MŒURS ET COUTUMES
Avant la révolution de 1789, il n’entrait dans la vallée que quelques voitures chargées de vins; il en arrive plus de
BAGNfiRES-DF.-RIGORRE. — MŒURS ET COUT. .'127
trois cents aujourd’hui. On n'y connaissait, il y a cent ans, excepté chez les ecclésiastiques, que trois chapeaux et deux paires de souliers: le moindre pâtre aujourd’hui veut en avoir pour se parer dans l’occasion. Les mousselines, les draps lins ont dégoûté des toiles et des étoffes du pays. Chez la plupart de nos montagnards vous trouverez une broche, une casserole et d’autres ustensiles.
L’administration de la vallée avait jadis de grands rapports avec celle des Suisses. Chaque communauté, délibérant chez elle sur ses intérêts particuliers, en avait de communs avec son vie, lequel vie était composé de quatre ou cinq villages, dont les députés se rassemblaient dans ce que les étrangers appellent ville , et au chef-lieu quand il s'agissait des affaires qui intéressaient toute la vallée. Les quatre vies se réunissaient à Luz.
Lorsque les affaires étaient importantes , chaque communauté nommait des hommes licls (liomines Iccti), c’est-à-dire choisis. Ceux ci, pour mieux discuter, se joignaient aux consuls; et c’est alors seulement que ces rustiques amphiclyons avaient voix délibérative ; car ce privilège, dans les cas ordinaires, n’appartenait qu'aux consuls.
Le rôle des impositions se faisait, de temps immémorial , sur des morceaux de bois qu’ils appellent totchoux, bâtons. Chaque communauté avait son lolchnu , sur lequel le secrétaire taisait avec un couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur. L’intendant d’Auch , qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna, en 1784, à un des employés du gouvernement de lui apporter ses anciens registres —Il arriva suivi de fieux charretées de totchoux. Ses commis n’y purent rien comprendre.
La jeune tille dont la famille est en deuil, et qui va assister à l’office, prend son capulet blanc, met par-dessus ses habits un grand manteau d’étamine brune bordé de noir, et ce manteau l’enveloppe de la tète aux pieds; ensuite elle replie sur le visage le bord du capulet, et sort tenant à la main un pain de cire jaune.
Quand une famille est en deuil, il faut, et c’est un devoir, que quelqu’un de la famille assiste à la paroisse ainsi vêtu, c’est-à-dire couvert d’un manteau, qu’il y porte un pain de cire, un cierge allumé, et reste jusqu’à la fin de l’office. Tout cela, comme on le voit, tient aux manirs antiques.
Vous entrez dans un jarJin : un paysan vous suit en gilet, en bonnet pointu et sans souliers. — ÿU01 '■ de l’aconil-napel! et vous laissez ce terrible poison sous la main de tout le monde? — Pour être resté trop longtemps ici au grand soleil, nous répond le paysan , n’ai-je pas eu un étourdissement douloureux? Mais que voulez-vous? ce napel , c’est mon grand-père qui l’a mis où vous le voyez: il aimait à contempler le port, le feuillage et la ileur de cette plante : voilà, puisque vous voulez le savoir, pourquoi nous la respectons.
Enlin, pour compléter ce tableau de mœurs, nous ajouterons :
« La patience, l’amour du travail i sont des vertus nécessaires à l’homme pour qu’il puisse trouver son existence sur un terrain dont la partie cultivable est extrêmement petite et le produit presque nul. Néanmoins, sobre, actif, et dominé par cet attrait irrésistible qui nous attache au sol qui nous vit naître, l’habitant des vallées préfère aux pays les plus favorisés de la nature son rocher, son gave et sa cabane. Essentiellement pasteur, il élève beaucoup de troupeaux, dont il fait un commerce considérable avec l’Espagne. La plus grande culture est en prés, qu’il arrose avec une adresse admirable : une ardoise suffit pour arrêter et diriger sur tous les points d’une prairie un filet d’eau dérivé d’un torrent fougueux.
« Pendant l’hiver, il ne s’occupe que du soin du bétail ; mais la saison des beaux jours est aussi le temps des fatigues. Les travaux de la campagne y sont pénibles et dangereux : on voit souvent le faucheur, retenu par une corde attachée à sa ceinture, sur la pente presque verticale de ses prés. Mais ce qui paraît incroyable, c’est la constance avec laquelle il reporte annuellement, dans des paniers, sur les lieux su-
Férieurs, la terre végétale que les neiges et les pluies de hiver en ont détachée.
« Tous les montagnards sont bergers ou laboureurs; tous sont propriétaires, amis de l’ordre et du repos. « 11 n’y a « point d’exercices, ni d’occupations, dit Plutarque, qui las- « sent naître un si ardent amour pour la paix que les travaux
1 Nous empruntons rette peinture des mœurs pyrénéennes à un observateur habile, à M. A. A., auteur d’un Itinéraire topographique et historique des llnutes-Pyrénées, in-8°.
