Dieu vous préserve, et moi aussi, du dîner sans façon
DES ÎIVVITATIONS.
Elles peuvent se faire verbalement dans une visite rendue spécialement pour cela , ou par écrit. Dans ce dernier cas , écrivez vos billets d'invitation vousmiême , afin d'en varier le style en raison du rang et de la supériorité des personnes, ou de l'intimité, etc. Faites si vous le voulez plusieurs modèles de lettres, deux, trois ou même quatre; faites les copier en nombre voulu par un secrétaire ou une personne qui ait une belle écriture, et bornez-vous à les signer, après cependant les avoir tous relus , et cela pour éviter l'inconvénient qui est arrivé à madame B.
Cette dame , jeune veuve fort aimable , très spiri- i
DES iîNVITATIOÎNS.
tuelle et d'un ton excellent , est peu favorisée de la fortune, quoique possédant une honnête aisance. Chaque mois , ne pouvant faire mieux , elle donne une soirée dansante; trois musiciens, quelques bouteilles de sirop , des pâtisseries et le petit four font les frais de la soirée. Tout par un beau jour , les nombreuses connaissances de madame B. reçoivent, sur papier rose parfumé et orné de charmantes vignettes, un billet rédigé dans ces termes :
« Madame B. vous prie de lui faire l'honneur de « venir dîner chez elle lundi prochain ; vous y ren- « contrerez tous ses amis à sept heures précises. (( Veuillez agréer l'assurance , etc. »
On connaissait la position, Tordre et l'économie de cette dame, qui, pour la première fois, donnait un dîner. — Vous verrez que le bon cœur de notre pauvre B. achèvera de la ruiner , disait l'une. — Mais non , ma chère , ne voyez-vous pas qu'elle n'invite que ses amis. — C'est juste: elle ne se ruinera pas car il n'y aura pas grand monde. — Allons, voilà la vanité qui la gagne ! — La voilà qui veut jouer la grande dame. — Non, c'est qu'elle a envie de se marier. — C'est cela , elle se met en montre, etc , etc. Et la charité chrétienne de ses bonnes amies s'exerça de cette manière pendant cinq jours, mais aucune ne refusa l'invitation.
Le lundi , à sept heures du soir, tous les conviés, . sans qu'il en manquât un, étaient réunis dans le salon de madame B. , qui fut un peu étonnée de les voir arriver deux heures plus tôt qu'elle ne les attendait. Elle ne les en reçut pas moins avec toute la politesse
DES INVITATIONS
et toute la grâce imaginables. On cause , on rit, on raconte l'anecdote du jour; la pendule sonne huit heures, et pas un domestique ne vient annoncer que le dîner est servi. Tout le monde se regarde ; les estomacs crient tout bas et les figures se rembrunissent. Madame B., qui s'en aperçoit sans en deviner la cause, redouble de grâces et d'amabilité pour faire prendre patience à son monde, et elle y parvient jusqu'à un certain point. Il est huit heures et demie , la porte s'ouvre et les figures s'épanouissent; mais, hélas! la joie fut de courte durée; le domestique n'annonça que trois musiciens , qui entrèrent l'un avec un flageolet , l'autre avec un violon, le troisième avec une énorme basse. Le désappointement fut complet^ et madame B. ne put comprendre cette mystification que lorsqu'une dame lui eut mis sous les yeux son billet d'invitation.
Voici comment la chose s'était passée : madame B. avait chargé quelqu'un d'écrire ses billets, de les signer, et de les envoyer aux personnes dont elle lui donna la liste et les adresses. Le secrétaire improvisé avait mal compris, et au lieu d'envoyer des invitations à un bal , il en avait envoyé pour un dîner.
Il y a des gens de mauvais ton qui n'y mettent pas tant de cérémonies : ils font tout simplement lithographier leurs lettres d'invitations , comme un commissaire de police qui fait imprimer une circulaire adressée aux gargotiers de son arrondissement.
