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LES EAUX-CHAUDES.— CHASSE AUX CHAMOIS

de santé, auxquels l’air des montagnes donne une nouvelle énergie et fait un véritable besoin d’un exercice actif. Il n’en est point de plus attrayant que cette chasse, qui sans vous exposer à de véritables dangers, vous fait parcourir les sites les plus pittoresques, et vous cause les plus vives émotions.

L'isard est en effet bien plus facile à chasser que le chamois des Alpes, et, grâce h l’habileté des guides qui accompagnent les chasseurs, on n’entend jamais parler de graves accidents. Quand on veut se procurer ce plaisir, il faut prévenir dès la veille trois ou quatre de ces hommes, que l’on trouve toujours aux Eaux-Bonnes. Dès les premiers rayons du jour, ils viennent vous éveiller; et armés de leurs longs fusils, ils conduisent vos pas à travers des sentiers que vous n'eussiez pas soupçonnés sans eux. Après une marche en général assez longue et fatigante, vous arrivez enfin dans le lieu de vos exploits futurs ; les guides vous donnent leurs instructions, vous placent en embuscade, (mis, vous quittant, ils disparaissent avec la légèreté des isards qu'ils vont poursuivre, et. se dispersant sur des hauteurs inaccessibles pour vous, et où ils savent qu’ils rencontreront les agiles chamois, ils les lorcent â venir passer à portée de vos armes meurtrières, en avertissant par leurs cris aigus de l’approche de ces innocentes victimes. C’est là le moment des vives émotions : avec quelle anxiété l’œil cherche à distinguer de loin la fuite rapide de l’hôte effrayé de ces solitudes! Combien l'oreille est aux aguets pour entendre le moindre bruissement des arbrisseaux qu'il frôle dans son passage ! Le cœur bat plus vite, la main du novice tremble malgré lui; ses jambes même semblent vouloir lui manquer dans ce moment critique: il cherche contre le roc voisin un appui qui rende son coup plus sûr ; mais au moment de son apprêt tardif, l'isard paraît, bondit à ses yeux, passe comme l’éclair, et disparaît avant que le chasseur soit remis de l'éblouissement subit dont il vient d’être saisi. Cependant l’air a retenti de plusieurs détonations; et bientôt les cris joyeux de ses compagnons plus excercés, et plus heureux, lui annoncent une victoire qui lui échappe pour celte fois.

Le retour des chasseurs aux Eaux-Bonnes est une petite marche triomphale : de nombreux coups de fusil annoncent leur arrivée; et la population oisive et curieuse se hâte de se mettre aux fenêtres, pour voir passer les vainqueurs. Pré-

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cédés des guides, dont les robustes épaules supportent les chamois abattus, ils reçoivent les félicitations des buveurs sédentaires, et vont déposer aux pieds des dames le trophée de leur chasse. Un ne conserve ordinairement que la peau fies isards, dont on fait de jolies descentes de lit et des tapis de pied. La chair de ces animaux est abandonnée aux guides, à l’exception des filets, qui sont estimés, et dont le goût diffère peu des filets de chevreuil. Cette partie de plaisir, qui se répète souvent, ne prend que la matinée ; et comme on s’y livre rarement seul, elle devient peu coûteuse, chaque chasseur n’ayant guère ainsi à payer qu’un guide, auquel on donne habituellement cinq francs.

Citasse aux Ours.

Quoique infiniment moins communs que les isards, les ours ne sont point rares dans celle partie des Pyrénées, et se retirent de préférence dans les sombres forêts que l’on trouve au-dessus des Eaux-Cbaudes. S’il arrive que, pendant la belle saison, quelques-uns de ces farouches solitaires laissent des traces fréquentes de leurs nocturnes excursions autour des troupeaux, l’éveil est bientôt donné par les pasteurs intéressés à leur destruction, et cette nouvelle devient le signal d’une grande partie de chasse, à laquelle les amateurs se hâtent de prendre part. Presque tous les étrangers bien portants des Eaux-Bonnes saisissent cette occasion d’assister à un spectacle qu'on ne peut voir que rarement, même dans les montagnes; mais ils, ne prennent que le second rang dans cette chasse, laissant aux amateurs du pays, instruits par l'expérience, le soin de diriger la marche et la disposition des assaillants. Une de ces chasses eut lieu pendant mon premier séjour aux Eaux-Bonnes; mais je n’y assistai point, ayant même la précaution de diriger ma paisible herborisation vers un point opposé. Deux ours furent aperçus, dit-on, mais ils échappèrent à la poursuite dont ils étaient l’ohjet.