RAGNÉRES- DK- BIGORNE — MŒURS ET COUT. '6i9
« de la campagne; c’est là qu’on conserve le courage néces- « sa ire pour défendre sa propriété, et qu’on perd cette att- « dace et celle témérité qui portent à ravir le bien d’autrui. » « Des mœurs simples et douces lirent longtemps le bonheur des montagnards. L’innocence leur tenait lieu de vertus; chez eux la bienfaisance était un plaisir, et l’hospitalité un devoir; mais les visites fréquentes des étrangers ont un peu altéré la pureté de leurs mœurs. L’intérêt a d'abord divisé les familles : I ardeur de la chicane s’est emparée des esprits, et l'aridité a produit la fourberie. Cependant il n’est pas rare de trouver encore dans les gorges reculées des hommes qui conservent cette humanité prévenante et désintéressée, ces mœurs patriarcales qui caractérisaient les ancêtres. Comme les anciens Germains, ils ne mangent que parce qu’ils ont faim, niais il s en laul qu’ils ne boivent que parce qu’ils ont soif. \ entes, mariages, toutes leurs affaires se traitent dans les cabarets, en buvant; «t lorsqu’au milieu de la liberté de la table l’âme s’est ouverte à la franchise, et qu’ils ont mis au jour leurs plus secrètes pensées, le lendemain on les discute de sang-froid, (.es deux jours, ajoute Tacite, sont judicieusement employés. On délibère lorsqu’on ne saurait feindre, on décide quand on ne peut se tromper.
« Les maisons sont d’une construction simple, mais bien entendue : elles sont presque toutes couvertes en ardoises, ce qui datte I œil et donne un air d’aisance au pays. Les granges adossées aux montagnes sont très-basses, et présentent souvent sous l’apparence d'une porte ce qui n’est qu’une fenêtre. Je me rappelle ici qu’un personnage de distinction, qui était venu faire usage des eaux à Baréges, ayant été surpris par I orage, s’élança avec son cheval dans une de ces granges pour s y mettre à l’abri ; mais il se trouva jeté sur un grenier formé par des poutres éloignées les unes des autres, et finit par tomber au bas de la grange avec, sa monture.
.* Ees moulins sont très-communs sur les torrents : on en voit quelquefois une demi-douzaine à la suite les uns des autres ; ils îi ont qu une meule, et ne sont destinés qu’à l'usage du propriétaire ou des proprietaires ; car plusieurs montagnards se réunissent quelquefois pour le construire. O11 en voit un, près du village à'Ouzoux, bâti sur un ruisseau dont a naïade capricieuse donne et refuse son eau plusieurs fois le même jour.
pyrékérs. 30
« Les hommes s'habillent d'étoffes du pays appelées C colis : ils portent le béret des Basques, ou un bonnet de laine, et un lourd manteau qui leur couvre la tête et descend jusqu aux talons. Ce vêlement, qu’ils appellent cape, ne ressemble pas mal à la robe des capucins. Au reste, la manière de se vêtir change selon les différents cantons. On distingue, aux marchés de Lourdes et d’Argelès ', par leur costume, les hommes et les femmes de chaque vallée.
« Celles-ci ne manquent point d’élégance dans leur modeste ajustement : il se compose d’une espèce de veste à laquelle est attaché un jupon court. La tête est couverte d’un mantelet couleur d’écarlate, appelé capulet, qui relève la beauté de leur teint, et donne un tournure piquante à la physionomie.
« Leur nourriture habituelle est du pain de seigle mêlé d’orge et de froment, des légumes et de la pâle de maïs avec du lait. Sans un cochon et quelques chèvres, que chaque famille sale tous les aus, ils seraient d’excellents pythagoriciens.
« Les bergers n'ont d’autre science que la routine qui leur a été transmise depuis les siècles de barbarie, d’autre adresse que celle de préserver le troupeau de l’attaque des loups et des ours. Ils sont en cela puissamment secondés par leurs chiens, remarquables par leur énorme stature, la blancheur de leur robe et le volume de leur voix. 11 est de ces animaux qui ne cessent, pendant toute la nuit, de faire retentir les échos de leur aboiement. La hèle féroce s’approche-t-elle du troupeau, si c’est un loup, un seul chien ose le délier : il en faut deux ou trois pour résister aux attaques des ours.
« Les bergers français ont un air moins sauvage que ceux de l’Aragon; ils ne sont pas, comme ceux-ci, couverts de peaux de mouton, ni chaussés avec un morceau de peau de bœuf garni de son poil üxé à la jambe avec des cordes. Mais qu’ds ressemblent peu aux bergers de Théocrite et de Virgile! Couverts d’une étoile grossière de laine grise ou brune, la cape sur le cou, ils portent, en forme de panetière, le sarrau qui renferme un morceau de pain, de petits remèdes, un couteau et un briquet. Un chapeau élégant, ne les garantit
i Les marché* d’Argelés sont les mardis de chaque semaine : ceux de Lourdes sont, tous les quinze jours, te jeudi. Lourdes a de belles foires aux chevaux les St mai, 18 octobre et 1er décembre.