Il est mieux, quand on n'a pas beaucoup de monde à inviter, de rendre une visite à chaque personne. Mais ceci a aussi ses inconvénients! vous pouvez rencontrer, dans la maison où vous allez , des étrangers
L>ES l^VlTATiOiNS.
ou des parents, et il serait malhonnête d'inviter devant eux la seule personne que vous désirez avoir. Comment vous tirer de ce mauvais pas? si vous avez de la présence d'esprit, faites une invitation en masse, et vous êtes sûr que personne ne viendra. Mais si vous tenez absolument à avoir la personne chez qui vous êtes, il faut trouver le moyen de l'inviter en particulier, et vous saisirez, ou vous ferez naître adroitement, le moment propice pour cela. Si la personne que vous devez avoir a chez elle , à demeure, des parents ou des amis dont vous ne vous souciez pas, écrivez, mais sur un tout autre sujet, et mettez, par à propos et entre deux parenthèses , votre invitation , ou jetez-la dans un post-scripium. Gela se comprend fort bien dans le monde.
Ce n'est pas une chose aussi aisée qu'on le croit généralement que de savoir choisir les personnes pour faire des invitations ; il faut parfaitement connaître son monde et être même un peu descendu dans leur vie d'intérieur pour éviter tout inconvénient. Par exemple, M. B. plaide en séparation avec sa femme : vous concevez qu'il serait très inconvenant de les réunir dans votre salon ou à votre table. M. C. est l'ennemi connu de M. D., vous ne pouvez les inviter tous les deux. M. E. et M. F. ont des opinions pohtiques fougueuses, l'un dans un parti l'autre dans l'autre ; dans ce cas je crois que vous feriez bien de ne les inviter ni l'un ni l'autre^ etc. En un mot, si vous voulez que tout le monde soiL content , faites vos efforts pour ne rassembler que des convives qui peuvent se plaire ensem.ble.
Votre billet d'invitation doit être écrit et envoyé
DES INVITATIONS
quatre ou cinq jours à Tavance , afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement pour le jour indiqué. Vous mettez au bas de votre billet, par postscriptum, vous êtes prié de répondre ^ et, si Tinvitation est faite à un homme qui a de Téducation , il se rendra le même jour chez vous, ou le lendemain au plus tard, ou enfla il vous répondra de suite , pour s'excuser de ne pas pouvoir accepter l'invitation. Dans le cas où il accepterait, il se dispenserait de répondre. Cependant, le raffiné en politesse envoie ou porte lui-même une carte de visite, l'avant- veille du jour indiqué pour le dîner ou la soirée.
Si on vous fait une invitation verbale, dites à l'instant oui ou non et tenez-vous-y , car si vous vous faisiez prier on croirait que vous voulez jouer du petit seigneur, ce qui sent terriblement le village. En tout il doit en être de même. Seulement votre refus doit être fait avec toute la grâce et la politesse dont vous êtes capable. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsque vous avez accepté , rien ne peut vous excuser si vous manquez à votre parole, à moins d'un bras ou une jambe cassée. Dans ce cas vous devez de suite annoncer par lettre que vous ne pourrez pas vous rendre à l'invitation.
1. Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal , peuvent se faire verbalement ou par écrit.
2. S'il s'agit d'un bal masqué, vous écrivez sous le corps du billet : on sera reçu en habits costumés.
M. R., très connu par ses cent mille francs de renie
DES INVITATIONS
et son avarice , est un ancien maître d'école qui n*a pas oublié la grammaire. Sa femme , qui voyait la bonne société et qui s'efforçait de décrasser son mari, le détermine à donner une soirée. Elle lui fait une formule d'invitation qu'il copie lui-même à cent cinquante exemplaires, pour éviter les frais de copiste. Mais quand il arriva à cette phrase : « On sera reçu en habits costumés , » il trouve là une faute de français et la corrige ainsi : « on ne sera reçu qu'en costume décetît. » Sur cent cinquante invités il en vint quatre, curieux de connaître le résultat de cette singulière invitation^ et j'étais un des quatre.
La soirée devait commencer à neuf heures , et à onze heures et demie nous n'étions toujours que quatre , et pas une dame , si ce n'est la maîtresse de la maison, qui se mordait les lèvres jusqu'au sang. Elle faisait mille suppositions extravagantes, lorsqu'enfln, par pure charité , je lui montrai du doigt le passage corrigé de la main de son mari sur mon billet dlnvitation. Elle devint furieuse contre M. R. , qui, pour s'excuser , lui dit qu'avant tout il fallait écrire en français.— « Enfin, ma femme, je suis grammairien ! — Vous, monsieur? Vous n'êtes qu'un imbécille, et rien autre chose. )> Ici mes trois amis et moi nous trouvâmes que la dame avait tort , parce que nous savions pertinemment que son mari était encore autre chose.