Si ces grandes réunions sont rarement fatales aux ours, il n’en est pas de même des combats isolés que leur livrent les chasseurs de la montagne. Il est tel pasteur ossalais qui, sans être encore dans la vieillesse, en a déjà tué une cinquantaine pour sa part. C’est souvent le hasard qui déter-

DES EAUX-CHAI DES.— CHASSE AlX OURS. 2io

mine le lieu et le moment de l’attaque, où la victoire ne coûte quelquefois aucun effort, tandis que, dans d’autres circonstances, elle expose aux plus grands dangers, et demande autant de courage que de sang-froid.

Un bouclier de Laruns, homme d'une trentaine d’années, remarquable par la vigueur de sa constitution, m’a conté que, revenant un jour de la chasse aux isards, et traversant seul un bois peu fréquenté, il entendit une sorte de grognement au-dessus de sa tète, au moment où il passait sous un superbe chêne, couvert d’une profusion de glands. Ayant cherché à reconnaître l’auteur de ce bruit, dont il soupçonnait la nature, il aperçut dans les branches un bel ours, fort occupé à dépouiller le chêne d’une partie de ses fruits. Se placer convenablement, ajuster la bêle et la faire tomber morte au pied de l’arbre, ne fut pour le chasseur que l’affaire d’un instant. Mais au moment où, transporté de joie, il s’élançait vers sa capture, il entendit un nouveau bruit sur sa tête, et ne vil pas sans effroi deux autres ours, plus gros que le premier descendant du chêne avec rapidité, et faisant entendre d’horribles grognements. Pour le coup, dépourvu d’armes et pris à l’improviste, notre boucher ne pensa plus à l’attaque; mais battant en retraite avec toute l’agilité dont il était capable, il courut se blottir dans une des touffes de ce grand buis si commun aux environs des Eaux-Bonnes, et près de laquelle passèrent, en courant, les ours, encore plus effrayés que lui.

Une autre fois, comme il traversait avec deux chasseurs un lieu fort désert, ils remarquèrent h une certaine hauteur, sur la pente très-inclinée de la montagne, l'ouverture d’une tanière qu’ils présumèrent pouvoir servir de retraite à un ours. Pour s’en assurer, ils ramassèrent des pierres et en jetèrent un grand nombre dans l’ouverture de cet antre, sans que le moindre bruit leur annonçât qu’il fût habité. Persuadé que l'hôte de cette retraite était absent, un des chasseurs, plus curieux que les autres, déposa son fusil à terre, et, grimpant à l aide des mains et des genoux, il arriva jusqu’à la caverne, dans laquelle il regarda sans rien voir, car elle était obscure et profonde. Convaincu qu’elle était vide, mais qu’elle servait de repaire à un ours, dont il reconnaissait l'odeur, il voulut la bien examiner pour une autre circonstance, et, plein de sécurité, se glissant sur le ventre, il entra

flans le Irou la têle la première. Mais à peine la moitié de son corps avait elle passé dans ce couloir, qu'il remplissait presque en entier, qu'ayant levé les yeux, et regardé vers le fond de l'antre, il vit comme deux charbons ardents, qui s’avançaient vers lui au milieu de l’obscurité, et un horrible grognement, en se faisant entendre, ne lui laissa aucun doute sur la dangereuse proximité de son ennemi, dont la tète touchait presque la sienne. Ses compagnons, restés à quel' ques toises au-dessous, l’aperçurent aussitôt, faisant les plus grands elforls pour sortir plus vite qu’il n'était entré. Ils ne tardèrent pas à reconnaître la cause de ses brusques mouvements ; car sa tête notait pas encore entièrement sortie de l’antre, que déjà celle de l’ours apparaissait. Aussi le malheureux chasseur ne put-il penser à la fuite, car à peine était-il debout, que son terrible adversaire, debout aussi, le surpassant en hauteur, l’œil en feu, la gueule béante, s’élança sur lui. Dans l’impossibilité d’éviter cette lutte effrayante, le chasseur l'accepta courageusement. Portant toute son attention à préserver sa tête des dents meurtrières du monstre, il se jeta dans ses bras, l’étreignit des siens; et collant son cou sur le cou de l’ours, il maintint fortement le côté de sa tète appuyé sur l’épaule de son adversaire. Joue contre joue, poitrine contre poitrine, cherchant mutuellement à s'étouffer dans leurs étreintes, ils perdirent l’équilibre, tombèrent sans se lâcher, et roulèrent vers le précipice, en bondissant contre les pointes des rochers dont la pente rapide était semée.

