‹ Guide et souvenir de la St-Jean-Baptiste, Montréal, 1884 [microforme]Chapitre 2 sur 33 · A LA MÉMOIRE LE F,-X. GARNEAU · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE LE F,-X. GARNEAU

O notre histoire, écrin de perles ignorées,

Je baise avec amour tes pages vénéréesl!

O registre immortel, poème éblouissant

Que la France écrivit du plus pur de son sang, Drame ininterrompu, bulletins pittoresques,

De hauts faits surhumains récits chevaleresques, Annales de géants, archives où l’on voit,

À chacun des feuillets qui tournent sous le doigt, Resplendir d’un éclat sévère ou sympathique Quique nom de héros ou d’héroïne antique!

Où l’on voit s’embrasser et se donner la main Les vaillants de la veille et ceux du lendemain; Où le glaive et la croix, la charrue et le livre, —Tout ce qui fonde joint à tout ce qui délivre, — Brillent, vivant trophée où l’on croit voir s’unir Aux gloires d'autrefois celles de l'avenir!

Les gloires d'autrefois, comme elles sont sereines

Et pures devant vous, vertus contemporaines!, .

Chênes au front pensif, grands pins mystér'eux, Vieux troncs penchés au bord des torrents fu ieux, Dans votre rêverie éternelle et hsutaine, «

Songez-vous quelquefois à l’époque lointaine

Où e sauvage écho des déserts canadiens

Ne connaissait encor que la voix des Indiens,

Dans le creux des ravins ou sur les sommets chauves, Mélant leur chant de guerre au hurlement des fauves ? Parfois, au bruit des flots, quand les vents assidus Balancent dans la nuit vos longs bras éperdus, Songez-vous à ces temps glorieux où nos pères Domptaient la barbarie au fond de ses repaires ? Quand, épris d’un seul but, le cœur plein d’un seul vœu, Ils passaient sous votre ombre en criant: Dieu le veut! Défrichaient la forêt, créaient des métropoles,

Et, le soir, réunis sous vos vastes coupoles,

Toujours préoccupés de colossals travaux,

Soufflaient dans leurs clairons l'esprit des jours nouveaux ?

Oui, sans doute; témoins vivaces d’un autre âge, Vous avez survécu tout seuls au grand naufrage Où les hommes se sont l’un sur l’autre engloutis, Et, sans souci du temps qui brise les petits, Votre ramure, aux coups des siècles échappée,

À tous les vents du ciel chante notre épopée!

Notre épopée! où donc chercher sous le soleil D'exploits prodigieux enchaînement pareil ?

Dans quelle autre légende humaine trouverais-je De modestes héros plus glorieux cortège ?

Salut d’abord à toi, Cartier, hardi marin,

Qui le premier fouias de ton pas souverain

Les bords inexplorés de notre immense fleuve ! Salut à toi, Champlain ! à toi, de Maisonneuve, Illustres fondateurs des deux fiêres cités

Qui mirent dans ses flots leurs rivales beautés !. .

Ge ne fut teut d'abord qu’un groupe, une poignée

De Bretons brandissant le sabre et la cognée, Vieux loups de mer bronzés au vent de Saint-M le Bercés depuis le. .fance entre le ciel et l’eau, Hommes de fer, altiers de cœur et de stature,

Ils ont, sous l’œil de Dieu, fait voile à l’aventure, Cherchant, dans les secrets de l’océan brumeux Non pas les bords dorés d’eldorados fameux,

Mais un sol où planter, signes de délivrance,

A côté de la croix le drapeau de la France !

Sur leurs traces, bientôt, de robustes colons, Poitevins à l’œil noir, Normands aux cheveux blonds Austères travailleurs de la sainte corvée,

Viennent offrir leurs bras à l’œuvre inachevée. ,

Le mot d’ordre est le même ; et ces nouveaux venu Affrontent à leur tour les dangers inconnus,

Avec des dévoñiments qui tiennent du prodige.

Ils ne comptent jamais les obstacles ; que dis-je ? Ils semblent en chercher qu’ils ne rencontrent pas En vain d'affreux périls naissent-1ls sous leurs pas, Vainement autour d’eux chaque élément conspire,

Ces enfants du sillon fonderont un empire !

Et puis, domptant les flots des grands lacs erageux, Franchissant la savane et ses marais fangeux, Pénétrant jusqu’au fond des forêts centenaires, Voici nos découvreurs et nos missionaires !

Apôtres de la France et pionniers de Dieu,

Après avoir aux bruits du monde dit adieu, Jusqu’aux confins perdus de l'Occident immense, Ils vont de l’avenir jeter l’âpre semence,

Et porter, messagers des éternels décrets,

Au buut de l'univers le flambeau du progrès !

Appuyé sur son arc, en son flegme farouche, L'enfant de la forêt, l’amertume à la bouche, Un éclair fauve au fond de ses regards perçants, En voyant défiler ces étranges passants, Embusqué dans les bois ou campé sur les grèves, Songe aux esprits géants qu'il a vus dans ses rêves. Ponr la première fois il tressaille, il a peur..

Il va sortir pourtant de ce calme trompeur ;

Il bondira poussant au loin son cri de guerre, Défendra pied à pied son sol vierge naguère, Et, féroce, sanglant, tomahawk à la main,

Aux pas civilisés barrera le chemin !

