PREMIERE PARTIE
IvA COXB EX LA PLAINE
DE FITOU A PERPIGNAN
Le chemin de fer de Narbonne en Espajçne et la ronte nationale n" 9 entrent dan.s le département des Pyrén«''«;s- Orientales à trois mille mètres de la station de Fiton. Kn cet endroit, et jusqu'au village de Salses, les deux voies, t{ui se touchent presque, sont resserrées entre les escai*peuients des Gorbières et las eaux <le Tétang de Salst»s. On se croirait en Palestine, tant le paysage est maigre, triste et désert. D'un côté on n'aperçoit que des roches pelées, un sol grillé par le soleil et sillonné par des torrents qui n'y laissent, après l'orage, que des cailloux roulés ; de l'autre côté s'étendent au loin des nap[)es <reau bleuâtre qui font penser à la Mer Morte.
SALSES. — l''« Station
46 kil. de Narbonne, 6 kil. de la frontière du déparlement,
i8 kil. de Perpignan.
Arrivé à Salses, le voyageur ne tardera pas à s'apercevoir qu'il est dans un pays tout nouveau. Les agaves et les grenadiers sauvages qui bordent les vignes et les chemins, l'air tiède qu'on respire annoncent le voisinage de l'Espagne.
Salses est une commune qui récolte beaucoup de vin, mais qui n'en doit pas moins son nom à deux sources riches en principes salins qui surgissent des falaises calcaires des Gorbières; l'une, la [)lus rapprochée du
village (2 kil.) est appelée Font Dama, Tautre, située un peu plus au nord, est appelée Font Estravier. Au moyen âge, cette dernière est souvent citée sous le nom de Font Estremera, et un acte de 1095 semble même donner la forme première du nom : Fous Extrema, '*. source située sur Y extrême limite" du Roussillon. Les eaux de la source forment un vaste "gouflre", ce qui explique très bien le nom de Gorch Esiranwr qu'on lui a souvent donné; elles s'écoulent ensuite dans l'étang par un large canal. L'étang est peuplé de grosses muges qui remontent le cours du canal et viennent s'y faire prendre.
Les géographes anciens ne parlent que d'une source, qu'ils appellent Fons SalsuUv (Source de l'eau salée) ; c'est très probableuient la Font Estramer d'aujourd'hui. Quel(|ues documents cartographicjues comptent ad Salsnhis (aquas) *' Aux eaux salées ", jjarmi les stations de la voie Domitia, qui reliait la Gaule et l'Espagne, et la placent à 30 milles de Narbonne ou 45 kilomètres environ. Celte station était-elle un village? On ne saurait raisonnablement l'affirmer.
Ce n'est guère qu'en 951 que le village de Salses apparaît pour la première fois (Villa Salsas). Son église de Saint-Etienne fut consacrée en 1114. Dès 1090, il se montre avec son château situé dans le village même. La seigneurie en appartenait aux comtes de Roussillon. Là, d'ailleurs, était l'extrême limite de ce comté ; quelquefois aussi, c'est la Font de Salses qui la fixe, et il s'agit alors de la Font Estra^ner. — Salses et ses fortificcxiions furent rasées en i496 et, sur leur emplacement même, un ingénieur espagnol appelé Ramirez construisit le fort actuel (i49?), tandis que le village se reformait un peu plus loin.
Il se présente d'une manière très pittoresque à l'extrémité de l'étang. On n'y voit rien de bien remarquable, mais il est régulièrement bâti et, en grande partie, récemment construit. C'est une des comnuines du Roussillon qui, dans le temps, ont le plus gagné à l'extension de la production du vin. Elle comptait 749 habitants en 1830, 832 en 1834; elle en comj)te plus de 2.000 aujourd'hui, malgié la crise ellroyable causée par le phylloxéra. —
L'église fut commencée en 1551 ; elle fut construite par un certain Léonard Pinell, et nous possédons le contrat passé à cet effet entre ce maître-maçon (peyrer) et les consuls du lieu. Le retable de Saint-Etienne date de 1626 ; il est l'œuvre de Georges Léonard, sculpteur, et de Raphaël Fabre, menuisier de Perpignan.