3. Si votre intention est d'accepter l'invitation, vous pouvez vous abstenir de répondre ; dans le cas contraire répondez de suite.
4. Ne faites jamais imprimer ni lithographier un billet d'invitation , cela sent la circulaire. Écrivez de
DES EXIGENCES lINDlSCKÈi ES.
votre main aux personnes que vous voulez particulièrement honorer ; faites écrire aux autres par un secrétaire ou un copiste, et signez.
5. Rien n'est de plus mauvais ton que de se faire prier pour finir par accepter une invitation verbale.
6. Le bon ton consiste, quand on n'a pas beaucoup de monde à inviter, à rendre à chacun une visite d'invitation. Cependant il vaut mieux écrire quand vous ne voulez avoir qu'une personne d'une famille.
7. N'invitez jamais ensemble que les personnes qui peuvent se plaire mutuellement.
8. Ne mêlez jamais des gens grossiers et mal élevés avec des personnes polies et qui ont de l'éducation.
9. Envoyez vos billets d'invitation au moins quatre ou cinq jours à l'avance.
10. Dans la grande société on n'affranchit pas les lettres d'invitation.
DES EXïGrEi^CES INDISCRÈTES.
Ce chapitre , si je voulais le traiter dans tous ses détails , formerait un gros volume , qui contiendrait tout mon livre, car il n'est, en entier, qu'une esquisse des exigences de la société. Vous ne trouverez donc ici qu'une espèce de compendium îovtcom i des choses dont je n'ai pas eu occasion de parler ailleurs.
11 ne suffit pas, malheureusement, pour vivre dans le monde d'être bien élevé et homme d'esprit, d'avoir du tact^ des convenances et la plus exquise politesse ; il faut encore^ le mot est dur à dire , il faut encore...
DES EXIGENCÎiS IIN DISCRÈTES. 333
de l'argent. Cette cruelle nécessité vient principalement de deux vices de la société , et surtout de la société française. Le premier est que Ton trouve dans le monde plus de sots que de gens d'esprit. Le sot y est en immense majorité ; ainsi, selon le principe démocratique , c'est le sot qui fait la loi. Si ce que je dis là est vrai , vous voyez que ce n'est pas de la rue que la démocratie a essayé, dans ces derniers temps, de se faufiler dans les salons, mais que ce sont les salons qui ont lancé la démocratie dans la rue. Au premier coup d'œil ceci vous paraîtra peut-être un paradoxe , mais étudiez bien les noms des gens qui ont fait ou préparé nos deux révolutions démocratiques, et vous jugerez ensuite.
Je disais donc que les sots étant en majorité dans les salons , y ont fait la loi , et autant que possible à leur bénéfice, comme toujours. Or, ceux-là ne pouvant s'amuser par la conversation, quelque intéressante ou spirituelle que vous puissiez la supposer, il leur a fallu chercher des choses qui tombassent plus aisément sous leurs sens obtus, et ils n'ont rien imaginé de mieux pour cela que le tapis vert et les cartes. Au fait , ils ne pouvaient pas mieux trouver, car les cartes furent inventées, dit-on, en 1392, par Jacquemin Gringonneur, pour l'amusement d'un fou , le roi Charles VI, pendant ses accès d'imbécillité. Il faut donc, si vous fréquentez le monde, vous déterminer à jouer et à perdre votre argent gracieusement , sous peine de passer pour un homme sans usage. Faites banqueroute à votre tailleur, à voire bottier, à votre restaurateur, qu'importe ! pourvu que vous soyez un beau joueur, vous serez parfaitement reçu, quand ce ne
serait qae comme ce qu'on appelle un homme utile... pour amuser les sots, pourrait-on ajouter.
Pour être en mesure de parer aux exigences du jeu, il faut avoir au moins dix mille francs de rentes si Ton est garçon , et vingt-cinq à trente si l'on est marié. Avec cela on peut visiter les salons où l'on joue petit jeu, c'est-à-dire où l'on ne risque de perdre que de cent à deux cents francs au plus.
