CHAPITRE IV DEVOIRS DES COLONS POUR !A CONSERVATION DES FORÊTS
Il est indubitable que ceux qui ont le plus contribué à la destruction de nos forêts sont les colons. Dispersés au milieu des bois, ayant à défricher et à ensemencer le plus vite possible, les colons n’y vont pas de main-morte, La hache à la main, le bücheron frappe sans relâche
jusqu'à ce que l’espace qu'il s’est proposé d’ensemencer
soit libre. Puis il empile et allume l'incendie. Peut-être est-ce au milieu des chaleurs intenses de l'été, alors que les feuilles de l’année précédente et la mousse qui tapissent le sol, desséchées qu'elles sont, crépitent sous le pied et n'attendent qu’une étincelle pour s’enflammer. Le temps est venu de brûler, il faut brûler ; et tout brûle en effet. La flamme a bientôt franchi la limite de l’abattis. Elle coure dans les feuilles sèches qui jonchent le sol, elle grimpe dans la mousse qui couvre les arbres, elle allonge dans toutes les directions ses langues ardentes, et voilà la forêt en feu !
La première victime est l’imprévoyant colon, qui voit sa ferme ravagée par l'incendie ; puis vient le tour des arbres séculaires, qui, les uns après les autres, sont dépouillés de leur feuillage, de leurs branches, et restent nus, noircis, sinistres, au milieu du désert fait par l’homme sans souci. Le voyageur qui passe là reste atterré en voyant, au lieu de la forêt luxuriante, une région dévastée.
Ceux qui me lisent savent que je raconte là une histoire qui se répète presque chaque année pour une partie quelconque de nos forêts. J'ai dit, plus haut, qu'il est du devoir des gouvernements de prendre des mesures pour remédier à ce mal; mais les remèdes ne seront ap-
plicables qu’en autant que les colons voudront s’y prêter. Pourquoi ne pas se faire une règle de ne brûler qu'avec les plus grandes précautions et dans un temps où il n’y [ll a pas de danger immédiat pour la forêt. Qu'est-ce qu'un
mois de délai comparé au dommage causé par un feu allumé à contre-temps.
Voilà pour les incendies, dont je parlerai plus au long dans un chapitre spécial. Un mot, maintenant, de la réserve de bois que je voudrais voir faire par chaque colon sur son lot. Est-il bien besoin d’une loi pour faire faire cette réserve? La simple réflexion, ce me semble, ha devrait suffire pour engager chacun à garder une partie | de sa terre en bois. Le colon, le plus souvent, part d’une ancienne paroisse dont les habitants vont, à trois, quatre, cinq Hieues, et peut-être davantage, pour avoir du bois || de chauffage, et plus loin encore pour avoir du bois de | construction. Lui-même a dû aller en chercher à ces | distances. Et, maintenant qu'il est au milieu du bois, il | perd la mémoire, il ne voit que le terrain à défricher, et il ne pense pas un instant que la paroisse d’où il vient fut un jour au centre de la forêt, et qu'aujourd'hui elle en est à des milles. Allons! point d’inconséquence de cette sorte, qu'on réfléchisse un instant, et que chacun, en prenant un lot, commence par examiner quelles sont les plus mauvaises parties de ce lot. Qu'il se garde de les déboiser. Qu'il en fasse au contraire une réserve pour l'époque où la forêt se sera retirée devant l’homme. Cette réserve prendra du prix avec le temps et doublera dans quelques années la valeur de la propriété sur laquelle elle se trouvera.