LA PRUDE
La prude est la bégueule de bonne foi ; elle est plus bête qu'hypocrite. Elle est constamment armée d'une retenue sotte et trop sauvage, et les propos les moins suspects la blessent et la font rougir. Il en résulte que souvent elle y répond par des brusqueries plus ou moins grossières, et qu'au lieu de se faire passer pour une femme vertueuse on la prend pour une bégueule.
Du reste la pruderie n'est que le résultat d'un man« que d'usage ou d'une mauvaise éducation.
1. La bégueulerîe est un vice ; la pruderie n'est qu'un défaut.
2. Corrigez-vous-en, car on peut aisément se corriger d' un simple défaut ;
3. Mais prenez garde de tomber dans un excès contraire, car des manières trop libres ou trop familières ne conviennent pas à une femme honnête.
Mon cousin Tranquille parle lentement, agit lentement, ne se presse jamais, et arrive toujours trop tard. Mais que lui importe, puisque rien ne l'émeut, rien ne l'étonné, rien ne paraît lui faire ni peine ni plaisir. Le ciel avec ses éclairs et ses foudres menacerait de lui tomber sur la tête qu'il ne ferait pas une enjambée pour l'éviter. Ses mouvements sont réglés comme ceux d'une pendule, et je crois qu'on le casserait plutôt que de le faire retarder ou avancer. Son moral est absolument comme son physique. Il vint un jour me voir à la campagne, et je le félicitais sur sa parfaite quiétude.
— Mon cou-sin, me répondit-il, je - ne - suis - pas . aus-si - im-pas-si-ble - que - vous - cro-yez.
— Bah ! est-ce que vous auriez eu quelques moments d'impatience dans votre vie ?
Alors il me raconta comme quoi étant un jour assis devant le feu de sa cuisine, à la campagne, une servante maladroite lui renversa sur les jambes une marmite d'eau bouillante, ce qui le mit au lit pour trois mois. Puis il ajouta, en traînant ses syllabes.
— J'étais comme un tigre furieux, comme un lion rugissant, et, dans ma colère, je lui dis : Ma-rie, -si-^
tu - re-com-men-ces, - je - prends - mon - fu-sil - et -je - te - tue!
Je trouvai le si tu recommences très caractéristique.
Du reste, des honcimes d'un très grand mérite ont souvent donné des exemples très singuliers de cette insoucieuse quiétude que possède à fond mon cousin Tranquille. Un de nos auteurs célèbres travaillait dans son cabinet, lorsqu'on vint lui dire que le feu était à la maison. — « Vous savez, Joseph, que je ne me mêle jamais des affaires de ménage, ainsi allez dire cela à ma femme. » Et il se remit tranquillement à son travail.
Fonlenelle demeurait au Palais-Royal, où le régent lui avait donné un logement. Tout à coup le bruit se répand dans Paris que le peuple révolté doit, dans la nuit même, se porter au Palais-Royal et y mettre le feu. M. Daube, neveu de Fontenelle, court chez son oncle pour Ten avertir et l'engager à déménager. — (( Mon neveu, lui répondit le savant, vous savez que les affaires d'Etat ne me regardent pas, et que je ne me mêle pas de politique. « Et Fonlenelle alla paisiblement se coucher.
RÉSUMÉ
1. Dans le monde, il faut éviter cette turbulence importune que l'on ne pardonne qu'aux écoliers fraîchement sortis du collège ; mais il ne faut pas non plus être d'une tranquillité qui puisse être prise pour de l'indifférence sur les événements heureux ou malheureux qui arrivent à vos amis. Ce stoïcisme serait pris pour de l'égoïsme, tant il lui ressemble.
LA l^EMME ACARIATRE.
LA FEMME ACARIATRE.
Malheur à l'homme condamné à passer sa vie avec une femme acariâtre; pour ma part, je crois que j'aimerais mieux me sauver en enfer , comme fit , selon Lafontaine , le mari de madame Honesta.
La femme acariâtre est méchante, colère, grondeuse ; un rien irrite son mauvais caractère et la fait entrer dans des accès de mauvaise humeur qui n'ont plus de fin. Elle est toujours maussade et rechignée, et c'est surtout quand son mari reçoit ses amis qu'elle fait étalage de sa grossièreté et de ses mauvaises qualités; elle serait désolée si, à force de mahonnêtete et de maussaderie, elle ne parvenait pas à les chasser de la maison pour ne plus y revenir. Elle possède au plus haut degré le talent de la contrariété. Si on rit, elle prend la physionomie la plus triste et la plus sévère ; si on se fâche, elle se met à chanter ; si on dit blanc elle soutient noir avec une obstination invincible ; quand on parie des gens , elle dit du mal de ceux dont on dit du bien, et elle vante ceux que l'on blâme. Quoi que l'on fasse , quoi que l'on dise, il faut qu'elle contredise. Le mot quelle a constamment dans la bouche, c'est : « au contraire » ou bien, « cela n'est pas vrai. » Ce n'est ni pour rétablir la vérité, m même par esprit de contradiction qu'elle se met constamment en opposition avec tout le monde : c'est purement par esprit de méchanceté , et dans le but
de faire de la peine aux gens.