Le second vice est l'indiscrétion de certains usages.
Si vous êtes aimable , gai , spirituel , on ne se bornera pas, pour vous, aux politesses du salon ; on voudra vous avoir à table pour amuser les convives; ou bien encore , si vous avez une célébrité quelconque , on vous invitera à dîner pour vous montrer à ses amis comme un objet de curiosité; comme, par exemple, on montre Tours blanc ou la femme barbue. — Dans tous les cas possibles, si vous n'êtes pas riche , n acceptez pas , car ce dîner vous coûtera dix fois plus cher que si vous l'aviez fait chez Véry, avec un ami dont vous auriez payé Técot. Voilà ce que c'est :
Il y a un mois bizarre , un mois funeste pour les petites bourses, un mois de trente jours, pendant lequel il y a en France trente-six millions de mendiants déhontés, qui se tiennent mutuellement le pistolet sur la gorge , et , si vous ne voulez pas leur donner, ou leur donner assez , car ils ont un œil dans votre bourse, ils vous brûleront, non pas la cervelle, mais la politesse. Ce mois commence quinze jours avant le premier janvier et finit quinze jours après. On appelle cette mendicité les éircnnes du Jour de Van. N'avez-vous fait que paraître une ou deux fois
DES EXIGEÎSCES INDISCRÈTES. 335
dans un salon : — des élrennes h la dame du logis; y avez- vous dîné trois ou quatre fois : — des étrennes à la dame, à la demoiselle, au fils , à chacun des petits enfants, à la cuisinière, à la femme de chambre, au domestique ; et , si vous êtes tout à fait gentil , une praline au petit chien qui vous a si agréablement mordu le mollet ou déchiré le pan de votre redingote lors de votre première visite. Il n'est pas encore d'usage d'apporter une souris pour le chat , mais patience, cela pourra venir. Vous en voilà quitte, pensezvous, et vous descendez l'escaher; un moment, voici le cocher qui vous attend à l'entresol: — des étrennes; vous allez gagner la rue , le portier vous accroche par votre habit : — des étrennes.
Et dans toutes les maisons où vous aurez accepté un dîner, une soirée, un verre d'eau sucrée, ce sera la même chose à recommencer. Après avoir couru toute la journée chez les marchands de bonbons , de jouets d'enfants, de musique, de kepseaks, d'albums, de livres dorés sur tranche, etc., etc. , vous entrez dans un café pour vous reposer un moment ; les garçons, les uns après les autres, viennent vous offrir trois dragées dans un cornet sale que vous repoussez : — des étrennes ; vous allez au bain : — des étrennes ; chez votre restaurateur : — des étrennes ; ennuyé, excédé, ahuri, vous arrivez à votre porte, le facteur qui vous apporte vos lettres vous y attendait de pied ferme : — des étrennes.
Enfin vous voilà chez vous avec la douce espérance de prendre un moment de repos. Ha ! oui ! vous n'en êtes pas où vous croyez. Vous voyez entrer à la file les uns des autres , votre barbier , voire porteur
d'eau , votre porteuse de pain , votre porteur d'épreuves, votre commissionnaire, votre femme de ménage, votre frotteur, votre portier, votre portière et ses quatre enfants, votre garçon marchand de vin, votre garçon boucher, votre blanchisseuse, votre ravaudeuse, votre... Ça n'en finit plus: — et des étrennes, des étrennes, et toujours des étrennes !... Tout
cela me met dans une colère , dans une fureur !
d^autant plus que dans le moment où j'écris ceci nous sommes précisément au 28 décembre 1850.
Grâce au ciel vous voilà délivré , ce qui vous permettra le lendemain de dormir votre grasse matinée. Oh ! non pas, s'il vous plaît ! à m.oins que vous n'ayez jamais eu ni père, ni mère, et que vous ayez été trouvé sous une feuille de chou. A peine est-il jour que votre sonnette, dont vous n'avez pas eu la précaution de couper le cordon la veille , fait un tapage enragé. Ce sont vos neveux et nièces , vos petitsneveux et petites- nièces, qui viennent vous demander leurs étrennes. Arrivent ensuite les cousins et les cousines, les petits-cousins et petites-cousines, les arrièrepetits-cousins et les arrière-jôetites-cousines, tant du côté paternel que maternel , suivis des parents par alHance : — des étrennes, des étrennes. Voilà ensuite les filleuls et les filleules, et vos commères vous amènent par la main ceux qui ne peuvent pas encore marcher seuls : — des étrennes.