BAGNÈRES-DE-B1GORRE.-MOEURS ET COUT. 531 pas de l’ardeur du soleil; c'esl un ample bonnet de laine qui, pendant la chaleur, est simplement posé sur leur tête, ou qui, enfoncé jusqu’au cou, garantit les oreilles et une partie de la ligure de la rigueur des frimas. Enlin, au lieu de houlcite, les bergers des Pyrénées sont armés d’un gros bâton, et le plus souvent d’une bâche : cet instrument leur sert à se défendre au besoin contre l’ours et le loup, h couper dans la forêt voisine le bois nécessaire à leur chauffage, et à se procurer de la lètle (tœda). On nomme ainsi la partie inférieure d’un pin, dans laquelle on arrête les sucs huileux au moyen d une entaille pratiquée jusqu’au cœur de l'arbre Distribué en petits morceaux, il tient lieu de chandelles, et forme l’é- < lait age le plus ordinaire des montagnards.
« Il ne faut pas confondre le dialecte tles Pyrénées avec le patois qu’on parle dans d’autres provinces méridionales.
« Montaigne, qui appréciait fort peu le langage qu’il entendait parler autour de lui, faisait grand cas de l’idiome de nos montagnes. « Mon langage françois, dit-il dans ses Essais, «t est altéré, et en la prononciation etailleurs, par la barbarie « de mon creu : ie ne vies iamais homme des contrées de k deçà qui ne sentist bien évidemment son ramage, et qui ne *t bleceasl les aureilles qui sont pures françoises. Si ce n’est « pas pour estre fort entendu en mon perigordin, car ie n’en « ay non plus l’usage que de l’allemand, et ne m’en cltaull « guères ; c’est un langage (comme sont autour de moy, d’une « bande et d’aultre: le poiltevin, xaiulongeois, angoulemoi- « sin, lintosin, auvergnat) brodé, traisnant, esfoiré : il y a « bien au-dessus de nous, vers les montagnes, un gascon « que ie treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, o et à la vérité, un langage masle et militaire plus qu’aultre « que i’enlende, aultanl nerveux, puissant et pertinent, « comme le françois est gracieux, délicat, abondant. »
« Le langage des montagnards, si agréable daus les ouvrages de Despourrins et de quelques poêles béarnais, étincelle, même dans leur bouche, de figures hardies qui lui impriment une teinte orientale. Un Barégeois veut-il exprimer les embarras, les charges du mariage, il dit dans son style métaphorique et concis : Mandai loti Gabé, qui staré. Expression dont on rend faiblement le sens par ces mots : Le Gave, s’il était marié, perdrait sa fougue, serait rendu.
« Spirituels, doués d’une imagination vive, les moutgnards
o32 PYRÉNÉES.— ROI TE 22.
( ion lien i un corps aux idées les plus abstraites; ils personnifient la faim, sous les noms de Douminico et de Peyrot. 11 y a deux ans que, dans un village de la vallée d’Argelès, au premier champ moissonné, on sonna l’agonie de cet important personnage, qui s'était établi dans plus d’une maison.
« Cette imagination vive et amie du merveilleux les nourrit d’illusions et des traditions les plus fabuleuses : ils abrègent les longues veillées de l'hiver par des contes de sorciers et de loups-garous, qui ne rencontrent jamais d’incrédules. Du reste, il est remarquable qu’on trouve des contes entièrement semblables dans l'Ane d’Or d’Apulée et le Festin de Trimalcion de Pétrone.
« On raconte dans les Pyrénées que trois chèvres, suivies de leurs chevreaux, venaient chaque jour nourrir de leur lait les trois maçons qui bâtirent la chapelle de Héas. Roland, qui allait combattre les Maures, Gt, d’un coup de son épée, la brèche du Marboré qui a conservé son nom; et l’empreinte des pieds de son cheval, restée sur la roche, atteste encore le fait. Le pic de Campana renferme une cloche que le diable, possesseur de tous les métaux, fait quelquefois sonner pendant la nuit de Noël.
« Les fées habitaient l’intérieur du pic de Bergons, et transformaient en G1 le plus Gn le lin .que l’on déposait à l’entrée de leur grotte. Les habitants de Lescun, dans la vallée d’Aspe, qui voient les foudres et les orages se former sur la montagne d’Anie, la regardent comme le séjour de leur Yona-Gorri, mot à mol : « l'être habillé couleur de feu. » Ils voient d’un œil inquiet tout étranger qui va sur cette montagne, parce que Yona-Gorri s’irrite des visites indiscrètes, et se venge en lançant des orages sur les plaines. »