GAVAKME. — EXCLUSION DEPUIS BARÉGES
« Je partis de Baréges le 21 thermidor (9 août 1802), et avant remonté les vallées de Gèdre et d’Estaubé, je lis ma première station au haut du port de Pinède, dont il était intéressant de connaître exactement l’élévation. L’observation du baromètre la porte à 2,516 mètres ou 1,291 toises; ce qui fait 98 mètres de plus que le col du Grand-Saint- Bernard. Cependant il s’en faut encore de beaucoup que le port de Pinède soit le passage le plus élevé et le plus difficile de celte partie des Pyrénées.
« Cette détermination me procura l’occasion de fixer avec plus de précision la lisière inférieure des neiges permanentes. Elles s’arrêtent à environ 2,310 mètres ou 1 ,250 toises d’élévation absolue.
« J'avais un niveau à bulle d’air assez bon. Il me fournil aussi un résultat intéressant. Je reconnus que Pimené, dont j’étais séparé par la vallée d’Estaubé, se trouvait précisément de la même hauteur que le port de Pinède, et qu’il en était de même du col de Fanlo, dont j’étais alors séparé par la vallée de B éousse. Cette conformité d’élévation entre trois points correspondants, et semblablement disposés, n'est point indifférente à l’histoire géologique du Mont-Perdu.
« Mais en vain nous étions à la hauteur du col de Fanlo; il fallait descendre, et descendre beaucoup, pour y remonter. Nous nous dirigeâmes obliquement vers les énormes murailles qui soutiennent le lac du Mont-Perdu et sa terrasse, et nous arrivâmes au point d’où le torrent de décharge se précipite en une épouvantable cataracte jusqu’au fond de la vallée de Béousse.
« Là se trouve un petit plateau très-herbeux, mais trèsincliné. Nous y rencontrâmes un troupeau et son berger, espèce de sauvage qui nous entendait à peine, même dans sa propre langue Le Mont-Perdu était suspendu sur sa tète, et il ne le connaissait pas plus que s’il eût fait partie de la chaîne des Andes, mais il connaissait fort bien le col de Fanlo, qui est désigné ici sous le nom de col de Ntscle, et il s’engagea à nous y conduire le lendemain. Nous passâmes donc la nuit avec lui, en plein air, environnés de la vapeur des cascades, et l’orage grondant de toutes parts autour de nous.
« Le premier travail de la matinée fut de traverser le torrent de décharge du lac. Sa profondeur, sa rapidité, et sur-
loul le froid de l’eau, rendent cette opération assez difficile. L’eau ne faisait monter le thermomètre qu’à 2° au-dessus du terme de la congélation.
« De là jusqu’au sommet du col de Niscle, nous n’éprouvâmes d’autre difficulté que celle qui naissait de la forte inclinaison des pentes. Je vérifiai la hauteur du col, et je le trouvai précisément de niveau avec celui de Pinède. Il est également de niveau avec le bord de la terrasse où se trouve le lac du Mont-Perdu. Ce lac est un peu plus haut. J'estime son élévation absolue à 2,540 mètres, ou un peu plus de 1 ,300 toises. Nous avons donc ici quatre excavations de forme et de hauteur pareilles : le vallon du lac, le col de Niscle, cl ceux de Pimenée et de Pinède. Je les regarde comme les restes de l’ancienne vallée, creusée par les courants après le renversement îles couches du Mont-Perdu, et peut-être avant leur émersion; vallée qui ensuite aura été transversalement coupée par les grands déchirements qui forment actuellement les vallées de Béousse, d'Estaubé et de Gavarnie.
« Jusqu’ici j’avais marché sur un terrain connu, et dont j’ai déjà décrit les singularités, sur ce terrain secondaire à couches irrégulières et accidentellement redressées, où l’on voit se succéder les marbres, les brèches, les calcaires compactes lardés de silex, et les calcaires grossiers plus ou moins mélangés d’argile et de sable, et tout parsemés de débris de zoophytes et de lestacés. Maintenant, je me trouvais sur le prolongement même des bancs qui constituent les sommets du Mont-Perdu, et il était manifeste que ce terrain n’avait changé ni de disposition ni de nature. Nulle part même je n’avais été à portée de juger aussi sainement de sa structure. La montagne qui domine le col à l’orient, se trouvant coupée à pic de mon côté, me présentait une coupe transversale aussi nette que bien caractérisées de couches qui forment les cimes que j’allais gravir.
« Ce que je venais de voir dans la montagne de Niscle, j’allais le toucher au sommet du Mont-Perdu, mais par portions, mais en détail, au milieu des neiges et des glaces, au sein du désordre et des ruines, où il est rarement possible de discerner la disposition et la structure de ces bancs si irrégulièrement entrelacés.
« C’est à l’occident du col de Niscle que se montrent les