Éloignés à peine d’une cinquantaine de pas, les autres chasseurs, terrifiés par celte effrayante apparition, réduits à l’impossibilité absolue de secourir leur infortuné camarade, regardaient immobiles sa terrible lutte, et s’attendaient à le voir disparaître dans le gouffre dont il touchait déjà le bord, quand un quartier de rocher plus gros que les autres arrêta un instant les deux combattants. L’ours colossal se trouvait par hasard placé en dessus; de sorte que son corps énorme couvrait entièrement le corps de notre héros, qui faisait de vains efforts pour se soustraire au poids qui l’accablait. Prompt comme la pensée, un des chasseurs saisit ce moment qui lui paraît favorable, ajuste l'ours, le coup paît, et l'immobilité succède aux secousses que s’imprimaient les combattants, dont la double masse

LES EAliX-CHAÜ DES.— JEUX , COURSES, ETC. i ’û reste inanimée sur le gazon , qu’un ruisseau de sang vient bientôt rougir. Le berger n’avait cependant pas été atteint; mais épuisé par la lutte, et succombant sous le poids de son ennemi privé de vie, il venait de perdre connaissance par tin long évanouissement. Quoique n’ayant reçu aucune blessure grave, le courageux adversaire de l'ours n’en fut pas moins obligé de garder le lit pendant plusieurs semaines, tant avait été grande la commotion physique et morale que lui avait imprimée celte mémorable rencontre.

Le dimanche anx Eaux-Bonnes. — Jeux , courses et danses des 0$salaisc

Pour la plupart des petites villes, le dimanche est un jour où les rues sont désertes, les boutiques fermées, et les ateliers silencieux. 11 résulte de cet ensemble que, pendant les trois quarts de la journée, il règne partout un air d’ennui et d’oisiveté. 11 n’en est point ainsi aux Eaux Bonnes ; les dimanches y sont vraiment des jours de fête, et l’on y remarque plus de gaieté que pendant le reste de la semaine. Dès le malin, il règne un mouvement inaccoutumé; car à la nécessité des deux ou trois voyages à la source thermale se joint, pour tous les étrangers, la pieuse obligation d’aller entendre la messe dans la jolie chapelle de marbre gris-bleu qui, depuis 1829, orne le haut du village. Cette petite église est placée sous le patronage de saint Jean-Baptiste.

Les messes sont ici ordinairement fort nombreuses vers la lin de la saison des eaux et dans le temps des vacances ; elles se succèdent depuis six heures du matin jusqu’à midi, car les Eaux-Bonnes sont alors fréquentées par de jeunes prêtres dont la poitrine est délicate, par des professeurs de séminaire que l’élude et l'enseignement ont épuisés, et entin par des prédicateurs doul le larynx trahit le zèle, et qui viennent demander aux eaux thermales cette force d’organe dont ils ont un indispensable besoin.

Ce ne sont pas seulement, les élégantes étrangères, qui, dans leur gracieuse toilette du matin , sillonnent dans tous les sens les abords de l’église; on y voit aussi une foule de jeunes paysannes aux joues roses, aux dents blanches, à l’air éveillé, toutes brillantes de l’éclat du capulet écarlate et «les bigarrures du corset aux vives couleurs. Elles viennent

