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I.» Boolinièbe , Itinéraire descriptif des hautes Pyrénées

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mondia 1 pyrenaïca aux fleurs d’un pourpre violet, sorte de solanée qui affecte le port des primevères, et que j’ai arraché avec tant de bonheur près du village d’Oo, non loin de la célèbre cascade de Gavarnie. El le Menziesra Daboeci , dont les feuilles sont d’un beau vert en dessus et argentées en dessous, et dont les fleurs, disposées en jolies grappes, rappellent celles de quelques bruyères du cap de Bonne-Espérance! Je me souviens fort bien que c’est dans la gorge qui conduit du village d’Oleth aux Palvamiers de Berra, près de la frontière espagnole, que je lis cette précieuse découverte.

En cheminant lentement sur votre mulet, que l'avant de votre selle soit toujours garni de plantes et de fleurs. Vous ferez ainsi un cours de botanique aussi facile qu’agréable, soit en vous dirigeant vers un cirque ou vers une cascade, soit en regagnant le village oii vous devez mettre en sûreté vos récoltes.

Mais il vous faut peut-être des plaisirs plus vifs, des exercices plus violents. Je devine votre goût : vous êtes chasseur, et votre fusil , captif pendant quatre mois dans nos contrées paisibles , soumises aux lois d’un garde champêtre, languit dans un repos qui vous pèse. Eh bien! imitez ces Anglais passionnés pour la chasse, qui traversent le détroit et s’en vont, sans jeter un seul coup d’œil sur Paris et sur la route, jusqu’aux rocs élevés, jusqu’aux montagnes neigeuses sur lesquelles court l'isard aux pieds légers.

i On a donné à cette belle plante le nom de M. Kamond, l'un des hommes les plus distingués qui aient écrit sur les Pyrénées.

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Ces Nemrods modernes ne regagnent leur de que lorsque la mauvaise saison les force de bal Ire en retraite, et retournent chez eux chargés de dépouilles opimes. Vous accompagnerez aussi , si vous l’osez, ces hardis montagnards qui recherchent l'ours noir jusque dans sa tanière, et le chassent au fusil à balles. Cuirassé d’une triple peau de mouton, armé d’un long poignard , vous le combattrez corps à corps, et chercherez à le percer au moment où, levé sur les pieds de derrière, il s’élancera contre vous... Vous reculez d’horreur ! attendez ; voici une chasse sans danger, une chasse de femme. La chaîne entière des Pyrénées peut être considérée avec raison comme un pays de gibier volatile. Il passe par les gorges de ces montagnes une prodigieuse quantité de toutés sortes d’oiseaux qui désertent le Nord pour aller hiverner dans les pays méridionaux. Les bectigues, les mûriers, les ortolans, arrivent d’abord et s’abattent par milliers sur les buissons et sur les haies: vous les prendrez aisément avec des lacets formés de crins ou avec des gluaux, ou à l’aide d’un appeau réservé l’année précédente et renfermé dans de petites cages à double fond. Viennent ensuite les cailles et les tourterelles : vous les chasserez au tir, ou avec des appeaux naturels et factices. Aux tourterelles succéderont les sansonnets, les merles et les grives, et celles-ci se montrent avec une abondance telle, que les propriétaires de vignes en sont désolés, mais que les chasseurs enchantés en font une ample et facile déconfiture. La marche de ce

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passage général sera fermée par les grues et les canards, précurseurs de l’hiver, pendant lequel abonderont les allouettes. C’est aussi la saison du coq de bruyère, dont la rareté progressive dans nos climats augmente le prix; de la perdrix rouge et de la perdrix ordinaire, et enfin, pour compléter le cortège, des faisans, qu’on ne rencontre plus que difficilement dans les forêts alpestres.

C’est aux peintres de paysage surtout que je fais un appel : ils l’entendront, j’en suis sûr. Embarrassés seulement du choix, ils hésiteront entre cette foule de tableaux charmants ou grandioses qui s’offriront à leurs pinceaux. Les ponts suspendus sur les gaves retentissants; le clocher aigu de l’ermitage, sériant d’une touffe d’arbres au sommet de la montagne; ces binons semés pittoresquement sur les pelouses herbeuses; les troupeaux suspendus sur la pente des rochers, ou cachés dans le creux des vallées; l’isard, dont les couleurs noirâtres se détachent si bien sur la neige; ces cirques, que leurs contours réguliers feraient attribuer à la main de l’homme ; ces cavernes mystérieuses, où les rivières et les ruisseaux tiennent cachées leurs sources précieuses; les fleurs éclatantes qui tapissent le sol; le luxe et les horreurs de la nature; les stations thermales; les ruines des vieux châteaux, le berceau de notre Henri, roi de si facile accès , et si brave au milieu des arquebusades; les sentiers rocailleux que jeune il gravissait avec les jeunes enfants du village de Coarraze; enfin les Béarnais, avec leurs blouses

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blanches, leurs bérets bleus, leurs cheveux ronds et pendants comme ceux des anciens rois chevelus; et le vêtement de leurs femmes, si éclatant et si bien fait pour le pinceau; et par-ci par-là quelques muletiers, quelques pâtres espagnols, aux yeux noirs, aux cheveux négligemment enveloppés dans le réseau ; ne voilà— t-il pas de quoi enrichir vingt portefeuilles et charger vingt toiles? Voyez comme les Taylor, les Molli ng et d’autres vous donnent un bel exemple! En travaillant à votre couronne, songez à la gloire de votre pays, et n’allez plus empruntera l’étranger des beautés que vous possédez chez vous.

Je dirai encore aux malades, aux valétudinaires : Où trouver des établissements mieux construits, mieux appropriés aux besoins divers? oii trouver des eaux plus salutaires, qui coulent comme ici dans de riches bassins de marbre; des promenades plus faciles, plus nombreuses, des jardins anglais mieux distribués, une société plus polie, des porteurs plus gais et plus adroits 1 ?