Si vous vivez en bon chrétien , si vous avez fait imprimer quelques circulaires , si vous avez eu une petite place au chemin de fer, ou autres choses- analogues, vous aurez bien du bonheur si vous ne recevez pas la visite du suisse de votre paroisse^ suivi du
bedeau et des six enfants de chœur; celle des sauteruisseaux de trois ou quatre imprimeries, et celle de tous les bas employés du chemin de fer.
Voilà votre bourse presqu'à sec , et pendant six mois, pour lui donner le temps de se refaire , vous boirez de la bière au lieu de vin , et vous vivrez de pot-au-feu. Pendant ce temps-là tous les gens pour lesquels vous vous serez ruiné vous feront la réputation de l'homme le plus ladre, le plus crasseux qu'il y ait dans Paris.
Cependant, comme le disait autrefois M. Azaïs, tout se compense dans ce monde ; vous avez donc aussi vos compensations, et si vous avez donné de Ja main droite, vous recevrez de la main gauche; voici comment : Vous avez dix à douze amis qui sont de bons enfants et qui savent se contenter du déjeuner de garçon que vous leur offrez une fois par mois, pourvu que vous arrosiez de vin de Champagne le gigot de mouton, la saucisse truffée et la perdrix au chou que vous leur avez fait manger en buvant le modeste Mâcon. Ces bons amis ne manquent jamais, à chaque jour de l'an , de vous apporter chacun une orange et des vœux sincères, en venant vous souhaiter la bonne année, et vous demander le déjeuner sans cérémonie.
Mais si vous êtes fils de maison , que vous demeuriez chez vos parents, et que vous ayez la ferme volonté de garder votre argent, vous le pouvez sans manquer aux exigences des étrennes. Pour vous faire comprendre ce petit arrangement je vais vous raconter l'histoire d'une boîte de bonbons, boîte magnifique, ma foi, qui m'avait coûté quinze francs, aux Deux
DES EXIGENCES mBïSCRËTES.
Chinois, rue Vivienne, Comme j'en avais sous le bras plusieurs de différentes valeurs , j'avais eu le soin d'écrire au crayon , sur chacune , le numéro de la maison de la personne à laquelle je la destinais. La plus belle portait le n^ 39.
J'arrive chez madame A. , et je donne à la demoiselle ce superbe n^ 39. Le lendemain je vais porter une boîte à M^'^B. , et la première chose que j'aperçois sur sa cheminée, c'est monn«39. — Vous avez là une bien johe boîte, madame. — Oui, c'est le jeune A. qui l'a donnée ce malin à ma fille.
Le surlendemain je vais faire ma politesse d'une boîte à madame C, elle m'en montre une charmante qu'elle vient, me dit-elle, de recevoir de M. B. C'était mon no 39.
Le jour suivant j'arrive chez madame D., et je vois entrer en même temps que moi M. C. , tenant à sa main mon n^ 39 , qu'il venait gracieusement lui offrir.
Enfin , pour couper court, au moyen de mes investigations, j'ai pu m'assurer que mon n° 39 avait exactement parcouru de main en main , en quinze jours , le cercle entier de mes connaissances. Grâce à cette adroite manœuvre il n'est pas une maison à réception qui ne puisse généreusement se montrer au Jour de l'an, sans bourse délier.
Conclusion : Si vous n'êtes pas riche , ayez un oncle , une tante , ou tout autre parent à la campagne , et allez-y passer le mois douloureux. Cela ne tire pas à conséquence et ne vous oblige pas à quitter Paris.
