‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 176 sur 226 · BAGNÈRES-DE-BIGORRE. — CAMPAX. Ü · texte numérisé non relu

BAGNÈRES-DE-BIGORRE. — CAMPAX. Ü

En fait d’optique, on voit tout d’un coup d’œil : que ne peut-on de même tout peindre d'un seul trait! mais le mécanisme des langues n’est pas si prompt que l’organe de la vue. Si du moins, dans nos récits, chaque mot réveillait une sensation ! C’est le secret de nos grands maîtres. Trois objets forment l’ensemble de ce que je vais décrire; savoir, les deuv chaînes de montagnes et le torrent qui les sépare.

La montagne féconde située sur la rive gauche de l’Adour, et qui s'étend d’un bout de la gorge à l'autre, comme l’O- Ivmpe, est couverte d'étage en étage de diverses maisons, de riantes métairies, dont chacune a son jardin, sa fontaine où l’on puise sans corde et sans efforts les eaux nécessaires pour arroser les légumes naissants, les Ileurs nouvellement écloses. Au-dessus ce sont des bosquets; la cime est couronnée de sapins >. Heureux qui pourrait s’arracher de la fange des villes pour venir ici couler des jours tranquilles! que de vices de moins, que de bonheur de plus!

Traversons l’Adour : sur sa droite un mont stérile, et dont le sommet est tranchant, se prolonge, avec de médiocres inflexions, depuis le bas du vallon jusqu’au milieu, où il s’arrête brusquement à l’opposite de l'autre montagne. C’est ici que la nature a frappé le grand coup. Qu’elle se fut contentée de répéter de ce côté le même aspect que de l’autre. ce n’eût été que la copie de ce qu’on voit dans les bassins de Luz et d’Argelès, c’est-à-dire un cercle uniforme d’agrément et de fécondité; au lieu qu'elle produit un effet bien plus attachant par le contraste. Figurez-vous une longue montagne grise, sérieuse, mais dont l’âpreté n’a rien de repoussant. Figurez-vous encore la même montagne, lière, pour ainsi dire, de son indépendance et de sa nudité, se produisant au milieu des riches cultures de la vallée, et vous eom-

1 Le mont Olympe, selon Tournefort, a plusieurs conformités avec la montagne dont il s’agit. Des collines vertes et fertiles sont les degrés par lesquels on s’élève à une certaine liauleur. Les hêtres, les charmes, les trembles et les noisetiers n’y sont pas rares. Cette momagne, l’une des plus hautes de l’Asie, outre ses bains chauds et ses eaux minérales, fournit à Pruse , capitale de la Bithynie , tant de sources, une entre autres de la grosseur d'un homme, que chaque maison a sa fontaine

mencerez à vous former une idée de cette décoration savante, de cette grande opposition.

Mais quels en soqt les principaux effets ! C’est, comme tout ce qui porte un caractère de grandeur et de solidité, de frapper d’abord l’imagination; de rejeter ensuite la vue fatiguée sur les monts opposés : on y revient alors avec encore plus de volupté que la première fois. Du sein des roches anguleuses, retraites de l'aigle et îles isards, on aime à reposer ses yeux sous des ombrages frais; à pénétrer jusque dans l’intérieur d’une multitude d'habitations rustiques, qui n’offrent et ne font présumer que la paix, le bonheur. Cependant la physionomie austère de la montagne dont il s'agit ne dépare pas ce grand tableau.

Quant à l’Adour, j’ai déjà parlé de ses cascades bondissantes. Après plusieurs années révolues, je le vois encore depuis sa sortie du Tourmalel jusqu’à son entrée dans la plaine. Béni dans ton cours pacifique, je te revois, torrent superbe, promenant d’abord tes eaux salubres entre des moûts dégradés, et bientôt après t’élançant en cascades à travers les cabanes, les prairies, les troupeaux ! Périodiquement gontlé par la fonte des neiges et le tribut des fontaines, tu poursuis ta marche triomphante entre les deux rangs de montagnes parallèles dont lu réfléchis les gazons et les rochers. Respectant les moissons, versant en abondance l’herbe, les ileurs et les fruits, lu baignes sans dommage et la cabane du pauvre et les maisons des riches, qui vont toujours en s’augmentant, s’embellissant jusqu’à Bagnères.

Réunissez ces trois aspects sous un même point de vue, et vous n’aurez encore qu’une faible idée de ce vallon, auquel je doute que l’art descriptif puisse jamais atteindre. Amateurs de la belle, de la vivante nature, laissez mon livre, et courez à Campait : c’est là que vous verrez ce qu’il m’est impossible de vous représenter dans un récit méthodique, dès lors toujours lent, toujours froid. C’est là, vous dis-je, que vous verriez d’abord la nature rajeunie en opposition avec son antique décrépitude, sa grâce avec sa force, et tant d’autres détails qu’il faut saisir soi-même pour en juger et les sentir. Avancez : l’industrie et les passions, qui ont aussi leurs charmes, les plus puissants peut-être, se réveillent aux rayons d’un soleil actif; car on se meurt au hautduTourmalet, et l’on renaît dans la vallée de Campan.

