PRÉFACE
Al peu del altiu Canigô Es una terra embalsamada Qui s*anoména Rossellô :
Es nostra terra hen amada ; Oh ! hen amada !
Caniem, joves y vells^ cantem lo Canigô, Cantem la terra regalada del Canigô!
(Pierre Talrich, Recorts del Rossellô.)
— Au pied du haut Canigou — s'étend un pays embaumé — qui s'appelle Roussillon : — C'est notre pays bien aimé : — Oh ! bien aimé ! — Chantons, jeunes et vieux, chantons le Canigou. — Chantons le frais et riant pays du Canigou !
Voici la deuxième édition d'un petit et modeste livre qui parut pour la première fois il y a déjà vingt ans. Nous cherchions, dès cette époque, à attirer l'attention du public sur un des pays les plus intéressants et les plus pittoresques de notre France, et, dans ce but, nous présentions, sous une forme aussi complète mais aussi concise que possible, rétat de nos connaissances sur le département.
Nous avions divisé le livre en deux parties : la Côte et la Plaine, les Montagnes et les Vallées. La première était consacrée à la région qui s'étend entre Salses et le Cap Cerbère, la Méditerranée et les Aspres ; la seconde, à nos trois vallées princi-
pales de l'Agli, de la Tet et du Tech et aux vallées excentriques du Sègre et de l'Aude, qui n'appartiennent qu'en partie au déparlement.
Nous n'avons rien changé à ce plan, dicté en quelque sorte par la nature elle-même, mais nous avons abrégé la partie historique et géographique pour faire plus de place à la partie pittoresque et aux excursions dans les montagnes '' du frais et riant pays du Canigou •'. Nous avions tout d'abord projeté de joindre à cette nouvelle édition une '^ Introduction ", qui aurait constitué un tableau d'ensemble donnant l'histoire, la géographie et la description générale du département : c'aurait été une véritable ^' monographie départementale ". Mais ce modeste livre aurait pris des proportions peut-être démesurées. La Nouvelle Géographie du département des Pyrénées-Orientales et le Précis de VHistoire de Roiissillon paraîtront à part : la première sera comme la préface du Guide^ tandis que la seconde en formera la postface ou le complément.
Nous devons maintenant nous expliquer sur une réforme que nous avons adoptée, non sans quelque hésitation. On remarquera que nous avons modifié l'orthographe d'un grand nombre de noms de lieu. Nous avions d'abord conservé à plusieurs d'entre eux la forme catalane, qui est la vraie, et nous avions écrit : Colliure, Cervera, Suréda^ La Roca^ le Volo, Serrallonga, Sallagosa, Estagell^ etc., au lieu de Collioure, Cerbère, Sorède, La Roque, le Boulon, Serralongue, Saillagouse, Estagel, etc. Ne voulant pas être plus royaliste que le roi, nous acceptons l'orthographe officielle pour le nom des communes ; toutefois, nou^ nous refusons encore à commettre des barbarismes comme ceux qui con-
sistent à écrire Salces pour Salses, ttompas pour Bonpas, Castelnaii pour Castellnou, Corsftvy pour Cortsavi, Saint- Jean Lasseille pour Saint- Jean La Cella ou La Celle (1).
Quant aux noms de la géographie physique, nous sommes absolument d'avis qu'il faut leur conserver, autant que possible, leur orthographe originale. Cette orthographe doit être étymologique, car, à l'origine, tout nom a eu un sens. H faut donc cliercher quel est le sens des noms de lieu et les orthographier de manière à en rappeler la signification. Il faut, en cela faisant, se méfier de l'insouciante prononciation du paysan, et avoir recours aux documents d'archives. Il suffit souvent de remonter à deux ou trois siècles seulement pour ramener ainsi les noms à leur forme purement catalane et leur rendre leur véritable physionomie avec leur sens historique.
