DE L'ENVIE
Cette passion est la plus funeste et la plus odieuse qui puisse se glisser dans le cœur humain, où, dès qu'elle s'en est emparée, elle détruit jusqu'au germe de toutes les Vertus. Si vous avez l'affreux malheur d'être envieux, fuyez la société, n'essayez pas d'aller dans le monde, car, de quelque masque dont vous vous couvriez pour cacher ce funeste vice, vous serez bientôt découvert, et vous serez repoussé de toute la société.
L'envie est la dépravation de l'amour de soi-même; c'est la folie de l'orgueil ou de la vanité, et presque le premier degré de la démence. Elle traîne à sa suite la haine, la calomnie, Thypocrisie, et la mort de toutes les vertus. Malheureusement c'est une maladie très souvent incurable, parce que, ainsi que dans la folie complète, l'envieux ne connaît pas son mal et s'y complaît quoiqu'il en soit dévoré, car c'est un mal qui tue.
Dans ma jeunesse, le hasard me fit faire connaissance avec un jeune homme qui, sous le rapport physique avait tout ce qu'il faut pour plaire et faire son chemin dans le monde, d'autant plus qu'il ne manquait pas d'esprit et qu'il avait reçu une bonne éducation de collège. Mais il n'était pas aussi bien partagé de la fortune, ce qui le forçait de vivre dans une aisance assez médiocre. Ma société lui plut, je ne sais pourquoi ; il me rendit plusieurs visites, et nous devînmes amis, je sais encore moins pourquoi!
Charles^ tel était son nom, portait dans le cœur
DE l'envie.
une tristesse qui le minait, mais dont je ne pouvais deviner la cause. Dans sa morosité il restait isolé, renfermé chez lui des semaines et des mois entiers sans sortir ; il fuyait le monde, et ne voyait absolument que moi, et rarement. Son mal empirait à vue d*œil ; une pâleur effrayante , une toux sèche et fréquente, et quelques autres symptômes commençant annonçaient clairement qu'un chagrin intense détruisait lentement sa vigoureuse organisation. Plus il devenait souffrant, plus je l'accablais de prévenances, de soins et d'amitié. Je fus même assez heureux pour lui rendre quelques services importants, dont il ne me témoigna pas la moindre reconnaissance, ce que je mis sur le compte de sa maladie.
Par un de ces beaux jours d'automne, oii un soleil radieux invite les Parisiens à faire une dernière promenade de l'année, j'allai trouver Charles pour l'engager à venir se promener avec moi, ce que je n'obtins pas sans peine. En entrant chez lui, je le trouvai furieux.
— Qu'avez-vous, lui dis-je ?
— Tenez, lisez ce journal ! Voilà cet imbécille de Z., membre de l'Académie ! N'est-ce pas une honte pour la France et pour les Quarante, qui, du reste, ne valent pas mieux que lui ?
— II me semble pourtant que vous avez trouvé fort bien son livre, que vous avez lu avec le plus grand intérêt, m'avez-vous dit.
— Si je vous ai dit ça, je me trompais ; son ouvrage est une ineptie d'un bout à l'autre.
— Et si l'Académie n'avait pas d'autres candidats?
— Elle aurait dû chercher. Eh I parbleu, il manque
DE l'envie.
bien de gens d'un mérite modeste qui valent mieux que cet intrigant ! quand il n'y aurait que moi ?
— Vous n'avez rien publié, que je sache.
— Ne croyez-vous pas que j'allais me traîner sur la route fangeuse des A. B. G. et autres écrivains stupides qui font aujourd'hui l'engouement de la France ? et à moins de ça, point d'éditeur ; j'en ai fait l'essai!
Je coupai court à la conversation, parce que je craignis de faire retomber le pauvre Charles dans un accès de démence que je lui avais vu chaque fois que nous causions de gens plus riches et plus haut placés que nous.
— Mon ami, lui dis-je, votre pâleur m'inquiète depuis quelques jours; vous devriez soigner votre santé.