Bien plus ; nrêtes toujours à s'égorger entre elles,

Et trouvant l’ancien monde étroit dans leurs querelles, Pour donner à leur haine un plus vaste champ clos, Les vieilles nations ont'trawersé les flots.

Albion, de la Gaule éternelle rivale,

Albion contre nous s’allie au cannibale,

Et, durant tout un siècle, mon noble pays,

Veut ravir la victoire à tes destins trahis !

N'importe ! sur la vague, au fond des gorges sombres, Par les gués, sous les bois, jusque sur les décombres Des villages surpiis, combattant corps à corps,

Avec la solitude et le ciel pour décors,

Mélant, prêtre ou soldat qu'un mêmé but attire,

Les lauriers de la gloire aux palmes du martyre ;

Le bataillon est là, toujours ardent et fier;

Et, jaloux aujourd’hui des prouesses d’hier,

Il ne veut s'arrêter dans sa lutte immortelle

Qu'au jour où le drapeau de la France nouvelle

Flottera libre et calme, étalant dans ses plis

Le légitime orgueil des saints devoirs remplis.

Mais le nombre devait triompher du courage.

Un roi lâche, instrument d’un plus lâche entourage, Satyre au Farc-aux-Cerfs, esclave au Trianon, Plongé dans les horreurs de débauches sans nom,

Au gré des Pompadours jouant comme un atôme

Le sang de ses soldats et l’honneur du royaume,

De nos héros mourants n’entendit pas Ja voix. Montcalm, hélas! vaincu pour la premiére fois, Tombe au champ du combat, drapé dans sa bannière; Lévis, dernier lutteur de la lutte dernière,

Arrache encor, vengeant la France et sa fierté,

Un suprême triomphe à la fatalité

Puis ce fut tout. Au fiont de nos tours chancelantes L’étranger arbora ses couleurs insolentes;

Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers,

Ferma son aile blanche. et repassa les mers!

L'enfant avait donné tout son sang goutte à goutte: On lui fit du calvaire alors prendre la route, Trompée en son amour, blessée en son orgueil,

La pauvre nation, sous son voile de Aeuil,

Les yeux toujours tournés vers la France envolée,

. ® ; Berça de souvenirs son âme inconsolée.

11 lui fallut vider la coupe des douleurs...

Comme aux jours du succès, noble dans ses malheurs, Elle pleura longtemps, victime résignée.

Mais, un jour, on la vit se roidir indignée,

Et défier soudain du geste et de la voix

Les tyrans acharnés aux lambeaux de ses droits.

La lutte, qu’ils croyaient à jamais conjurée,

Renaissait plus terrible et plus désespérée:

I] fallait renier la France, où bien mourir!

Alors, las de porter le joug et de souffrir,

Ces rudes paysans, les yeux brûlés de larmes,

Ces opprimés, sans chefs, sans ressources, sans armes, Osèrent, au grand jour, pour un combat mortel,

Jeter à l'Angleterre un sublime cartel!...,

O Dieu, vous qui jugez et règlez toutes choses, Vous qui devez bénir toutes les saintes causes, Pourquoi permîtes-vous, sinistre dénoûment, Après cette victoire un tel écrasement ?

Après cette aube vive un lendemain si sombre ? Après ce rêve, hélas! tout cet espoir qui sombre ! Tant de sang répandu, tant d’innocents punis ? .

Pourquoi tant d’échafauds ? pourquoi tant de bannis ?

Pourquei?.. Mais n'est-ce pas la destinée humaine ? N'est-ce pas là toujours l'éternel phénomène

Qui veut que tout s’enfante et vienne dans les pleurs ? Le froment naît du sol qu’on déchire; les fleurs

Les plus douces peut-être éclosentsur les tombes; L'Eglise a pris racine au fond des catacombes:

Pas une œuvre où le doigt divin s’est fait sentir,

Qui n’ait un peu germé dans le sang d’un martyr! peu g [4 y

Nes franchises, à nous, viennent du sang des nôtres,

Oui, ces/persécutés ont été des apôtres.

Quoique vaincus, ces preux ont pour toujeurs planté Sur notre jeune sol ton arbre, ô Liberté!

Ils furent les soldats de nos droits légitimes;

Et, morts pour leur pays, ces hommes—les victimes De ces longs jours de deuil pour nous déjà lointains —

, Ont gagné notre cause et scellé nos destins!

Et maintenant, cinylant vers la rive nouvelle, Voyez bondir là-bas la blanche caravelle, Toujours le pavillon de France à son grand mât ! Elle navigue enfin sous un plus doux climat ; Une brise attiédie enfle toutes ses voiles ;

Sous sa proue un flot clair jaillit, gerbe d'étoiles ; Les reflets du printemps argentent ses huniers ; Sur sa poupe, au soleil, paisibles timoniers, —Car la concorde enfin a complété son œuvre, -— Consultant l'horizon, veillant à la manœuvre,

Se prêtent tour à tour un cordial appui

Les ennemis d’hier, les frères d’aujourd’hui ! Deux vaisseaux de haut bord à la vaste carène, Promenant sous les cieux leur majesté sereine, Avec son équipage échangent, solennels,

De moments en moments des signaux fraternels. Du haut de la vigie un mousse a crié: 7érre ! Et, sous les étendards de France et d'Angleterre, Fiers d’un double blason que rien ne peut ternir,

Nos marins jettent l'ancre au port de l’avenir !

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