La manie de traduire ou de franciser les noms d'origine catalane de nos Pyrénées orientales a donné lieu à de bien singulières méprises. Nous en citerons un exemple. Quelques documents du moyen âge nous ont conservé la forme primitive du nom des divers "pasquiers " de Caiiit, soit en catalan, soit en bas-latin ; tels sont : Vallis Marani ou Vall Maran, Orteils, Lanos, Pradell, Siagnum latum. Ces deux derniers mots ont été très réguliè-
(l) Snlscs vieil! du latin Salsulœ, qui contient l'idée de « Sel », tandis que Salces écrit avec un c est le même que Salcitiœ, qui veut dire « Stmcisses ». Bonpas est l'ancien lieu de Bono passu., ce qui a un sens ; Bompas ne veut rien dire. Castelnau et Castellnou signifient bien l'un et l'nutrc « Château neuf », mais le premier appartient au domaine linguistique du Languedoc, tandis que le second est vraiment catalan. Cortsavi est directement formé par les mots curtis et Sainni (ferme de Savin), et Saint-Jean La Cella tire son nom d'une ancienne cella ou cellule, habitation de religieux ; rien ne saurait justifie^ l'orthographe ofQcielle de « LassQille i,
rement traduits du latin en catalan par ceux de Stany liât, qui signifient " Etang large ". Or, la carte de l'état-major écrit Etang d'Estanllat, ce qui signifie « Etang d'Elang large », c'est-à-dire rien du tout. Mais le Guide Joanne est aiUé plus loin encore dans la fantaisie, car de YEstanllat de Tétat-major il a fait V « Etang étoile », prenant le mot estanllat pour le mot estelat, qui a efîectivement en catalan le sens d' « étoile ». Et le Guide ajoute que « Tétang est ainsi nommé des nombreuses baies qui lui donnent une forme étoilée » ! !
On a ainsi défiguré une foule de noms de notre département jusqu'à les rendre méconnaissables aux Roussillonnaîs eux-mêmes. Les formes de Carlitte et de Corlitte pour désigner le massif de Carlit ont été inventées par les géographes français ; sous leur plume, le Puig Péric est devenu le Puy de Prigue, la rivière de l'Agli est devenue La Gly et l'Agly. Depuis quelque temps, les affiches de la Compagnie des chemins de fer du Midi écrivent la Têt avec un bel accent circonflexe, ce qui ferait penser que l'origine du mot est Testis, tandis que la rivière s'est toujours appelée Tetis ou Thetis dans les documents rédigés en latin. A Port-Vendres, le promontoire qui s'avance dans la mer à la manière d'un énorme éperon a été connu de tout temps sous le nom de cap Biar ou Biùrra. Or, le génie militaire ayant construit un fort sur ce promontoire, on s'est avisé de l'appeler a fort du cap Béarn » ou a fort Béarn » ! Les géographes de l'avenir seront passablement surpris de trouver une province dé Béarn à l'extrémité occidentale des Pyrénées et un cap Béarn à l'extrémité orientale.
Après ces quelques explications, on comprendra aisément notre refus d'accepter et de propager des
dénominations qui choquent ainsi le bon sens et la philologie.
Nous disions déjà dans la préface de la première édition : « Nous avons vu tout ce dont nous parlons, ou à peu près. Nous ne sommes pas de ceux qui décrivent un pays sans sortir de leur cabinet. Depuis plusieurs années, nous parcourons notre pays, examinant tout par nous-méme ». Or, depuis 1879 nous n'avons pas laissé passer une seule année sans visiter quelque coin du département, et, plus que jamais, nous pouvons dire que « nous avons vu tout ce dont nous parlons. »
Avant de finir, nous prions le lecteur de vouloir bien considérer que ce Guide n'a point la prétention d'être, avant tout, un manuel pratique du touriste, mais plutôt a un livre de lecture » destiné à faire connaitre le déparlement, tant ^u point de vue historique quau point de vue pittoresque. Toutefois, nous n'avons pas voulu négliger la partie si intéressante des « renseignements utiles », mais nous l'avons presque toujours reléguée à la table des noms de lieu qui termine le volume.
Pierre VIDAL.