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principalement pour entendre la messe, et peut-être un peu pour recueillir les compliments dont la galerie masculine accompagne leur passage sans crainte d’effaroucher leur robuste modestie. Quelquefois aussi elles ont été attirées par l’attrait d’un prix à disputer, au milieu du jour, sur les frais gazons du jardin anglais; car, ingénieux à se procurer des distractions, les riches étrangers se donnent souvent celle-ci. Entourées de toute la population estivale des Eaux- Bonnes, qui forme autour d’elles un large cercle, les jeunes Ossalaises viennent alternativement, un bandeau sur les yeux, une baguette à la main, essayer leur adresse, secondée du hasard, en s’efforçant de toucher le fragile but qui doit voler en éclats. Leurs poses, l’hésitation de la marche et des mouvements, leurs innocentes tricheries; l’assurance de quelques-unes, le léger embarras de quelques autres; un peu de coquetterie et le désir de la victoire chez toutes, captivent l’attention et excitent l’intérêt des spectateurs, jusqu’à ce que les bruyantes acclamations des témoins de la paisible lutte annoncent, en redoublant d’énergie, le succès de l’une des concurrentes. Détachant alors son bandeau, elle vient recevoir le prix que lui décerne la petite main blanche de quelque jeune convalescente dont les traits pâles et délicats s’animent instantanément d’une partie des couleurs qui surabondent sur les joues de l’héroïne victorieuse.

A ces jeux succèdent bientôt ceux où les jeunes pasteurs viennent développer leur force et leur adresse : tantôt liés dans un sac qui ne laisse sortir que leur tête, ils s'efforcent de saisir avec les dents un gâteau mobile qui fuit longtemps avant de se laisser atteindre; tantôt armés d’une longue et pesante barre de fer, ils la lancent à de grandes distances. Quelquefois plaçant des limites éloignées, ils se donnent le défi de les franchir dans un nombre de sauts déterminé; mais plus souvent encore, c’est à la course qu’ils déploient leur agilité.

Deux modes particuliers ont été généralement adoptés pour cet exercice. L’un, moins pénible, occupe le commencement de l’après-midi, tandis que l’autre, plus difficile, est réservé pour les heures moins chaudes qui précèdent la chute du jour. Mais pour l’un comme pour l’autre il est de rigueur que les concurrents soient revêtus du

LES EAUX-CHAUDES. — JEUX , COURSES, ETC. 2i9 costume local des fêtes, ce qui donne plus d’éclat et d’ori ginalité à ces joyeuses et nombreuses réunions.

Dans la première des courses, on voit l’un des pasteurs chargés des apprêts disposer sur le sol de la rue une longue rangée de quatre-vingts œufs qu’une distance d’un pied sépare exactement l'un de l’autre. Le panier qui les contenait est placé vide au haut de cette ligne, des deux côtés de laquelle la foule se range en laissant cependant un espace suffisant entre elle et la fragile rangée d’œufs que rien ne doit déranger. Les choses ainsi disposées, le sort décide quel est celui des jeunes garçons qui doit ramasser les œufs, tandis que le reste des concurrents parcourra la double distance qui sépare les Eaux-Bonnes de la première maison du village d’Aas.

Le signal donné, la troupe s’élance et disparaît bientôt derrière les premiers détours de la route, pendant que celui qui doit recueillir les œufs se hâte, avec prudence, d’accomplir la lâche qui lui est imposée. Il doit ramasser chaque œuf dans un voyage séparé, et venir le déposer dans le panier, sans qu’un seul d’entre eux soit cassé. Il fait ainsi quatre-vingts petites courses, dans chacune desquelles il est obligé de se baisser deux fois jusqu’à terre, et le temps qu’elles exigent est à peu près celui qui est nécessaire à ses concurrents pour aller au village d’Aas et en revenir.

Les premiers instants de la singulière récolte sont assez paisibles, quoique activement employés; mais les craintes et les espérances deviennent de plus en plus vives, à mesure que le nombre des œufs décroît ; et quand il n'en reste plus que quelques-uns , la galerie partage Rémotion du jeune pasteur et porte alternativement les yeux avec anxiété sur la rangée décroissante et sur l’extrémité de la roule par où doivent déboucher ses rivaux haletants. Des cris annoncent leur arrivée: les spectateurs y répondent par des encouragements qui stimulent les forces défaillantes du ramasseur d’œufs. Il fait alors des efforts inouïs pour terminer sa tâche avant que ses compétiteurs aient pu toucher le but, tandis que ceux-ci , encouragés par le peu de chemin qui leur reste à faire, redoublent la vélocité de leur course et s’efforcent mutuellement de se dépasser. Tel est le rapport exact qui existe entre le temps

necessaire pour ces deux exercices, qu’une minute décide ordinairement de la victoire, que j’ai cependant toujours vue rester à celui qui ramasse les œufs.