Résumons, et annonçons à ceux qui ont du temps et de l’argent à dépenser, qu’un voyage aux Pyrénées leur promet la santé, l’instruction et le plaisir;

i Voiscnon rapporte, dans une lettre à Favart , datée de Caulerets, qu'ayant donne sa parole à des porteurs de se servir d’eux pendant la saison des bains, ces drôles se mirent, en le promenant, à danser de telle sorte, qu'il avait peine à se maintenir sur sa chaise de paille; ils cliaôlaienl à tue-lélc : In bibern, xo cantero, in saltero. Ils voulurent même un jour, le pauvre abbé ! le conduire jusque sur le haut d’une montagne pour lui faire tuer un ours.. .

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que le terrible et le gracieux , la culture la plus variée et la stérilité la plus désolante s'y trouvent réunis; que les aspects immenses, sans bornes, et les horizons rapprochés, s’offrent à l’œil d’un amateur de la nature ; que les cascades, sans affecter des formes gigantesques, n’y sont pas moins agréables et diversifiées que partout ailleurs; que les effets de lumière y sont admirables dans les jours sereins, depuis le lever d’un soleil rouge et brillant, jusqu’à l’heure où d’épaisses ténèbres finissent par tout envelopper; que les mœurs du peuple, son costume, son langage, ont quelque chose de piquant, d’inusité dans les provinces de l’intérieur; que depuis le compagnon de Charlemagne jusqu’au fils de Jeanne d’Albret, depuis Catherine de Médicis jusqu’à ce jour, ces rochers ont vu tout ce qui fut célèbre dans notre patrie ; ces remparts inaccessibles, bâtis par la nature, et qui nous séparent de l’Espagne, se sont abaissés bien des fois devant nos armées, sous des bannières et avec des chances opposées; que la Suisse n’a rien d’aussi majestueux que la triple sommité du Vignemale, les pics du Midi et d’Ossau et la Brèche de Roland ; que le caillou de la Raillère vaut bien le roc bizarre acheté à grand prix par une Anglaise fantasque au roi de Sardaigne; qu’il n’existe pas dans les treize cantons de terrasse semblable à celle de Saint- Savin; que les truites pyrénéennes égalent, pour le goût et la grosseur, celles du lac de Genève ou du Tessin; qu’ enfin, pour arriver au terme de votre excursion, vous trouverez, quelque route qu’il vous

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ALLONS AUX PYRÉNÉES, plaise de suivre, de quoi nourrir votre curiosité, meubler votre mémoire, intéresser votre cœur, au milieu de ces villes de France dont on dit du mal parce qu’on refuse de les étudier. Mais de quelque coin que vous partiez, arrivez à Tarbes, petite ville charmante, placée dans une plaine fertile, baignée par l’Adour, et en vue de toute la chaîne des Pyrénées et, s’il se peut, arrivez un jour de marché;

vous y verrez une variété de races, de vêtements et de mœurs à la fois instructive et amusante; vous y apprendrez les premiers éléments de l’économie politique, comme les enfants apprennent à lire avec des images.

Et, avant de retourner à Paris, si vous traversez les Landes arides qui commencent au pied des basses Pyrénées, ah! je vous en conjure, faites une balte et détournez- vous un peu, pour arriver au modeste village de Pouij et vous incliner devant la patrie de Vincent de Paule, ce héros de la charité chrétienne, cet ami des orphelins et des malades, à qui l’on vient tardivement d’élever un monument au lieu même où il reçut le jour : ce voyage vous portera bonheur '.

1 Extrait des Nouvelles Annales îles voyages , chez artiius- Bertuand, rue llautefeuille.

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Aspect général. — Tremblements de terre.-Lavanges.-Gaves.-Ponts corniches.— Ouïes.— Effets de lune, de soleil.— Orages.— Habitants.

Conseils aux voyageurs. — Tableau des hauteurs mesurées dans

les Pyrénées.

Aspect général. — Les Pyrénées, les plus hautes montagnes apres les Alpes, s’étendent de 1 océan Atlantique à la Méditerranée, l’espace de 560 kil., dans une direction uniforme de l’O. N. O. vers le S. On distingue deux chaînes, dont 1 une s étend sur les boids de l’Océan, se termine parles montagnes Maudites, et se continue jusque vers la Méditerranée. La chaîne orientale, qui s’élève au N. de la Maladetta, commence par des sommets beaucoup moins élevés que ceux du centre; mais sa hauteur s’accroît à mesure qu'elle s'approche de la Méditerranée.

La pente des Pyrénées est moins escarpée du côté de la France que du côté de l’Espagne. On découvre les neiges permanentes à la hauteur de 2,400 mètres. Elles occupent une hande de 10 à 12 kil., et résistent à l'E. aux rayons du soleil ; mais au N. et à l’O. elles se fondent presque toujours. Les glaces permanentes n’occupent qu’une hande. de 600 mètres. Elles se forment de l’accumulation extraordinaire des neiges dans les lieux où le vent les rassemble. On les nomme dans le pays Sernelhes. Depuis le Marboré jusqu a la

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Maladetta, couverte de neige en tout temps, et ceinte de larges bandes de glace, il existe nn nombre considérable de glaciers que l’œil exercé reconnaît de loin à leur teinte bleuâtre, à leur coupure nette, et à des fentes qui les traversent.

En comparant la zone glaciale des Pyrénées à celle des Alpes, on est d’abord frappé de leur différence en largeur. Celle-ci a 2,600 mètres de large; la première n’en a que 600. Cependant les pics les plus élevés de ces chaînes ne diffèrent en bailleur que de 1,400 mètres, et en latitude que de 3’ et demi. L’air des montagnes du premier ordre est aussi pernicieux que celui des montagnes inférieures et moyennes est favorable.