Ce qu'il y a de plus singulier , c'est qu'elle choisit
pour premières victimes de ces grossièretés, posili-
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vement les gens pour lesquels elle devrait avoir le plus d'affection: son mari, son père, sa mère, ses enfants. On dirait qu'elle n'a pas de cœur-, s'il ne se révélait par sa malice. Les fouines , les renards , les loups et les autres bêtes féroces, ont l'instinct de ne jamais faire de mal dans les lieux qu'ils habitent, afin d'y pouvoir vivre en sûreté et en repos; la femme acariâtre est plus stupide que ces animaux, c'est chez elle qu'elle cherche ses victimes.
Si on lui résiste, elle tombe dans un accès de fureur, et va chercher dans le vocabulaire de la Halle les invectives les plus ignobles. Si elle se croyait la plus forte , elle se porterait aux dernières extrémités, mais la crainte des représailles la retient sur les dernières limites. Si vous résistez encore , elle emploie le moyen décisif, elle prend une attaque de nerfs. Cette attaque est d'abord simulée, plus ou moins bien grimacée, et nullement dangereuse. Mais si ce moyen lui réussit auprès d'un homme crédule et faible , elle l'emploie plusieurs fois, et l'attaque, de simulée qu'elle était, devient de plus en plus réelle, à mesure que les nerfs s'habituent à une contraction anormale ; puis vient l'épilepsie qui s'accompagne d'une complète imbécilHté. Il n'y a pas de médecin un peu instruit qui ne vous affirme la vérité de ce que je viens de vous dire.
Le vice de la femme acariâtre est une véritable maladie de l'esprit dont on peut assez aisément se guérir soi-même si on l'attaque dès le principe ; mais si on la néglige , elle augmente avec rapidité, et elle finit par devenir incurable. Que faut-il pour la guérir? Une fermeté froide du mari , qui aille même jusqu'à
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la cruauté s'il est indispensable. On conçoit que je n'entends parler ici que d'une cruauté morale, qui n'a rien de commun avec la brutalité. Si ce dernier moyen ne réussit pas, séparez-vous de ce monstre et emmenez vos enfants avec vous , car il vaut mieux les priver d'une mère que de les laisser se démoraliser et s'abrutir.
Un brave gentilhomme campagnard , veuf et fort riche, avait une fille unique qu'il aimait à l'idolâtrie, et qu'il mit à la tête de sa maison en la retirant du couvent. Malheureusement la jeune personne n'avait ni cœur ni esprit. N'ayant personne pour la diriger , elle fut d'abord impérieuse avec les domestiques, puis, ne trouvant aucune résistance^ elle devint d'une extrême exigence, puis méchante, et ensuite acariâtre. Peu à peu elle s'accoutuma à rendre son père victime de son mauvais caractère , et le faible vieillard fut malheureux au point de chercher un moyen de se débarrasser de ce joug devenant de jour en jour plus insupportable. Il n'en trouva pas d'autre que de la marier ; mais comme son vice était connu, aucun homme convenable n'osa se présenter , malgré la fortune de la demoiselle.
Enfin , un cadet de Gascogne, officier de cavalerie, ne se laissa pas effrayer par tout ce qu'on racontait des méchancetés de la jeune personne et il alla bravement faire sa demande. Le père , enchanté de cette unique occasion de se débarrasser de sa fille, la lui accorda sans balancer. L'officier fit le chien couchant auprès d'elle, et contrefit si bien le bonhomme, qu'au bout de quinze jours elle consentit au mariage, qai se fit peu de temps après.
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Le lendemain la jeune mariée eut Tidée de prévenir à l'avance son mari sur la manière dont elle comptait se conduire dans son ménage.
— Mon bon ami, lui dit-elle , je dois vous prévenir que je suis un peu colère.
— Moi je garde toujours mon sang-froid.
— Je veux qu'on m'obéisse.
— J'obéis toujours à ce qui est juste et raisonnable.
— J'ai quelquefois des caprices.
— Quelle est la femme qui n'en a pas ?
— Je veux être la maîtresse chez moi.
— C'est trop juste; une femme doit seule diriger son ménage.
— En ce cas mon ami, je vois que nous ferons d'excellents époux.
— Je n'en doute pas le moins du monde. Ma bonne amie, puisque vous avez été franche avec moi, il faut que je le sois avec vous , car , ainsi que le dit un proverbe de mon pays , il n'y a pas de meilleure maison que celle où le mari et la femme s'entendent parfaitement. Donc entendons-nous bien.