Trois ou quatre heures séparent cet exercice de la course à la montagne, qui n’a généralement lieu qu’après le dîner, vers les six heures du soir. Le nombre des coureurs est toujours très-grand , et celui des prix est ordinairement de deux ou de trois. Réunis dans le jardin anglais, les jeunes pasteurs doivent de là gravir et escalader la montagne Verte, au sommet de laquelle se tiennent quelques bergers, qui doivent remettre aux premiers arrivés des rameaux , signes et gages de la victoire.

Je ne sais quelle est exactement la hauteur de cette montagne au-dessus des eaux du torrent qui mugit à ses pieds, mais elle est assez élevée pour qu’à l’œil nu il soit impossible de distinguer des hommes placés sur le sommet. Lorsqu’ils se dessinent en silhouette sur l’azur du ciel, on voit bien une petite ligne noirâtre; mais si elle ne change de place, on ne peut deviner ce qui la produit. Celle élévation nuit à l’effet de la course, car il devient impossible de suivre jusqu’au bout les coureurs, que l’œil finit par ne (dus distinguer de l’herbe courte et fine dont la teinte donne son nom à la montagne. Cet inconvénient disparaît, en partie, par l’usage des lunettes d’approche , dont la plupart des étrangers sont munis.

Cultivée dans la première moitié de sa hauteur, la montagne n’offre d’abord que de médiocres difficultés aux robustes Ossalais ; mais lorsque la pente en devient assez rapide pour que la culture soit impossible, et quand un gazon court et glissant a remplacé le sol cultivé, alors diminue le nombre des athlètes, et de trente ou quarante partis ensemble, il en est à peine trois ou quatre qui se disputent encore la victoire à cette élévation. Ce n’est plus une course à ce moment , c’est une véritable escalade , dédaignant les étroits et obliques sentiers tracés par les pieds des troupeaux, c’est à pic que grimpent les pasteurs, en s’aidant souvent des mains, et sans s’arrêter jamais. Quinze ou dix-huit minutes leur suffisent ordinairement pour atteindre le but, que touchait alors presque toujours le premier un grand et vigoureux montagnard nommé Fourcade, dont les vastes poumons accélèrent à peine leur jeu

LES EAUX-CHA U DES. — FEU X , COURSES, ETC. 2'il après ce violent exercice. Portant en triomphe leurs rameaux de verdure, les deux ou trois vainqueurs descendent par bonds et par sauts les pentes rapides qu’ils viennent de gravir, et la troupe s’augmentant, à mesure qu’elle s’abaisse, des rivaux qui sont restés en chemin, finit, dans sa course rapide, par devenir une joyeuse avalanche de bergers qui mêlent leurs chants et leurs cris aux sons aigus de l’orchestre champêtre. L’argent des prix , qu’ils reçoivent a l'entrée du village, semble leur donner une nouvelle vigueur, et la petite place du Gouvernement est bientôt le théâtre de leurs danses, que la nuit seule vient interrompre.

Ces danses se renouvellent souvent aux Eaux-Bonnes, soit à l’occasion du dimauchc, soit eu l’honneur de la fétide quelque village voisin . dont les jeunes garçons viennent la veille en cérémonie offrir des bouquets aux étrangers en les invitant â assister aux jeux du lendemain. C’est, la plupart du temps, une espèce de danse de caractère, une sorte de ronde très-gracieuse, qui ne ressemble en rien aux vifs quadrilles des paysans du centre et de l’ouest delà Erauce. Aux sons d’une musique simple, mais fortement cadencée, s’avance une longue suite de jeunes garçons et de jeunes filles se tenant par la main et formant une ligne courbe presque circulaire. C’est toujours un homme qui marche en tète, et sa danse, quoiqu’ayant au fond le même caractère que celle de ses compagnons, est cependant un peu plus savante. Souvent il se retourne et fait face à la danseuse qui le suit, et dont il tient la main; souvent aussi, et par un mouvement qui semble lui être très-naturel, quoiqu’il me paraisse fort difficile, il jette brusquement ses jambes en ayant et les fait passer Tune sur l’autre. Les autres danseurs répètent ce mouvement qu’ils accompagnent de ce cri de joie sauvage dont les échos de la montagne retentissent si souvent.