Après avoir jeté un coup d’œil sur cette chaîne immense, connue et célèbre depuis Hérodote jusqu’à nos jours, nous allons parler des h&ules Pyrénées , qui appartiennent au département du même nom.

HAUTES-PYRÉNÉES. — La longueur de la crête des montagnes qui bornent le département des Hautes-Pyrénées d’orient eu occident est de GOkil.; la largeur réduite des montagnes , depuis la crête jusqu’à la base, est de2Kkil., ce qui donne une surface carrée de 420 kil. Cette partie de la chaîne , qui est réellement la plus élevée, en forme comme le centre et le noyau; c’est elle qui a donné au département le nom qu'il porte.

Les Pyrénées se découvrent de fort loin : on les voit se déployer avec majesté à peu de distance de Toulouse, disparaître ensuite, se dérober un instant aux regards du voyageur, et reparaître plusieurs fois comme entassées, pour ainsi dire, les unes sur les autres, se servant réciproquement d'appui et offrant le tableau le plus pittoresque et le plus majestueux.

Leur aspect varie beaucoup, suivant l’état de l’atmosphère, le plus ou moins de clarté du jour; une vapeur

légère les enveloppe presque toujours. Le matin, le midi et le soir offrent, chacun, des nuances qui changent par gradation et se modifient à chaque instant. Ces variations sont plus remarquables dans l’été, quoique chaque saison ait les siennes. Leurs sommités blanchissent à la chute des neiges; elles sont resplendissantes lorsqu’un beau soleil les éclaire; une teinte jaunâtre annonce un commencement de fusion ; alors on voit paraître de distance en distance des points noirâtres, plus ou moins larges, qui s’agrandissent successivement de la base au sommet, à mesure que la fonte s’opère : au commencement de l'été, toute la surface reprend une teinte uniforme.

Tel est en général l’aspect des hautes Pyrénées vues de la plaine. Dans cette position, on n’aperçoit presque pas les gorges qui les sillonnent, ni les anfractuosités , les gouffres et les précipices qui en forment à la fois un tableau terrible et imposant. On ne voit pas ces lacs nombreux, ces glaciers que le soleil ne fond jamais entièrement, ces grottes souterraines, ces ponts de neige, ces cascades qui font l'admiration du voyageur. Le sont les grandes sommités qu’il faut gravir, c’est à l’extrémité des vallées qu’il faut pénétrer, pour jouir de ces beautés sauvages, de ces jeux de la nature qui remplissent l’âme d'étonnement, d’admiration, de surprise agréable, d’horreur et d’épouvante.

Les hautes Pyrénées sont dominées par un trèsgrand nombre de pics qui s’élèvent en amphithéâtre depuis les plus humbles collines jusqu’à la crête centrale. Les principaux sont : le pic du Midi de Bigorre, le pic Mont-Aigu, de Bcrgons, de Néouvieille, le pic Long, le Vignemale, le Canigou, la Brèche de Roland, le’J uccaroy,le Marboré, qui comprend : 1° les sommets visibles de Gavarnie ; 2° le Sommet Cylindrique, placé plus à LE.; 3° le mont Perdu, sommet le plus oriental ; •4° enfin le pic d’Arbizon, situé à l’E. de Néouvieille, près de la vallée d’Aure. Ils sont presque tous placés

sur la même ligne, et marquent la direction de la crête centrale; cependant quelques-uns, non moins considérables, par une anomalie très-remarquable, sont situés hors de cette ligne ( Itinéraire de la France ).

«Il semble, dit Darcel, qu'on peut concevoir la longue chaîne des Pyrénées comme un grand banc, comme une contrée excessivement élevée dans son origine, d’abord pleine et unie, mais qui se serait ensuite dégradée, et aurait été sillonnée par la fonte des neiges, par les vents, les pluies, les orages, etc. Et les mêmes causes, n’ayant pas cessé d’agir, auraient enfin déchiré cette masse immense , et l'auraient réduite à l’état de ruine où nous la voyons de nos jours l. »

Il paraît évident que la destruction graduelle, mais insensible, de cet immense monument de la nature a commencé par le comble, et que ces destructions, à mesure qu’il s’affaisse, continuent à s’exercer par les mêmes causes sans cesse agissantes. En voici les principales : sans parler du chaud, du froid et des dissolvants de toutes les sortes, la plupart des sommets actuels des montagnes primitives sont toujours couverts de neiges et de glaces; ils sont environnés de lacs dont les parois s’altèrent de jour en jour. Ces digues naturelles, usées et dissoutes à la longue, cèdent enfin; et quand les eaux qu’elles retenaient viennent à s’échapper de ces grands réservoirs en torrents impétueux, les montagnes voisines, ébranlées jusque dans leurs fondements, chancellent, tombent quelquefois, forment de nouvelles montagnes et de nouveaux ravins, suite nécessaire et progressive de la première cause et des premières impulsions. On sent que la fonte des neiges, le mouvement des eaux et leurs épanchements sur toutes ces montagnes diversement configurées, n’y sauraient,

1 Discours sur l'étal actuel des montagnes des Pyrénées, et sur les causes actuelles) de leur dégradation , page 4t. — l’aris, 4 77C.

comme clans nos plaines, produire de vastes inondations. En effet, soit que l’orage ici verse des torrents, soit que les lacs viennent tout à coup à déborder par différentes causes, et que les gaves qui en descendent, refoulés dans leurs canaux, se divisent en plusieurs branches vagabondes et destructives, quelques heures après ces déluges momentanés, la côte lavée devient aussi sèche qu’auparavanl, et l'on y marche tout au plus sur des débris fangeux.