— Voyons, je vous écoute.
~- Vous êtes colère, moi je ne le suis pas; mais tout obstacle que je trouve sur la route de mes volontés, si je ne puis le surmonter je le brise, sans colère, avec le plus grand sang-froid. Je n'exige l'obéissance que dans ce qui est juste et raisonnable, mais je brûle la cervelle à ceux qui refusent de m'obéir.
— Gomment, Monsieur! mais c'est affreux ce que vous dites.
— Que voulez- vous y faire? hors cela, je suis un mouton. Je sais bien que c'est un défaut, mais je n'ai
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pas pu m'en corriger plus que vous n'avez pu le faire pour vos colères, votre despotisme et vos caprices. Ensuite, j'avertis mon monde, et ce n'est qu'au troisième avertissement que j'agis. Et d'une, et de deux, et de trois, et crac, je lâche la détente de mon pistolet.
La chose parut si extraordinaire à la jeune femme, qu'elle en rit beaucoup avec son mari. Cependant, elle resta un peu soucieuse.
On déjeûne, puis le gascon ordonne au domestique de la maison de seller son cheval pour aller rendre une visite à un de ses amis qui restait à une lieue de là, et il ordonne à sa femme de monter en croupe derrière lui. Quoiqu'elle eût bien envie de l'accompagner, un ordre positif la révoltait un peu, et elle hésitait : « Et d'une » lui dit son mari en riant. Elle se décida néanmoins et ils partirent.
Il avait un magnifique chien lévrier auquel il paraissait beaucoup tenir. Le chien, en sortant du château, aperçut des canards et se mit à courir après. Son maître le rappela, et lui dit : « Médor, et d'une. » Le mari et la femme étaient montés sur un superbe cheval d'une grande valeur, mais comme le chemin était très mauvais, il vint à butter ; ce Et d'une » dit le mari.
En passant devant une ferme, le chien poursuivit une poule : « Et de deux. » Le cheval fit un écart : « Et de deux. » Tout cela était dit sans colère, en jouant, et amusait beaucoup la jeune femme. « Vous voyez, ma bonne amie, que je ne me mets jamais en colère, et que je suis tout- à-fait bon homme, comme je vous le disais ce matin.
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On fit encore un quart de lieue. Médor donne une chasse à un troupeau d'oies que gardait un enfant. Son maître descend tranquillement de cheval, prend un de ses pistolets dans ses fontes, rappelle son chien et lui perce le cœur d'une balle. Avec le pied, il pousse le cadavre sanglant dans un fossé, et remonte à cheval avec la même tranquillité qu'il avait mise à en descendre. Mais sa femme ne riait plus.— Je croyais, Monsieur, que vous aimiez beaucoup votre chien. — Certainement, ma bonne amie, je l'ai beaucoup aimé tant qu'il a été obéissant : aussi l'ai-je averti deux fois. Il s'est gâté dans le château, sans doute à cause de la faiblesse qu'avaient pour lui votre père et vos domestiques.
Un moment après, le cheval fit un faux pas et failUt tomber : « Et de trois, » dit-il II descendit de cheval et fit descendre sa femme, puis il conduisit l'animal sur le bord de la route et lui fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Ensuite, il lui enleva la selle, la bride et le porte-manteau et vint rejoindre sa femme en lui disant : — Ma bonne amie, comme entre mari et femme il faut s'entraider dans la vie, je vais me charger du porte-manteau et de la bride qui sont les objets les plus lourds, et vous vous chargerez de la selle.
— Une femme comme moi porter une selle, y pensez-vous, monsieur?
— « Et de deux, » dit-il froidement ; et il mit la selle sur le dos de sa femme qui ne souffla plus mot.
Une heure après, ils arrivèrent en ce triste équipage dans un village où ils prirent une chaise de poste qui les conduisit non pas chez un ami voisin, mais à
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cinquante lieues de là, dans le vieux castel de Tofficier.
Deux ans après, le Gascon ramena sa femme voir son père qui pleura de tendresse en l'embrassant, car il la retrouvait aussi douce, aussi bonne et aussi respectueuse qu'elle avait été autrefois méchante et acariâtre. Elle adorait son mari, parce qu'elle savait combien il avait du lui en coûter, à lui si bon et si aimant, pour avoir eu le courage de faire ce qui était nécessaire à sa guérison morale. Depuis, on n'a jamais vu un meilleur ménage.
1. Si vous vous sentez une tendance à la mauvaise humeur, à la contradiction et à l'obstination, faites tous vos efforts pour vous en corriger, ou vous vous ferez détester partout.
2. La femme aimable a toujours le sourire sur les lèvres, parce que la sérénité des traits et le sourire sont les reflets d'un bon cœur.
3. Une figure maussade et rechignée est toujours laide, même chez la plus jolie femme.