L’oreille des Ossalais est tellement sensible au rhythme de leur simple orchestre, qu’il semble qu’une seule volonté fasse mouvoir les jambes de tous les danseurs, tant leurs mouvements se font avec ensemble et précision. Les pas des jeunes filles sont les mêmes que ceux des garçons, seulement ils sont moins prononcés, et elles ne font jamais de ces brusques gambades accompagnées de cris dont je parlais tout à l’heure. Après un certain nombre de tours, et

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quand l’air est fini, le premier couple quille la danse, qui se continue jusqu'à ce que tous les danseurs aient eu le plaisir de mener la troupe à leur tour. S’il arrive qu’à la lin il reste plusieurs jeunes filles et un seul danseur, c’est un point d’honneur pour le galant Ossalais de ne quitter la partie que lorsque chacune des villageoises a figuré à la danse du premier couple, ce qui finit par devenir une véritable corvée, dont s’amusent beaucoup les jeunes filles en faveur desquelles le pauvre pasteur s’exténue et se courbature en cadence.

C’est en chantant que tous ces pauvres villageois se retirent lorsque la nuit vint donner le signal du repos , dont ils doivent avoir grand besoin. Tantôt ce sont des chœurs de jeunes gardons ou de jeunes filles, et tantôt les voix mariées des uns et des autres, dans ce qu’ils appellent la passade. Un jeune homme se place au milieu de deux jeunes filles donl il embrasse la taille par derrière de chacun de ses bras, landis que celles-ci appuient chacune un des leurs sur les épaules du jeune garçon. Ainsi unis, ils parlent en chantant un couplet et s’arrêtent lorsqu’il est terminé. Pendant celle station, la chanson est continuée par trois nouveaux acteurs qui étaient restés en arrière, et qui viennent rejoindre les premiers, dont ils diffèrent seulement en ce qu’ici c’est une jeune fille qui se trouve au milieu des deux pasteurs. II y a beaucoup de grâce dans cette marche pastorale ; et quand ces trios défilent au milieu des sentiers de la montagne, ils forment de charmants tableaux. L’œil est ici beaucoup plus llatté que l’oreille, car rien n’est moins harmonieux que ces chants dont retentissent les vallons des Eaux-Bonnes. Les femmes surtout ont en généra! uu chant aigre et criard qui ne ressemble nullement à la voix si douce avec laquelle elles vous saluent quand elles vous rencontrent sur leur chemin.

Mœurs et coutumes de la vallée d’Ossau et principalement du c au tou de Larnns.

On donne le nom de vallée d’Ossau à ce bassin perpendiculaire à la chaîne des Pyrénées, et s’étendant depuis la côte de Scvignac, qui en fait partie, jusque un peu au delà de Laruns. Elle ollïe ainsi une longueur d’à peu près quatre

MŒl ns ET COUTUMES DE LA VALLÉE D’OSSAU. 253 lieues sur une largeur moyenne d’une demi-lieue - le cave qui porte son nom le parcourt dans toute sa longueur et de liâmes montagnes l’encadrent de tous côtés, excepté de celui du nord, qui est argement ouvert. Dix-sept villages se groupent ça et là sur les bords du gave, ou se suspendent plus ou moins haut sur le flanc des montagnes qui le bordent. Une population de 8,000 âmes, presque entièrement pastorale et agricole, cultive non-seulement le bassin de la vallée, mais va conduire au loin, sur de hauts pâturages les nombreux troupeaux qui font sa principale richesse : car la vallee d Ossau, circonscrite par la nature dans des limites assez étroites, étend ses possessions bien au delà Indépendamment des landes de Pont-Long, situées de autre cote de Pau, et dont elle réclame la propriété, son territoire s etend au midi jusqu’aux frontières d’Espagne, et fort loin du cote de I est ; de sorte que, considérée dans l’ensemble de ses dépendances, elle n’aurait pas moins de neuf lieues de long sur cinq de large. Mais de toute celte supprime, la vallee seule et une petite partie de la base des montagnes qui s inclinent de chaque coté vers elles sont culti- \ees, le reste consiste en montagnes couvertes de neige pendant six mois de I année, et fournissant, dans le peu de temps qu elles restent découvertes, un gazon court et serré que a dent des troupeaux attaque avec avidité. On conçoit que la surface cultivable étant très-bornée, et la population relativement tres-nombreuse, les propriétés doivent être fort divisées, et les fortunes peu considérables.