C’est ainsi, tout l'atteste, que la bande uniforme dont il s’agit fut travaillée jadis1, et qu’elle continuera de l’être tant qu’elle dominera les frontières indécises de deux vastes empires; car tous les tertres exhaussés sur la face du globe tendent, comme l’élément fluide, à se mettre de niveau avec les plaines.

Tremblements de terre. — Quelques voyageurs ont été surpris de ne voir dans les Pyrénées aucune des preuves incontestables du séjour de la mer; d’autres n’y trouvent pas le plus léger indice de volcans. Quant aux volcans, il faut avouer qu'on n’en a découvert jusqu’ici que de faibles vestiges. Mais les tremblements de terre, qui en sont un accessoire souvent aussi effrayant que les éruptions mêmes, y sont très-fréquents. Le tremblement de terre de l’année 1(500 dérangea le cours des fontaines; un grand nombre furent refroidies et perdirent leurs qualités salutaires. Celui de l'année 1078 grossit subitement les eaux de la Garonne et de l’Adour; elles sortirent avec violence des entrailles des montagnes, après s’être ouvert plusieurs passages et avoir entraîné les arbres et les plus gros rochers; des

1 La partie supérieure de la cliaine des Pyrénées esl toute formée de matières qu’on réputé secondaires, etc.; en sorte que ces matières y tiennent une place si éminente, et s’y rendent si remarquables par leur volume et leur bailleur, que notre hémisphère ne représente, dans aucune cliaine observée, d’aussi prodigieux monuments du travail que tous les systèmes attribuent à la mer. (lUMONn, page 104.)

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montagnes entières furent affaissées. Lors «le l'affreux désastre de Lisbonne, la terre s'entrouvrit près de Juncadas; des maisons furent renversées à Lourdes; une montagne entière disparut et fit place à un lac. Lorsque la Sicile et la Calabre furent ébranlées, les Pyrénées se ressentirent également de ce désastre.

Ces montagnes offrent sans cesse au botaniste, au géologue, au physicien, l’occasion d'étudier la nature. Chaque canton a quelque production particulière. A la vue d’une si prodigieuse quantité de plantes indigènes et de minéraux, il n’est personne cpii ne se laisse entraîner à des recherches pénibles.

On ne voit plus de grands glaciers dans les Pyrénées; les plus considérables, après avoir résisté longtemps aux rayons du soleil, se sont enfin amollis, et ont coulé du haut des montagnes.

La partie la plus élevée des Pyrénées est couverte de neiges dans toutes les saisons. Ces neiges 11e fondent jamais avec autant d'abondance qu’au temps des pluies du printemps et de l’été, portées par les vents du S. O. et du S., et qu’après un orage.

Lorsqu’à la lin de l’été1 on observe les Alpes d’un certain éloignement, comme par exemple du haut de la chaîne du Jura, on remarque une bande de neige éblouissante, qui semble ceindre la partie supérieure de ces montagnes. Le bord inférieur de cette bande ou zone paraît être une ligne droite et horizontale; cette ligne est ce qu’011 appelle la ligne inférieure ou la limite des neiges permanentes, et la bande elle- même, la zone des rndges permanentes. Mais à mesure que l'on s’approche des montagnes, la régularité du bord inférieur de cette bande disparaît; on trouve des lieux où la neige et la glace descendent beaucoup au-dessous de

1 M. Charpentier Essais sur la constitution giognostique (les Pyrénées.

cette ligue, et d’autres, au contraire, où elles se tiennent considérablement élevées au-dessus. Néanmoins l'élévation de cette ligne, prise telle qu’elle paraît vue de loin , est regardée comme la hauteur moyenne des limites des neiges perpétuelles.

Mais les Pyrénées n’offrent point cet aspect lorsqu’on les voit dans l’éloignement ; elles présentent seulement plusieurs grandes masses de neiges isolées, dont la base est plus ou moins cachée par des montagnes qui se trouvent devant elles.

Il est donc très-difficile de déterminer la hauteur de la limite des neiges perpétuelles dans les Pyrénées. Néanmoins M. Ramond est parvenu, par une suite d’observations barométriques, à la déterminer et à la fixer. Elle est, d’iprès ce savant, à la hauteur de 2,800mèlres environ*. Il est inutile d’ajouter quecette hauteur nes’applique qu’aux pentes septentrionales; car sur le versant méridional, et en général sur toutes les pentes exposées au sud, on ne trouve plus de neige déjà au milieu d’août.

Lavanges. — On peut regarder les lavanges ou avalanches comme l’une des causes les plus destructives

'D’après les observations de M. de Hurnboldt.la limite des neiges perpétuelles est sous les O à 10 degrés de latitude, dans les Cordilliéres de l’Amérique, k 4,795 mètres, et sous les 19,! et 21» degrés de latitude boréale, dans le Mexique, à 4,580 mètres.

Sous la 7,one tempérée, sous les 42e et 45e degrés de latitude boréale, elle est au Caucase, suivant MM. Engelhardl et I'arrot, à 5,2 1 6 mètres.

Elle est dans les Alpes, sous 45° 45’ et 40° 50’ de latitude boréale, suivant les observations de M. Vahlenberg, à 2,670 mètres.

Enfin, cette hauteur est, d’après les recherches de AI. de Bucli, dans la Laponie, à 70» de latitude, à 1 ,060 mètres.

Voyez l’extrait d’un mémoire précieux de ce dernier physicien , sur ta limite des neiges perpétuelles dans le nord , inséré dans les Annales de chimie et physii/uc, juin 1816, pages 183 et suiv.

des montagnes. Ce sont elles, d'ailleurs, qui ont formé et forment tous les jours ces profonds ravins, redoutables arsenaux garnis de longs chapelets de roches suspendues, et qui n'attendent qu’une lavange nouvelle pour s’écrouler avec fracas et foudroyer les vallons.