BAGNfcRES-DE-BIGORRE. — CAMPAN. 50",

Avant de nous arracher de ces retraites, où l’on pourrait jouir d’un bonheur plus fait pour être senti que remarqué, on voit d’un coté la plaine dans le lointain, de l’autre les belles vallées d’Aure et de Lavedan : toutes deux aboutissent à l’Espagne. Près de la montagne grise, est la grotte de Campait. Arrêtons-nous un moment pour mettre chaque esquisse dans le cadre qui lui convient.

Mais, pour jouir de tous les agréments de celte belle contrée, dit M. de Fourcade, trouvez-vous-y par une belle matinée d été, quand le soleil d’août brille sans nuage à l’horizon, lorsque la vallée se dessine devant vous avec tous ses charmes! Trouvez-vous-y alors! Contemplez en ce moment celte longue chaîne de coteaux parsemés d’habitations, couverts de prairies, riches d’une végétation forte, ornés d’une fraîche verdure ! Contemplez alors tous ces bosquets de hêtres disséminés au sein de la vallée comme des groupes de palmiers parmi de vertes oasis! Admirez les sinuosités de l’Adour, qui promène ses Ilots naissants à travers la plaine! Puis, au-dessus de celte nature si vivante et si gracieuse, voilà le Pic-du-Midi qui élève audacieusement son front sévère! Ramond a beau parler 'de l’épée de Damoclès : sa présence au milieu de ces beautés pittoresques est un charme de plus. J’aime à voir ce mont superbe dessiner sur la vallée sa taille géante! J'aime à le voir immobile, et debout sur sa base, apparaître triste et austère, au milieu de ces riants paysages, comme un père au front grave et soucieux au sein de sa famille? — Oh ! quand je songe a cette vallée, je sens combien mes images sont froides et décolorées! Tous les Raphaël du monde ne sauraient transporter dans leurs tableaux le charme de ces lieux; il faut les voir!

La vallée qui se prolonge de Campan jusqu’à Sainte-Marie est partout riche des mêmes beautés. De Sainte-Marie, l’œil voit s'étendre au loin, quoique dans un espace assez resserré, des prés fertiles parés de maisons élégantes. A Gripp, vous savourez les truites, le beurre et le lait parfumé des montagnes, puis vous prenez à l’est le chemin qui mène à la vallée d’Aure, ou bien à l’ouest celui de Tourmalet. Ce sentier tracé sur la montagne est très-fréquenté pendant la belle saison. Les étrangers, à leur départ de Cautercts, Saint- Sauveur et Barèges, traversent le Tourmalet pour se rendre à Bagnères.

PYRKNKFS.

Ea s’éloignant du centre de cette vallée, on trouve encore de quoi admirer : mais on est moins ravi, parce qu’on a plus le loisir de la surprise, parce qu’il ne reste guère qu’un genre mixte à considérer, et qui participe autant des plaines que des montagnes.

On trouve la grotte sur la rive droite de l’Adour, immédiatement au pied de la montagne grise que l’on aime à revoir malgré son air austère et sa lière attitude.

C’est une espèce de citerne qui peut avoir 300 pas de long sur à peu près \ mèt. 33 cent, de large ; ce n’est pas l’espace qui manque à celte grotte, la qualité des objets y est en général peu remarquable ; ils n’olfrenl rien de piquant ni d’altacliant. On est obligé, pour arriver jusqu'au fond, de se courber; là est un immense plateau sur lequel on a gravé des milliers de noms et d’inscriptions.

Les deux vallées de Campan et de Gavarnie ont des beautés qui leur sont particulières. L’une est plus douce, l'autre est plus forte. Campan rappelle Virgile, et Gavarnie Homère ou Millon. On aime la première, on voudrait y passer le reste de ses jours. On admire la seconde; elle fait trembler et pleurer quelquefois, mais oir y retourne comme à ces belles tragédies dont la terreur et la pitié sont les deux grands ressorts.

La vallée de Campan, quoique riche, gracieuse, étant plus égale et moins accidentée, n’appartient guère qu’au genre descriptif; au lieu que l’autre, enrichie de prodiges et d’une multitude d’épisodes parfaitement liés à l’intérêt principal, appartient encore au genre dramatique. Bien entendu qu’il ne s’agit ici, comme partout ailleurs où je me suis permis de semblables rapprochements, que des ellels pittoresques, de leurs nuances, de leurs oppositions, de leurs oonlrastes; que des sensations, des idées progressives et des sentiments qu’ils font naître dans l’âme du spectateur.

Chapelle Saint-llnch. Elle s’élève entre Campan et Sainte- Marie ; c’est un autel de bois, recouvert d’un toit d’ardoise et de chaume, et qui est visité par tous les Toyes et Toyas du pays, c’est le nom patois des habitants des Pyrénées.

Page 1