ce Le Château » ou « Forl », assez bien conservé, constitue un précieux monument d'architecture militaire. En effet, a construit à une époque de transition sur laquelle il n'y a presque pas de documents écrits », il présente un grand intérêt archéologique. Il a la forme rectangulaire avec une tour à chacun des angles. Ces tours sont une preuve des hésitations de l'ingénieur, qui n'a point su se détacher encore des errements du moyen âge ; mais, d'un autre côté, il appliquait ici une innovation destinée à révolutionner la défense des places fortes en créant des (( boulevards » ou haluarts, espèces de bastions isolés, comme les demi-lunes de nos citadelles modernes. Vauban répara le fort; plus tard il en proposa l'abandon. En 1718, on était sur le point de le restaurer, mais on se décida aussitôt à le raser ; on n'en fît rien cependant. En 1726, on ordonne de nouveau sa démolition, mais un contre-ordre survient qui le laisse debout. En 1792, des commissaires de la Convention, envoyés ici pour organiser la défense en cas de guerre avec l'Espagne, font murer ses portes ; l'année suivante on les démasque et le fort reçoit une garnison, sans toutefois jouer aucun rôle. En 1804, il est menacé plus sérieusement que jamais ; toutefois on se contente encore de murer ses portes; en 1818, on l'utilise comme dépôt de poudre; en 1833, on revient à l'idée de démolition, mais le colosse de pierre, roussi par le soleil, vieilli et mutilé, reste toujours debout, se riant des multiples contradictions de l'Administration de la Guerre.
C'était d'ailleurs justice qu'on lui laissât ainsi la vie sauve. Il avait, à plusieurs reprises, vaillamment com battu : dès 1503 il avait reçu le baptême du feu, et en 1639 il joua un rôle glorieux dans la défense du Roussillon. Les Français s'en emparèrent un jour, mais ils durent le rendre à la valeur espagnole (6 janvier 1640). Ce fut une bien grande déception pour Richelieu qui dit
qu' € on avait mis dans cette place ou trop de ^ens pour la défendre ou trop peu de vivres pour les faire subsister. »
Tout ce qu'on a raconté dans divers livres sur « deux grandes dames de la cour de Louis XIV enfermées au Château de Salses » appartient au domaine de la fantaisie.
Le dernier gouverneur de la forteresse fut un certain de la Houlière, neveu de Voltaire. Viticulteur grâce aux propriétés de sa femme, qui était du pays, la floulière envoyait du vin à son illustre oncle qui se proposait « d'en boire un coup, bien que sa faible machine ne fût [>as digne de cette liqueur ». La Houlière Tavait môme prié de s'employer pour faire écouler ses vins en Uussie. A quoi Voltaire avait répondu : ci Je suis fâché aussi d'être très inutile au débit du vin de votre canton. Je crois que l'Impératrice a, dans ce moment-ci, des affaires un |)eu plus pressées avec les Turcs qui ne boivent |)oint de vin, et avec les Allemands qui en boivent beaucoup. Si les choses tournent heureusement pour elle, jHîut-éti'e dans c[uelques mois serais-je à portée de vous servir ». Un jour, Voltaire demande à son neveu s'il ne pourrait pas trouver en Roussillon un endroit ** pour passer l'hiver, et où l'on pût voir le soleil et être à 1 abri de ce vent du Nord qui le tue ". Certes, il n'aurait pas été difficile de trouver entre Salses et Perpignan une douce et chaude retraite d'hiver pour l'illustre philosophe, mais le projet n'eut pas de suite, et nous ignorons pourquoi. Quant à la Houlière, qui commandait encore à Perpignan au mois d'avril 1793, il se brûla la cervelle après les premiers revers de nos troupes vaincues par les Espagnols.
Salses s'est beaucoup assaini depuis un siècle. Dans les temps reculés, la fièvre devait y faire de nombreuses victimes puisque, encore en 1788, alors qu'on avait déjà desséché et colmaté une partie de la Sanya (terrains marécageux voisins de l'étang), Salses est appelé « le lieu le plus malsain de la province ». Le document d'où nous extrayons ces derniers mots ajoute que (( la maladie endémique y règne tous les ans, surtout pendant les mois d'août, septembre et octobre ». A la vérité, comme nous le marquons plus haut, l'état sanitaire s'est bien amélioré depuis cent ans ; il serait partait si on -mettait
à exécution un projet de colmatage de Tétang tout entier, projet dont il a été beaucoup question dans ces dernières années.
Cet étang, dans sa plus grande dimension du Nord au Sud, n'a pas moins de 15 kilomètres ; sa largeur moyenne est de 6 à 7 kilomètres. Peut-être a-t-il été navigable autrefois, mais aujourd'hui, que le sol s'en est très sensiblement exhaussé, il n'est accessible qu'aux barques de pèche les plus plates et qui n'exigent qu'un faible tirant d'eau. Il reçoit les eaux de la mer ou lui verse les siennes par des graus (passages) qui s'ouvrent ou se ferment au gré des flots dans une étroite bande de sable de formation moderne. Il est dominé au Nord par la blanche falaise de Leucate, qui a été une île dans un temps assez reculé, alors que l'étang lui-même était un véritable golfe de la Méditerranée.