On compte plusieurs sortes de lavanges, qui s’annoncent et agissent diversement. Après de grands orages, souvent accompagnés de tremblements de terre, les collines détrempées versent des torrents de boue suivis d’éhoulemenls terribles.

Il est une autre espèce de lavange non moins funeste, et qui a lieu lorsque la neige, tombant à gros flocons, est agitée sur le flanc des montagnes par des vents impétueux qui la replient sur elle-même et la condensent. C’est .alors que vous verriez se précipiter des espèces de ballons dont le volume s’augmente au point que les rochers eux-mêmes ne sauraient arrêter ces masses prodigieuses dans leur chute redoublée.

La lavange n’est pas toujours produite par des vents déchaînés1; elle s’opère aussi dans un temps calme. Il ne faut qu’une pierre fortuitement échappée d’un sommet pour amener de grandes ruines en un instant. Quand le rideau de neige tiré sur les montagnes commence à s'épaissir, on craint le moindre souffle, la moindre vibration; on redoute même le bruit des eaux. Le voyageur n’ose agiter son fouet. Les pasteurs retiennent leur haleine, modèrent la marche de leurs troupeaux, en ôtent les sonnettes, tant ils craignent d’ébranler l’atmosphère.

Ou met encore au rang des lavanges le débordement des lacs : alors il ne s'agit plus de destructions parliel-

1 Les habitants de ces vallons dist i nouent , connue les montagnards des Allies, deux sortes de lavanges, la lid de terre, qui roule du haut des montagnes, et la lid de vent , que les ouragans élèvent dans la partie supérieure. (Ka.mono, page 52.)

les, le torrent dévastateur renverse cl entraîne tout ce qu’il trouve sur son chemin , rien n’échappe à sa furie.

Gaves ou Torrents. — La plupart des lits des différents gaves qui existent encore ont commencé à être creusés par les premiers torrents qui, dans l’origine, se sont insensiblement ouvert des routes sur les penchants de la montagne primitive, qu’ils ont divisée et morcelée au point d’en avoir fait en tout sens une forêt de pics de diverses hauteurs.

Pourquoi tant d’interruptions cl d’inégalités de profondeur dans la plupart de ces gaves? c’est-à-dire pourquoi les voit-on s’abîmer dans des canaux ténébreux taillés à pic, d’où ils reparaissent après de longs espaces, pour roulcr.au plus grand jour leurs eaux écornantes sur le sable ou à travers les rochers? Ces interruptions et ces inégalités accidentelles, il les faut attribuer aux encombrements qu’éprouvent les lits de ces gaves inclinés.

Règle générale : à mesure que les montagnes parallèles se dégradent, s’affaissent, les portions de la vallée correspondante se comblent pour se rouvrir ensuite. Ainsi, lorsque de part et d’autre les montagnes voisines du torrent sont saines et bien assises sur leurs bases, presque toujours le torrent est égal dans son cours et de la même profondeur; mais quand elles sont en dégradation, le canal se remplit plus ou moins de leurs débris, lesquels changent, dans le premier cas, la direction des eaux, dans le second, forment des ressauts et quelquefois d’assez belles cascades. Entre miilc exemples de l’encombrement des gaves , ie Rastan passait autrefois sur un plateau voisin de Baréges, et à travers l’endroit où sont maintenant situés les bains : d’où il faut conclure qu’il doit y avoir, sur les flancs de toutes ces montagnes et sous leurs débris, une multitude de canaux où coulaient les anciens gaves, dont on retrouve de temps en temps les traces et les entailles,

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Ponts et corniches. — La nature, qui ne soutire guère dans les Pyrénées d’autres monuments que les siens, permet cependant à l’industrie humaine de se pratiquer des routes sur les bords des torrents et des abîmes, et de construire des ponts, souvent détruits il est vrai, quoique solidement construits.

C’est au fameux. Polard que l’on doit le projet et en partie l’exécution de la route prolongée depuis Pierrefille jusqu’à Baréges , ainsi que la plupart des ponts que l’on y voit aujourd’hui. Ces travaux et ceux de la vallée de Cauterets , commencés sous l’intendance de M. de La Bauve, furent continués sous celle de M. d’Eligny.

On n’avait rien négligé pour rendre ces .ponts durables. Quelques-uns sont renversés de temps en temps; on les refait, et ce sont en quelque sorte les mêmes. Les culées en sont fondées sur le roc, et l'on a eu soin d’en mettre les piles à l’abri de masses assez fortes pour soutenir le poids des eaux lorsqu’elles viennent à fondre tout à coup dans le temps des lavanges.

Quant aux corniches, lorsqu’il n’est pas possible de les prolonger sur les lianes de certaines montagnes dégradées ou qui opposent trop d'obstacles, on cherche de l’autre côté du torrent des pentes plus traitables; ce qui ne peut s’exécuter que par le moyen des ponts. Le premier pont en nécessite un second, lorsqu’il s’agit de revenir sur le flanc de la même montagne.

Ne parlons ici, dit M. Dussault, que du pont d'Enfer, voisin de Dierrefitte. C’est le plus imposant de cette gorge, non moins étonnante quelquefois que celle de Gavarnie, dont elle reçoit les torrents qui la dévastent. Le nom d’Enfer lui fut vraisemblablement donné à cause de la profondeur et des formes redoutables de l’abîme sur lequel il fut jeté. On s’arrête malgré soi sur ce monument de l’audace humaine. L’esprit y reste partagé entre l'art et la nature. On ne sait qu’y admirer le plus, du projet ou de l’exécution.