J'ai dit , en commençant ce chapitre , qu'il faut
avoir de l'argent pour vivre dans le monde, et j'ai indiqué les deux vices principaux de l'organisation des sociétés. Parlons maintenant d'un troisième abus tout aussi désespérant que les deux premiers, et qui a de pbs l'inconvénient de vous saisir à la gorge au moment où vous vous y attendez le moins. Cet abus gît dans l'indiscrétion de certaines dames (je dis de certaines dames, entendons-nous bien)^ qui trouvent tout naturel, quand il leur prend une fantaisie, de faire danser la bourse du pauvre diable qui , par galanterie, s'est chargé auprès d'elles déjouer le rôle de cavallero servante. Aussi, je vous le recommande , avant sept heures du soir, surtout les jours d'Opéra, tenez-vous-en à la pohtesse avec les jeunes et johes dames , et ne vous hasardez pas dans les sentiers de lis et de roses de la galanterie chevaleresque , à moins que votre bourse ne soit très bien garnie.
Avant d'attaquer cette matière très épineuse , permettez-moi de faire une réflexion. Les Français, diton, sont plus aimables et plus polis que les Anglais : cela peut être, je ne dis pas non; mais je dis que les Anglaises ont plus de politesse que les Françaises , parce qu'elles ont toujours plus de discrétion que nos jolies dames. (11 est entendu que je ne parle encore que certaines de nos dames.) Cela dit, je vais vous raconter un petit apologue dont vous tirerez les conséquences que vous voudrez.
Un pauvre jeune homme, que nous appellerons Camille, arrive à Paris sans argent, et sans espérance d'en avoir ; mais l'avenir lui appartient , comme disent les sots pour se consoler de n'avoir rien au présent Cet avenir se résume pour lui à gagner dix-huit
DES EXIGEINCES INDISCRÈTES.
cents francs par an, en'travaillant quatorze heures par jour pour un libraire qui lui paie ses élucubrations classiques ou romantiques à raison de vingt francs la feuille in-8^ Camille a été élevé dans le monde, et il y tient. A force d'ordre, d'économie et de privations, il parvient toujours à avoir un habit noir ne montrant pas trop la brosse ; un chapeau propre , des bottines vernies , et une paire de gants neufs. Avec cela on peut se présenter assez décemment dans la société.
Camille, un jour, va rendre une visite respectueuse à la charmante madame de S. , et il entre positivement dans le moment où cette dame allait sortir. — Soyez le bienvenu, mon cher monsieur Camille , lui dit-elle d'un air fort aimable, j'allais faire quelques emplettes, vous serez assez bon pour m'accompagner. On monte en voiture , on part , et on descend rue Vivienne, chez une célèbre modiste. Madame S. vide sa bourse jusqu'au dernier sou , puis elle a de nouvelles fantaisies, et pour les satisfaire elle demande à Camille s'il a de l'argent sur lui. Fort heureusement que le pauvre garçon devait, après sa visite faite, aller acquitter le mémoire de son tailleur, et qu'il avait mis pour cela cent cinquante francs dans sa poche. Il s'en fit honneur avec beaucoup de galanterie, et madame S., qui a cent miile francs de rente, ne cessa d'avoir des fantaisies que lorsqu'il n'y eut plus rien dans la bourse de Camille. On retourne à l'hôtel, et le jeune homme veut se retirer; mais il n'y a pas moyen de le faire, car la jolie dame lui déclare qu'elle ne se séparera de son charmant cavalier qu'après la soirée, parce qu'elle donne ce jour-là
un dîner. Lecœurdujeune auteur se gonfle de joie, de vanité, et peut-être bien aussi d'un peu d'autre chose. La tête lui tourne parce que la dame déploie, pour lui tout seul, ses séduisantes gracieusetés; et lorsqu'elle posa sa jolie petite main blanche sur le bras de Camille , qu'elle fixa sur lui ses beaux yeux bleus et qu'elle lui dit de sa plus douce voix: c Vous me restez, n'est-ce pas? » il oublia complètement son tail^ leur. 0 ! les femmes ! les femmes !