— Je voudrais être déjà mort, car c'est le seul moyen de se sauver de cette grande mystification qu'on appelle le monde.
— Vous devriez vous distraire, sortir plus souvent, voir la société.
— La société ! elle m'a repoussé de son sein.
— C'est impossible !
— Elle m'a chassé parce que je lui ai montré en public tout le mépris que j'avais pour elle ; elle m'a proscrit parce que je lui ai dit que sa politesse n'était que de l'hypocrisie, son bon ton une niaiserie, et ses belles manières de ridicules grimaces ; elle m'a honni, parce que je sentais trop ma dignité individuelle pour me courber servilement sous le joug insolent de l'étiquette.
~ L'étiquette, cependant, est nécessaire pour maintenir les inférieurs dans le respect qu'ils doivent à leurs supérieurs.
DE l'envie.
— Je ne reconnais point de supérieurs, et je n'irai jamais, par de lâches courbettes, sanctionner l'injustice du sort qui a fait duc, ou prince, un homme qui ne me vaut pas, pour me reléguer, moi, dans la vile classe des bourgeois.
Comme je vis que Charles commençait à s'exaspérer, je le fis entrer dans une église où je voyais beaucoup de monde. Le prêtre célébrait un mariage, et la jeune mariée était remarquable par sa beauté et son air décent.
— Allons-nous-en, me dit Charles, car ce spectacle me fait mal ! J'ai le cœur percé quand je pense qu'une aussi charmante personne est devenue la proie d'un pareil malotru.
— Il me semble cependant que le marié n'est pas mal.
— C'est un monstre et je gagerais que c'est un imbécille.
Nous sortîmes et nous rencontrâmes à la porte de l'église deux jeunes gens aussi richement qu'élégamment mis, probablement des invités à la noce. Charles ne les eut pas plutôt vus, qu'il détourna les yeux pour les reporter sur nos redingotes qui étaient très simples, mais propres. Par un hasard que je trouvai assez singulier, il fit un faux pas et, sans doute pour s'empêcher de tomber, il frappa fortement du talon de sa botte au beau milieu du ruisseau, et les deux beaux fashionables furent éclaboussés des pieds à la tête. Je voulais retourner pour leur faire des excuses...
— Bah ! bah ! fit-il en m'arrêtant, n'allez-vous pas vous humilier devant deux faquins de calicots qui vont à la noce d'un courtaud de boutique?
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— Vous vous trompez, car voici la voiture d'où ils sont descendus, et elle porte des armoiries.
— Ils n'en valent probablement pas mieux, et je m'estime plus qu'eux quoique je marche à pied et n'aie pas d'armoiries.
En continuant notre chemin, nous passâmes devant la maison d'un banquier célèbre par sa probilé et son immense fortune.
— Voilà qui prouve bien, me dit Charles en me désignant la maison, que la fortune est aveugle. Je voudrais bien savoir si ce butor, qui ne sait faire que des soustractions et des multiplications, a entièrement usé la paire de sabots et le bonnet de laine avec lesquels il est arrivé à Paris ? Ha î mon cher, ajouta-t-il en soupirant, combien je ferais d'heureux si j'avais deux cent mille francs de rente !
Un peu plus loin, nous fûmes éclaboussés à notre tour par un magnifique coupé à baguettes dorées, attelé de quatre superbes chevaux dont les harnais brillaient d'or et d'argent. Charles pâht, se plaça debout devant moi, et me dit avec une ironie pleine d'amertume :
— Eh bien, vantez donc encore votre civilisation ! Parlez-moi encore de la justice du ciel quand un insolent voleur pourra impunément écraser dans la rue deux honnêtes gens à pied !
— Vous connaissez donc le personnage qui est dans ce coupé?
— Si je le connais! certainement que je le connais! et qui donc ne le connaîtrait pas?
— Vous savez son nom, sa demeure?
~ Ni l'un ni l'autre; mais c'est un riche, donc