Les montagnards ne se livrèrent qu'à regret à ces premiers travaux, exécutés par des maîtres et par corvée. Il n’en lut pas de même de ceux de la vallée de Gavarnie. Ils tirent volontiers pour eux-mêmes ce qu’on les avait forcés de faire pour de fiers étrangers. Depuis longtemps les colons de Gèdre et de Gavarnie, dans la saison des frimas, tombaient, faute de rebords, de cinq à six cents pieds de hauteur sur les rochers du gave, lorsqu’ils voulaient aller à Luz, à Baréges, ou descendre dans la plaine. Instruits par les travaux forcés de leurs pères, un élan généreux leur fit entreprendre, pour le salut commun, et exécuter en peu de temps, des corniches ou banquettes.

L’infatigable et patient montagnard, en faisant les ponts et les corniches de la longue vallée de Gavarnie, peu sensible aux formes, n’a cherché que l’utile. Profitant de tout, ne dérangeant rien sans nécessité, il n'a fait que suppléer aux ébauches de la nature, mère des arts, qui en est le grand exemplaire, et les a tous indiqués. Le sol variant toujours, le gave étant plus ou moins accessible, un pont chez eux ne ressemble jamais à l’autre. Tantôt, sans égard à la symétrie, des rochers adhérents servent de piles ou de culées; tantôt une demi-arche, exécutée à peu de frais, aboutit contre la pointe d’une roche courbée; et ce point presque tout entier de fabrique naturelle, plaît autant par son ellel pittoresque que par sa singularité.

S’il est doux de contempler, au milieu de ces monts variés à l'infini, la nature ne cessant d’opérer sur ellemême à l’aide de ses propres éléments, il n’est pas moins touchant d’y rencontrer la trace des premiers essais de l’industrie humaine.

Il ne se passe point d’année qu’il ne faille, dans plusieurs vallons, réparer les dommages occasionnés par les lavanges. On sait que des montagnes subitement écroulées changent quelquefois la face de ces lieux au point que les habitants eux-mêmes ont bien de la peine

à s'y reconnaître. Ils y restent cependant, et redoublent d’efforts jusqu’à ce qu’ils aient vaincu les obstacles et déblayé quelque recoin de terre.

I.es seules corniches entaillées à diverses hauteurs sur le flanc des montagnes parallèles et le long du gave mériteraient que l'on retournât exprès à Gavarnie poulies considérer. Quant la roche vive est verticale ou déborde sa base, ils ont soin d'y accoler un support de briques ou de cailloux en forme de terrasse ou de banquette; quand elle a des aspérités ou des pointes saillantes, ils s’y prennent de manière qu’outre la banquette projetée ils y gagnent encore un parapet, tant ils ont de tact et de bon sens!

A joutez à ces travaux, dont quelques-uns sont dignes des Romains, sinon par l’art, du moins par le courage et la ténacité, cette multitude de petites roules circulant comme de longs lils autour des roches escarpées, s’élevant par de nombreux détours jusqu’aux sommets des montagnes, d’où elles descendent obliquement et en sens contraire, se repliant sur elles-mêmes jusqu’au fond des vallons. Le voyageur distrait ou fatigué, et qui d’ailleurs ne sait admirer que nos grands chemins et les quais de nos villes, qui ie plus souvent ne regarde qu’à ses pieds, ignore que ces traces, presque imperceptibles aux yeux les plus perçants, servent de débouchés ou de communications à des pelotons de cabanes éparses et suspendues sur d’âpres coteaux où la moindre récolte suffit pour attirer des colons.

Pour faire sentir la nécessité des travaux dont on vient de parler et donner une idée de la configuration de ces lieux, observons une fois pour toutes qu’il n’y a point ici de vallon qui n’ait son gave ou torrent, comme il n’y a point de rue dans nos villes qui n'ait son ruisseau. Que l’on se représente donc, aux différences près, une immense cité dont les rues plus ou moins resserrées se prolongent parallèlement, se croisent de temps en temps, et quelquefois manquent de débouché.

Ne méprisons rien : mettons au rang des ponts ceux ju’ils jettent sur les torrents qui sillonnent les montâmes de liant en bas, puisqu’ils ne leur sont pas moins utiles que les autres. Sans eux pourraient-ils en effet passer avec leurs troupeaux sur la rive opposée, et d’une montagne à une autre? Ces ponts ne sont, il est vrai, composés que de planches recouvertes de terre et Je gravier; mais offrant la même utilité, ils portent le même nom.

Ouïe. — Une des principales beautés des Pyrénées, et celle qui excite le ravissement des voyageurs , ce sont les magnifiques cirques ou amphithéâtres que forment les intervalles qui les séparent, et que les gens du pays nomment ouïes.

L’oule de Gavarnie est un de ces sites singuliers qu’on chercherait en vain hors des Pyrénées. L’oule d’Estaubé, beaucoup plus développée, est cependant moins remarquable. Mais celle qui les surpasse toutes, c’est l’ouïe de liras. Lorsqu’on atteint le plateau de Troumousse et qu’on se trouve au niveau de ce cirque majestueux, on reste interdit à l’aspect d’un spectacle aussi frappant. Les deux chaînes, qui jusque-là ont resserré la fente, s’écartent tout à coup l'une de l’autre. Du lieu où est le spectateur, elles semblent se courber en un vaste croissant. L’une de ces branches se termine par deux énormes rochers qui se projettent en avant comme deux bastions. On les voit de Héas; leur blancheur contraste fortement avec le ton rembruni des murailles qui les accompagnent. Entre eux est la rampe qui conduit au port de la Canau. L’autre branche du croissant est une longue montagne tout unie et toute nue dont le sommet, terminé en plate-forme, est surmonté d'un rocher tronqué qui se perd dans les nues. Ce rocher, appelé la Tour des Aiguillons , ressemble au Marboré; et quoique son élévation soit bien moindre, cependant son isolement lui donne une sorte d’avantage ; il domine sans concurrents le cirque et son

