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Le mérite ignoré est égal, en tout point, à la sottise

Le caractère du parasite a été une source de plaisanteries pour les poètes comiques latins qui ne manquaient guère de porter sur leur théâtre un personnage pareil pour en am.user le public. Alors, un parasite était simplement un écornifieur, qui faisait le métier de complaisant et de flatteur auprès d'un grand ou d'un riche, dont il était le commensal, pour manger à sa table et vivre à ses dépens. Ce rôle méprisable, qui traînait après lui celui de bouffon ou au moins de plaisant, a disparu de nos mœurs depuis bien longtemps, et nous n'avons plus de parasite à la manière de Plante et de Térence ; mais nous en avons une variété qui n'est guère plus honorable, et que l'on désigne sous le nom de pique-assiette ou chercheur de dîners.

Le pont royal n'était pas loin d'être terminé lorsque les ingénieurs qui en avaient fourni les plans se réunirent pour visiter les travaux, et, ensuite, aller dîner ensemble. Comme ils étaient à causer, ils voient arriver un individu rnuni d'une longue toise, qui se met à mesurer le pont en large, en long, dans tous les sens, et qui, avec un crayon, prend soigneusement note de toutes ces mesures. Les ingénieurs

étonnés, s'en approchent et lui demandent s'il est connaisseur.

— Un peu, monsieur.

— Monsieur est peut-être achitecte de la Ville?

— Pour le moment je suis au service du roi.

— Peut-être attaché au château de Versailles?

— Mieux que cela ! mon service peut m'appeler dans toutes les maisons royales.

— Vous demander pourquoi vous mesurez notre pont serait-il indiscret ?

— Pas le moins du monde, messieurs ; c'est pour l'accomplissement d'un certain projet...

— Qu'on ne peut savoir?

— Hé! hé ! je ne sais trop si je dois...

Et, sans en dire davantage, l'individu se remet à prendre des mesures et des notes. Les ingénieurs ne doutent pas que ce ne soit au moins un très habile homme, peut-être même envoyé par le roi... qui sait? Pour s'en assurer ils l'invitent poliment à dîner, et l'individu accepte leur invitation avec la même politesse. Pendant le dîner il mange comme quatre, boit comme un musicien, et évite avecfmesse de s'expliquer sur l'affaire du pont. Enfin, après le café, les ingénieurs le poussent si vivement de questions, qu'il se lève, pose sa serviette sur la table, et dit : ^

— Ma foi, messieurs, je vous avoue qu'en fait d'architecture je suis un pauvre connaisseur, ou plutôt je n'y connais rien du tout. Seulement, permettez-moi de vous féliciter de l'heureuse idée que vous avez eu de construire votre pont en travers du fleuve, car si vous aviez essayé de le bâtir en long, vous n'en seriez jamais venus à bout.

Et là-dessus le mousquetaire du roi salua ces messieurs et partit.

J'ai connu un pique-assiette, monsieur Gustave M., qui, avec un modique héritage de deux mille quatre cents francs en capital, avait trouvé le moyen très ingénieux de vivre confortablement depuis dix ans ans qu'il habitait Paris. Dès qu'une de ses connaissances, dont la solvabilité et la probité lui étaient parfaitement connues, éprouvait un moment de gène, elle !e voyait accourir avec un sac contenant 5^?^ petites économies, disait-il, montant à cent cinquante ou deux cent cinquante francs, et jamais davantage.

— Mon cher ami, j'espère que vous accepterez de l'amitié ce léger service ; je regrette que mes petites économies ne me permettent pas davantage : j'aurais tant de plaisir à vous obliger î

— Cette somme me suffit et la manière aimable dont vous me l'offrez me fait accepter de bon cœur. Je vais vous faire un billet.

— Y pensez-vous, mon ami ! un billet entre nous? c'est une plaisanterie !

— Convenons au moins des intérêts.

— Fi donc ! suis-je un juif, un usurier? Votre amitié, mon ami, votre précieuse amitié, voilà tout ce qu'il me faut.

Le pauvre emprunteur lui serre la main avec émotion ; il en a la larme à l'œil. Vous sentez qu'une pareille action resserre énormément les liens de la sainte amitié ; aussi Gustave, depuis ce moment, vient-il voir son ami régulièrement deux ou trois fois par semaine, et ses occupations de bureau ne lui permettent d'arriver qu'à Theure du déjeûner eu du dîner. En

SUS, vous concevez qu'il ne se donne jamais un repas invité, sans que le cher ami Gustave soit le premier convive.

Gustave a soin d'avoir toujours une douzaine d'amis intimes auxquels il a prêté de l'argent, et chez lesquels il trouve quotidiennement son déjeûner et son dîner. Ce gaillard-là boit plus de vin de Champagne dans un mois qu'un honnête homme n'en consomme dans toute une année, et tout le monde dit que c'est le meilleur ami, l'homme le plus serviable que l'on puisse trouver à Paris.

Voilà l'homme qui a remplacé le parasite de l'antiquité ; et qu'on vienne me dire qu'il n'y a pas progrès dans la civilisation.

