu’on chercherait en vain dans les montagnes primitives, dont les flancs déchirés s’allongent en pointes aiguës et dont la base se cache sous des monceaux de débris. Quiconque s’est rassasié de tontes leurs horreurs trouvera encore ici des aspects étranges et nouveaux ; du Mont-Blanc même il faut venir au Mont-Perdu. Quand on a vu la première des montagnes granitiques, il reste à voir la première des montagnes calcaires. »
Nous n’avons pu nous déterminer a abréger cette citation. Les lecteurs, entraînés comme nous par le cliarine et la rapidité du récit, nous en pardonneront sans doute la longueur.
En 1802, Ramond lit une nouvelle tentative pour gravir le Mont Perdu ; elle fut plus heureuse.
Il nous a laissé les détails qu’on lit dans le Journal (les Mines, n° 83, thermidor an vu.
« Les diverses tentatives que j'avais faites pour atteindre le sommet du Mont-Perdu m’avaient convaincu que sa face orientale était la seule qui offrît des chances de succès ; et j’étais persuadé qu’en partant du col de Fanlo, le pic luimême serait peu difficile à gravir, si toutefois l’intervalle qui le sépare du col n’avait pas dérobé à ma vue quelque obstacle qu’il fût impossible de surmonter.
« C’est donc vers ce douteux intervalle que toutes mes pensées étaient dirigées, et j’avais plus d’une fois invité mes guides à l’aller reconnaître. Deux d’entre eux s'y décidèrent enfin l’été dernier, et je leur traçai la route. Mais arrivés au pied de la montagne, ils crurent devoir s’écarter de mes instructions, sous la conduite d’un berger espagnol qui connaissait le Mont-Perdu beaucoup moins qu'ils ne le connaissaient eux-mêmes. Le parti qu’ils prirent pensa leur coûter cher; ils firent un voyage excessivement périlleux, et passèrent une nuit entière au-dessous des glaces du pic, sans abri, sans feu, et presque sans vivres, tant il y avait eu de mécompte dans leur estime ! Le second jour, cependant, ils franchirent les gradins de la montagne, et parvinrent au sommet, mais tellement désorientés qu ils avaient de la peine à s’y reconnaître. A leur retour, celui qui vint m annoncer le succès me dépeignit les lieux d’une manière si confuse, que je craignis plus d’une fois qu’ils n’eussent totalement manqué le véritable but du voyage ; il n’v avait qu’une chose bien évidente, c’est que la route qu’ils avaient suivie était celle qu’il ne fallait pas suivre.
« Quoi qu’il en fût, je me décidai sur-le-champ à partir, bien persuadé qu'en suivant exactement le chemin que je m’étais tracé de l’oeil, j’éviterais la plupart des dangers que mes guides avaient courus. Je ne me trompais pas : j avais deviné la route véritable du Mout-Perdu, et je suis arrivé au sommet avec moins de peine que ne m’en avait coûté la reconnaissance de ses bases.