Arrive un convive, Camille n'a plus que la moitié des gracieusetés ; un second invité le réduit au tiers des gracieusetés; un troisième le réduit au quart , et ainsi de suite; de manière que , lorsque tous les convives furent là, le pauvre Camiile , retiré solitairement dans l'embrasure d'une fenêtre , recommençait à penser un peu à son tailleur. On se met à table ^ mais hélas ! Camille trouve son billet sur un des coins, et le voilà placé de manière à ne pouvoir ni apercevoir madame S. , ni en être aperçu. Toutes les gracieusetés étaient alors pour un colonel de hussards à la droite de la dame, et pour un président de la cour royale placé à sa gauche. Le dîner fut on ne peut pas plus triste pour notre jeune littérateur qui ne desserra les dents ni pour manger ni pour parler. Pendant que tous les convives , animés par une franche gaîté , lançaient à tort et à travers les joyeux bons mots , les saillies spirituelles, les propos amusants, lui, s'occupait tristement à froisser dans ses doigts un morceau de papier blanc qu'il venait d'arracher de sa poche : c'était le mémoire de son tailleur.
On se lève de table ; Camille , mortellement blessé dans son amour-propre, va se retirer. Mais la dame
342 BES EXIGENCES iNBISCtlÈTES.
s'approche de lui : « Mon cher sigisbée, lui dit-elle de sa johe voix , je crois que vous avez envie de déserter, mais je vous avertis que je ne le souffrirai pas. D'ailleurs, vous savez que nous avons un petit compte à régler avant que vous partiez. Allons, offrez-moi votre bras et rentrons au salon. » La figure de Camille se rassereinit aussitôt , il glisse imperceptiblement le mémoire de son tailleur dans sa poche , et entre fièrement au salon avec la maîtresse de la maison. Il était en veine de faveurs, car la dame lui offre poliment défaire sa partie. «Voilà votre jeu, ditelle en plaçant sur la table , devant Camille, les cent cinquante francs qu'il lui avait prêtés chez la modiste; voici le mien, » ajouta-t-elle, en déposant une somme égale devant elle^ et la partie commence.
On dit que l'amour et la fortune sont aveugles, et cependant je les ai vus toujours se tourner du côté des jeunes et jolies femmes ; comment donc expliquerat-on cela? Il en fut encore de même ce soir-là , quant à la fortune. Camille jouait avec des distractions si étonnantes, qu'il envoyait les trois quarts du temps du trèfle pour du carreau et du pique pour du cœur. Il en résulta naturellement que ses trente écus de cinq francs passèrent en une heure du côté de madame S. Elle lui offrit gracieusement de lui prêter cent cinquante francs s'il voulait prendre sa revanche, mais tout à coup le compte du tailleur revint à la mémoire de Camille qui se leva, salua gravement , et partit. Depuis il n'a jamais remis les pieds chez madame S. , qui en fut d'autant plus étonnée qu'elle avait une amitié sincère pour le jeune écrivain.
N^allez pas vous imaginer qu'il y avait eu la moin-
dre idée de sale spéculation dans la tête de la jeune dame , car madame S. est la femme la meilleure , la plus délicate , et peut-être la plus généreuse qu'il y ait à Paris. Elle est obligeante au point que sa bourse est toujours ouverte au malheureux, toujours au service de ses amis, et jamais la moindre idée d'avarice ne pourra germer dans sa jolie tête. Mais madame S. a cent mille livres de rente, ainsi que je vous l'ai dit, et elle ne peut concevoir qu'une perte de cent cinquante francs puisse avoir une importance quelconque.
Les gens qui ont passé toute leur vie dans l'opulence peuvent comprendre l'extrême misère , parce qu'ils en ont vu trop souvent l'affreuse image au coin des rues ; mais ils ne comprendront jamais la médiocrité qui , sans mendier , est obligé de vivre de privation , et cette raison est la seule qui les rend indiscrets avec beaucoup de gens dont la fortune n'a pas récompensé le mérite.
Par exemple, le cardinal de Rohan, qui a acquis une si triste célébrité dans l'histoire du collier de Marie- Antoinette , disait naïvement qu'il ne pouvait pas comprendre comment un honnête homme pouvait vivre à moins de quatorze cent mille fr. de rente. Il avait cela de revenu, et il s'est ruiné.