RÉSUMÉ

1. Le parasite est toujours un homme sans cœur, qui sacrifie sa dignité à sa paresse.

2. Il aime mieux courir à la quête de son dîner que de travailler pour le gagner.

3. Ce lâche métier le conduit à la bassesse, à l'humiliation et à l'effronterie.

k. L'homme qui s'est laissé déchoir jusque-là, a renoncé à toute considération dans le monde.

5. On n'a point de haine pour lui, mais du mépris, ce qui est pire.

6. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que pour bien faire le métier de pique-assiette, il faut avoir dix fois plus d'intelligence que pour gagner sa vie honorablement.

DE L'EFFRONTËRÎE.

7. Il y a deux sortes de parasites : ceux qui le sont par avarice et ceux qui le sont par pauvreté.

8. Chassez les premiers à coup de balais ; tolérez les seconds.

DE L'EFFROMTERIE.

Souvent , dans le monde, on appelle aplomb ce que je nomme ici effronterie , et Ton dit voilà un homme qui a de l'aplomb, une demoiselle qui a de Taplomb , quand on devrait dire, voilà deux effrontés. Il faut distinguer : le véritable aplomb consiste à n'éprouver aucune gêne , aucun embarras dans la société , parce qu'on sait se tenir constamment dans Tattitude et à la place qui nous est acquise par nos vertus, nos qualités et notre mérite. L'homme d'esprit, quoi qu'on en dise, sent ce qu'il vaut et s'eslime à sa juste valeur ; le sot s'estime plus qu'il ne vaut. Quand l'homme d'esprit se met à sa place, il a de l'aplomb : quand le sot usurpe la place de l'homme d'esprit , il a de l'effronterie. Le premier sait cacher ses défauts avec aplomb, parce qu'il les connaît et qu'il cherche à s'en guérir ; le second montre les siens avec effronterie , parce qu'il les prend pour des qualités.

La conscience de ce qu'on vaut , sans les exagérations de l'orgueil ou de la vanité, et une appréciation vraie de ce que les autres valent, sont les causes uniques de l'aplomb. Une conscience faussée par l'orgueil ou la vanité nous trompe sur notre propre valeur, l'exagération de notre propre mérite nous empêche de voir le mérite des autres et nous donne

DE l'effronterie. 371

une assurance qui n'est rien autre chose que de l*effronterie.

A. est un sot qui a hérité d'une grande fortune. Il a dans le monde un très grand aplomb appuyé sur des sacs d'écus. Effronterie.

B. a été jeté, par une révolution, dans la première place d'une haute administration dont il ne connaît pas le moindre ressort. Sa position lui donne beaucoup d'aplomb dans le monde. Effronterie.

C. est un misérable utopiste qui, parce qu'il a publié , à ses frais, une stupidité politique, se croit en droit de dogmatiser dans le monde avec un aplomb aussi imperturbable que sa sottise. Effronterie.

Madame D. , quoique jouissant d'une réputation plus que suspecte, se présente dans le monde et y étale un aplomb admirable. Effronterie.

Mademoiselle E. lève la tête, regarde les hommes entre les yeux , discute le sentiment , se dit philosophe, tient le haut bout de la conversation, et tout cela avec un charmant aplomb. Effronterie.

Mais je ne finirais plus si je devais vous citer tous les caractères qui confondent l'aplomb avec l'effronterie.

Ce vice, qui annonce toujours un manque de savoir vivre et un défaut d'éducation, est le plus souvent l'enseigne de la bêtise jointe à un vice de cœur. Presque toujours elle effleure la grossièreté si elle n'y est accolée, et elle inspire généralement un sentiment de malaise et de mépris aux personnes bien nées qui en sont témoins. Cependant son audace peut amuser un instant quand elle est marquée au coin de l'originalité.

DE î/EFFROîNTERï^^.

Un cadet de Gascogne , très mal partagé du côté de la fortune , obtint un jour du roi un mandat de trois cents écus payable à vu. Il se rend à l'intendance , pénètre dans le cabinet du ministre sans se faire annoncer, et demande à la seule personne qu'il y trouve :

— Golbert est -il ici ?

— Non, monsieur; que désirez-vous?

— Un rien , une vétille, seulement qu'on me paie un petit mandat de trois cents écus.

— On ne peut pas déranger le ministre en cet instant.

— Gomment , sur un ordre du roi ? Faites-moi le plaisir d'aller dire à Golbert que je l'attends ici.

— Il ne viendra pas, monsieur, car il va se mettre à table ; mais si vous voulez lui parler vous pouvez me suivre.

— Gap de bious ! je le veux bien , et vous allez voir beau jeu.

On arrive dans la salle à manger ; le conducteur du Gascon se met à table ainsi que tous les autres convives, et le Gascon, seul debout, demande effrontément :

— Messieurs, lequel de vous est Golbert.

~ G'est moi, monsieur, lui répondit l'individu qui Tavait amené.

— Sandis! je m'en étais douté.

Le ministre lui dit de s'asseoir et de dîner, ce que le cadet de famille se hâta de faire sans se laisser prier davantage ni montrer le moindre embarras , et il mangea comme quatre. Après le dîner, le minisire

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