11 résulte encore de la même cause que l’industrie y est presque nulle, et que, sauf quelques ouvriers indispensables comme maçons, charpentiers, tisserands, le reste de la population s occupe du labourage de la terre et plus encore de la conduite des troupeaux.

C’est principalement à ses troupeaux que l’Ossalais consacre la plus grande partie de son temps. Pendant six mois de I année, .1 les nourrit aux dépens de la commune et le reste du temps avec le foin que lui ont fourni les prairies situées dans la vallée même, ou que son industrie créa en quelque sorte sur le penchant des montagnes, et souvent à de grandes hauteurs. Dans ce cas, chaque petite prairie possédé une grange où l’on renferme le foin récolté pendant la elle saison, et que les troupeaux viennent consommer sui

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place, restant enfermés dans chaque grange jusqu'à ce que l’épuisementde la provision les en chasse pour les luire entrer dans une autre.

L’ours rôde sans cesse autour des troupeaux pendant la belle saison, et, malgré la garde des grands chiens des Pyrénées, il enlève souvent une brebis chaque nuit. On peut affirmer qu’il en dévore plus de cinquante, année commune, dans le canton de Laruns. Les vaches deviennent aussi quelquefois ses victimes. Le taureau lui-même, ce chef du troupeau, n’est pas à l’abri des attaques de l’ours, qu’il combat avec courage, et dont il triomphe quelquefois. Les habitants du village de Béosle gardent la mémoire d’un combat de ce genre qui eut lieu, en 1817, entre leur taureau et un ours superbe. Le combat dura depuis huit heures du soir jusqu'à trois heures du matin, et, au jour, l’un et l’autre furent trouvés morts à trois cents pas de distance et couverts de nombreuses blessures.

C.’est à cause de ces dangers, de la profonde solitude et de l’éloignement des montagnes dans lesquelles il faut vivre pendant une partie de l’année, que les hommes seuls sont employés à la garde des troupeaux ; car, à l’exception de ce travail, et de ceux de faucher et de couper du bois, les femmes se livrent à tontes les occupations des hommes. Les étrangers souffrent de voir de jeunes Glles employées pendant tout le jour aux Eaux-Bonnes à charrier sur leur tête les pierres et le mortier des constructions, ou descendre du haut de la montagne nu-pieds, et chargées d’énormes morceaux de sapin ou de hêtre, qu’elles transportent à travers les rochers, au risque de tomber à chaque instant dans les précipices qui bordent les sentiers tortueux et escarpés. Souvent, pendant (pie leurs compagnes se livrent à ces rudes travaux bien peu rétribués, les guides se reposent paisiblement à l’ombre, attendant les voyageurs, et gagnant souvent plus en quelques heures de promenade que les pauvres jeunes iil les dans le labeur de toute une semaine. Ce sont aussi, assez ordinairement, les femmes qui vont récolter le foin et qui le portent aux granges sur leur tête, par fardeaux de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix livres.

Ce qui est vraiment remarquable, c’est qu’au milieu de tant de fatigues les jeunes Ossalaises conservent assez longtemps leur fraîcheur et surtout la pureté et la beauté de

MŒURS ET COUTUMES DE LA VALLÉE D’OSSAl . 235 forme qui les distinguent. Leur pied, presque toujours dépourvu de chaussure, reste petit et bien fait ; leur jambe est line et bien proportionnée, leur taille souple, et leur poitrine, que ne tortura jamais l’étui d’un corset citadin prouve que celte invention est au moins inutile pendant là jeunesse, et qu’elle va souvent contre le but qu’elle est destinée à remplir.