Plus les personnes sont haut placées , moins elles apprécient ce qui existe au-dessous d'elle. La sœur d'un de nos rois était peut-être la meilleure princesse qu'il y ait eu en France , et son cœur était pétri de bonté et de charité. Un jour , Paris éprouvait une cruelle disette; le peuple, sans pain, s'assemblait avec rumeur en accusant les ministres de leur coupa-
344 J-^ES EXiGEISCEîS lINDlSCRETiiS.
ble imprévoyance. La cour eut peur d'une émeute qui pouvait devenir dangereuse, et Élisabeth trouva , pour remédier à la circonstance, un moyen qui lui paraissait tout simple : « Eh bien , dit-elle , puisque le peuple n'a pas de pain, il peut bien manger de la brioche ! «
Camille , quelques jours après sa mésaventure chez M. S., se trouve à dîner chez le générale, alors commandant de la première division. A sept heures, quatre charmantes dames prennent la fantaisie d'aller à l'opéra et demandent au général sa voiture et sa loge. (( Je suis bien désolé , leur répond le général , mais j'ai disposé del'une etdeTautre, il y a 2 heures, en faveur de M"^« la comtesse de T. Mais vous avez ici plusieurs chevaliers galants qui se feront un grand bonheur de vous y conduire en remise. Tenez , ajouta-t-il en souriant, voici mon jeune ami Camille qui va solliciter de vous cette faveur, et je me joins à lui pour lui faire obtenir cette précieuse préférence- Une sueur froide coula sur tout le corps du malheureux littérateur, lorsqu'il entendit ces terribles paroles, car les 50 fr. qu'il avait dans sa poche constituaient toute sa fortune pour la quinzaine. Néanmoins il était pris et il fallut s'exécuter de bonne grâce. 11 pava un remise pour aller, cinq places au théâtre en comptant la sienne , et un fiacre à l'heure pour reconduire les aimables dames chacune à leurs portes ; le lendemain il ne lui restait pas un sou.
Et la promenade donc 1 Quand vous avez une dame sous le bras , évitez s'il fait chaud , de passer devant Tortoni afin qu'on ne vous parle pas de glaces ; évitez de passer sur la place de la Bourse, à cause des Bril-
DES EXIGENCES I>D1SCRÈTES. 345
laL-Savarin; évitez les pâtissiers qui font le petit four, les marchandes d'oranges , les bouquetières. Évitez les monuments publics , les bazars , les expositions, les musées, le jardin des plantes, et tous les établissements où Ton est obligé de graisser la patte à un cîceroîie. Évitez les parties de promenade au bois de Boulogne , de Saint-Gloud , de Versailles , d'Enghien, de Montmorency , et généralement tous les lieux où il y a des ânes sellés. Évitez , etc., etc., etc.
Toutes les choses contenues dans ce chapitre constituent , pour le jeune homme qui n'est pas riche , les petites misères de la vie humaine , et, trop souvent , elles finissent par éteindre dans son cœur le goût de la bonne société.
J'ai dit que les Anglaises ont plus de politesse que les Françaises dans de certaines circonstances, et cela tient sans doute à ce qu'elles ont plus de mémoire. Qu'une Française vous ait fait éprouver quelques-unes des petites misères dont je viens de parler , le lendemain c'est une chose finie , oubliée , dont elle ne se souviendra pas plus que du jour de son baptême. L'Anglaise^ quelque riche qu'elle soit, comprend très bien la position de Camille ; elle n'a aucune fantaisie, et, si vous avez pris pour elle un coupon de loge , le lendemain elle s'en souvient. Vous recevez par un domestique, un petit billet de remerciements, tourné avec beaucoup de politesse , dans un langage moitié anglais moitié français , mais qui ne laisse pas de vous plaire beaucoup. Le billet est accompagné d'une papillotte dans laquelle vous trouvez , jusqu'à un centime près , la somme que , la veille , vous avez avancée pour elle.
RÉSUMÉ
1» Si vous perdez votre fortune , retirez-vous du monde avant que le inonde se retire de vous.
9 Si vous n'avez pas de fortune ou un grand talent" qui la compense , ne vous faites jamais présenter
dans le monde.
3. L'homme du monde sans fortune et sans talent, est un parasite , dînât-il tous les jours chez lui.
k L'homme raisonnable, riche ou pauvre, peut trouver le bonheur dans le cercle étroit de sa famille et de quelques amis , tout 'aussi bien que dans le
monde. , „ .„