enceinte. Troumousse réunit les deux branches du croissant: chargée de glace, hérissée d'aiguilles, sillonnée de profondes déchirures d’où s’écoulent des torrents de ruines, elle maintient par la fierté de ses formes l’espèce de prééminence que lui assure sa situation seule. L’espace renfermé dans une pareille enceinte serait un gouffre s’il n’était immense. Cette enceinte n’a nulle part moins de 8 à 900 mètres de haut ; mais elle a plus de 8 kilomètres de circuit. L’air est libre, le ciel ouvert, la terre parée de verdure; de nombreux troupeaux s’égarent dans celte étendue dont ils ont peine à trouver les limites. Trois millions d'hommes ne la rempliraient pas; dix millions auraient place sur son amphitéâlre; et ce superbe cirque se trouve à la crête des Pyrénées, à 1,800 mètres d’élévation et au fond d’une gorge hideuse, où le voyageur se glisse en tremblant le long d’un misérable sentier dérobé aux précipices (Itinéraire de la France par Richaud).

Les jouissances qu’on éprouve àlavuedeces scènes ne sont rien encore en comparaison de celles qui attendent le voyageur sur le sommet de ces montagnes françaises.

« On veut connaître les Pyrénées , dit M. Ramond, et l’on se traîne le long d’une couple de sentiers que la routine a tracés. Que l’on monte au Piméné; peu de sommets sont d'un accès aussi facile; aucun autre peut-être ne dédommagera aussi complètement de ce qu’il en aura coûté pour l’atteindre. Sont-ce des aspects que l’on cherche? Voilà le mont Perdu, le Cylindre, le Marboré , ses tours et ses créneaux : on les a vus séparés, il faut les voir ensemble; on les a vus de loin, il faut les voir de près; on les a vus du fond des vallées, il faut les voir de niveau; dominer ces vallées, ces cirques, ces amphithéâtres et les sources des longues cascades qui en franchissent les degrés. Comme ces murailles s’élèvent du sein de ces obscures profondeurs! comme elles surmontent le confus amas des Pyrénées! Quelles formes! quelle couleur! quel

jour on éclaire le faite, et quelle distance ces clartés mettent entre elles et tout ce qui rivalise avec elles! C’est ainsi que les hauteurs extraordinaires se distinguent des hauteurs communes. Plus on s’élève et plus on est accablé de leur supériorité, et la comparaison de ce qui en approche le plus près est encore ce qui les rehausse davantage. »

Effets de lune. — C’est dans les gorges tortueuses des Pyrénées et parmi leurs décombres qu’il faut voir la lune répandre sa lumière empruntée, projeter des ombres douteuses sur les sommets couverts de neiges, autour des pics entr’ouverts et noircis par la foudre; qu’il faut la voir paraître, disparaître plusieurs fois en un instant, comme si elle se jouait du voyageur qui la suit des yeux, la perd tout à coup, la cherche et la retrouve à travers la fente d’un rocher au moment où y pensait le moins.

Tantôt la lune, dans ces monts inégaux, cachant la moitié de son disque derrière une roche anguleuse, semble vous épier et chercher à vous surprendre : tantôt s’arrêtant, pour ainsi dire, au milieu de sa course, se livrant tout entière à vos regards, vous l’apercevez au bout d’un vallon, comme à travers un tube, éclairant doucement les troupeaux revenant à l'étable, et les eaux ruisselantes sur le liane des montagnes.

Effets de soleil. — Qui pourrait saisir les nuances infinies produites par le soleil penchant vers son déclin, peignant le bord des nuages de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel? Qui pourrait décrire ce mélange de lumière et d’obscurité, ce passage insensible du jour qui finit au moment où la nuit commence, quand l’ombre rétrograde, et qui va toujours se prolongeant, s’épaississant du fond des précipices jusqu’aux cimes les plus élevées, voile tout, et dérobe enfin la forme des objets?

Avant la totale immersion du soleil, de grands faisceaux d’une lumière oblique, souvent interceptée, colorent encore quelques hautes prairies, d'où les pas-

tcurs ramènent leurs troupeaux. A mesure qu'ils s’enfoncent, les monls se rapprochent, se confondent; on ne voit plus qu’un nimbe, ou grand cercle de vapeur, dont la lumière est néanmoins assez vive pour éclairer autant et plus que la lune. Déjà les corniches et les sentiers s'effacent, les pics s'émoussent, les amphithéâtres décolorés n’offrent plus que des cavités sombres. Vous n’entreverriez plus alors au fond des vallons que des roules vaporeuses, que l’on prend, selon qu’elles sont plus ou moins offusquées de brouillards, pour autant de Cocytes fangeux.

Le dernier coup d’œil est le plus frappant. On ne voit plus le soleil, mais on en retrouve encore pendant quelques minutes le< feux rougeâtres sur des milliers «le pics embrasés, de sorte que l'on croit assister à la conflagration de l’univers. Tout à coup ces feux s’éteignent, et la plupart des sommets, à la lueur d’un faible crépuscule, ne ressemblent plus qu’à des torches fumantes.

«Quiconque, ditRamond, n’a point pratiqué les montagnes du premier ordre , se formera difficilement une juste idée de ce qui dédommage des fatigues qu’on y éprouve et des dangers que l’on y court. Il se figurera encore moins que ces fatigues mêmes n’y sont pas sans plaisirs, que ces dangers ont des charmes; et il ne pourra s’expliquer l’attrait qui y ramène sans cesse celui qui les connaît, s’il ne se rappelle que l’homme, par sa nature, aime à vaincre les obstacles; que son caractère le porte à chercher des périls, et surtout des aventures; que c’est une propriété des montagnes de contenir dans le moindre espace et de présenter dans le moindre temps les aspects de régions diverses, les phénomènes de climats différents; de rapprocher des événements que séparaient de longs intervalles; d’alimenter avec profusion celte avidité de sentir et de connaître, passion primitive et inextinguible de l’homme, (pii naît de sa perfectibilité et la développe; passion

plus grande que lui , qui embrasse plus qu’il ne peut saisir, devine plus qu’il ne peut comprendre, pressent plus qu’il ne peut prévoir, franchit sans cesse les bornes de sa fragile et courte existence, l’égare souvent sur le but de sa vie, mais au moins l’endort sur ses misères, et l’étourdit sur sa brièveté. »

Orages. — Ramond dépeint ainsi la direction de la marche des orages h travers les Pyrénées, et donne la description d’un phénomène accompagné de circonstances extraordinaires.