Rien de plus simple, du reste, que le costume de ces jeunes biles pendant les journées d'été et le travail des champs. Un jupon court en étoile de laine brune, une chemise fermant à coulissait cou et aux poignets, et une espèce de voile, ordinairement en toile blanche, composent toute leur toilette ; leurs cheveux sont nattéssur leurs tempes, et tombent en une longue tresse sur leur dos. Ce n’est qu’aux dimanches et aux jours de fêles qu’apparaissent les beaux ajustements, le capulel écarlate bordé d’un ruban de taffetas rose, le mouchoir bigarré, le corset court, vif en couleur, orné de broderies plus ou moius riches; le jupon aux plis symétriques, les bas de laine blanche cl les souliers bns : j’oubliais le collier à la croix d’or et quelques autres petits bijoux. Malgré son caractère très-original, ce costume habillé leur va en général assez mal; leurs vêtements semblent jouer autour de leur corps et elles n’ont point de grâce dans leur tournure.

Les hommes, au contraire, sont vêtus tout à leur avantage. La forme élégante du béret permet de voir une chevelure brune et bouclée; leur cou, sans cravate et protégé seulement par le petit collet de la chemise, n’est point enfoncé dans celui de la veste éearlate, qui en est dépourvue. Le gilet est de laine blanche, une ceinture rouge le marie à la culotte brune; des jarretières, travaillées avec quelque prétention, retiennent des bas de laine blanche, dont l’extrémité inférieure abandonne le pied pour recouvrir les bords du soulier.

Ces hommes sont ordinairement très-bien laits; et c’est probablement ù l'habitude de gravir les montagnes que leurs jambes doivent leurs heureuses proportions. En général aussi, dans la force de l’àge, ils sont mieux conservés que les femmes, dont les fatigues précoces et continues finissent enfin par altérer les traits.

L'àge mûr apporte quelque changement dans le costume des deux sexes. Les hommes, en vieillissant, abandonnent la veste courte et rouge pour en prendre une de couleur l'on-

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cée et tombant à larges basques sur les cuisses. Les femmes aussi renoncent au capulet qu’elles avaient porté jusque-là, et lui en substituent un de couleur noire, ou s'affublent quelquefois d’un mantelet à capuchon, orné d’une profusion de petits dessins en laine noire. Rien n’est plus bizarre que ce manielel, dont le collet rabattu est taillé en longues dents de loup terminées par de petites houppes noires. Malheureusement lecostume propre à cette contrée, sans contredit le plus beau de tous ceux des localités thermales des Pyrénées, s’altère île jour en jour et finira par disparaître entièrement. Déjà tous les ouvriers abandonnent la culotte courte et prennent le pantalon, et il n’y a guère que les véritables pasteurs qui aient conservé le type primordial sans altération. Des villages entiers ont renoncé unanimement à la veste écarlate, et les anciens Ossalais ne peuvent voir sans peine celte tendance à l’abandon non-seulement du costume, mais aussi des anciens usages du pays.

Les Ossalais sont très-sobres et se nourrissent mal. Leur pain, où le froment n’entre qu’en petite proportion, est noir, et encore ne fail-il pas la nourriture principale. Le maïs eu pain ou en broille, sorte de bouillie à l'eau, est d'un usage général, et entre partout au moins pour un repas dans la journée. Le fromage de lait de brebis, un beurre blanc et sans saveur, et quelquefois un peu de lard , sont les seuls mets qu’ils se permettent. La boisson ordinaire est de l’eau ou du petit-lait. Depuis quelques années cependant l’usage du vin s’introduit peu à peu : non que les familles en aient une provision chez elles, mais les hommes se rendent au cabaret, et les femmes, qui n’oseraient y entrer, vont quelquefois en chercher avec mystère, et le boivent en cachette.

Tout ceci n'est applicable qu'à la majorité des habitants : il y a dans chaque village quelques maisons relativement riches, et dont la nourriture est meilleure, pans les grandes occasions même presque tout le monde se permet un extra : et aux noces, aux fêles patronales, les tables abondent en viandes rôties de toute espèce et en vin généreux.

La constitution physique des Ossalais est assez forte; le tempérament sanguin bilieux domine chez eux. Le teint est brun, les joues colorées, les cheveux noirs ou châtains, les yeux noirs et grands, les dents fort belles. La taille est un peu au-dessus de la moyenne, le corps musclé et vigoureux.

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