« Les nuages formés dans le bassin de la Méditerranée ou sur le sol de l’Espagne viennent-ils à atteindre les Pyrénées, on les voit, durant plusieurs jours, attaches aux cimes méridionales, s’y amonceler de plus en plus, et ne pouvoir les franchir. Transportons-nous sur la barrière où ils demeurent arrêtés : le soleil nous accompagne jusqu’au tranchant de la crête; là nous trouvons l’orage battant avec furie le revers des montagnes. La crête est exactement sa ligne de partage; et la masse des nuages, s’élevant audessus à perte, de vue, est invariablement maintenue sur le prolongement vertical de cette limite par la direction ascendante que prend le vent impétueux qui heurte les pentes. Mais peu à peu l’amas s’accroît, et le moment de la surcharge arrive. On croirait que ces nuages vont s’écouler par le haut, car il n’y a là aucun obstacle visible; point du tout, c’est par le bas qu’ils se mettront en marche; ils s emparent de tous les défilés, de tous les créneaux de la crête, parce que l’étranglement y redouble la vitesse du vent , et franchissent le détroit par pelotons, saluant à la fois d une double détonation les deux parois de la brèche qui leur a livré passage. La barrière une fois forcée, l’intervalle de sept à huit lieues qui sépare le Marboré delà chaîne septentrionale est bientôt envahi.. Celle-ci n’oppose qu’une faible résistance, le Pic du Midi est foudroyé en passant, et l’orage s’étend sur la plaine.

« Rien de plus ordinaire que de voir du sommet la plaine chargée de nuages, et ces nuages remonter le long de ses pentes avec le vent qui les entraîne. Je dois à une circonstance pareille d’avoir été témoin de l’un des plus rares n'ité.NÉEs. 3

phénomènes que m’ait offerts l’atmosphère de ces hautes régions. Je montai au pic le 8 août 1792 avec un ciel pur et le plus beau soleil. Arrivé à la cime, à trois heures après midi, je trouvai , non-seulement la plaine entièrement couverte de nuages, mais ces nuages pressés contre l’escarpement septentrional de la montagne, et se dressant perpendiculairement sur ma tête, à une hauteur-que je n’estime pas moindre de cent cinquante mètres. La distance était facile à mesurer : trente pas au plus. Sur cet immense rideau, dont la surface était parfaitement plane, se projetait mon ombre , celle de trois personnes qui m’accompagnaient, et l’ombre du tronçon du sommet au haut duquel nous étions placés; le tout environné d’un iris dont le diamètre m’a paru de quarante degrés au moins, et à peu près égal à celui des halos que nous voyons autour de la lune. La continuité de cette vaste circonférence n’éprouvait d’autre interruption que celle d’un arc de quelques degrés, intercepté par l'image de notre piédestal. Les couleurs de l’iris étaient d’une vivacité admirable, et nos ombres d'une telle netteté, qu'un miroir n'en aurait pas plus lidèlemeul représenté les contours. Nous contemplâmes ce tableau l’espace de trois quarts d’heure, sans qu’il éprouvât la plus légère altération. Sur ce rocher, sous ce ciel, à la vue de ce magique spectacle, on eut cru assister vivant à son apothéose. »

Habitants. — On se repose avec délices, dit M. P”’, en contemplant le bonheur que la paix procure au bon Pyrénéen. On voit qu'il jouit sans trouble des solides richesses d’un climat aussi favorable au plaisir qu'à la santé. Il trouve dans ses montagnes toutes les beautés des Alpes, sans être silencieux et grossier. L’Alpin est esclave, au sein des démocraties et des oligarchies suisses, avec toutes les dispositions à la douce sociabilité. Le Pyrénéen montagnard est léger, un peu malin, mais poli sans simagrées. Aimant le vin, je n’ai pas trouvé un seul homme ivre. Ce n’est pas seulement le plaisir de boire qu’il cherche dans son isolement, c’est léchant, la gaieté, l’agrément des réunions. Ardent, jamais cruel, il n’est ni fanatique ni cré-

dule. Le respect pour les propriétés est si grand, qu’on trouve rarement des serrures et des clefs aux portes des maisons, fermées d’un simple loquet; maiscljacun possède une carabine et des ustensiles de bois. Lorsqu’un montagnard reçoit quelque éducation, il manifeste par une mobilité d’imagination ce coloris de sentiment, cet art de peindre qui caractérise les peuples du midi. Vous ne trouvez pas parmi eux cette foule de mendiants qui attestent l’imperfection des institutions sociales. Comme ils sont sans palais, ils sont sans hôpital. La vue et l’ouïe sont les sens que cultivent le plus les habitants des vallées supérieurs; leur voix est forte et bruyante : on reconnaît qu’elle appartient à des hommes errant souvent dans de vastes solitudes, et dont les accents , traversant de profondes vallées, vont provoquer sur la montagne opposée la voix des pâtres voisins. Les femmes sont généralement habillées avec peu d'élégance ; on rencontre souvent ces femmes laborieuses, infatigables, ayant à elles seules tout le poids des soins de leur ménage, allant partager les travaux de la campagne, qui ne devraient être exécutés que par des hommes.

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