‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 134 sur 161 · Personne ne peut croire à la discrétion d'un curieux · texte numérisé non relu

Personne ne peut croire à la discrétion d'un curieux

li. Le curieux se ravale lui-même au rang d'une portière bavarde et rapporteuse.

5. Avec le système des interprétations, le curieux parvient toujours à savoir au-delà de la vérité.

6. C'est de la curiosité que naissent la médisance et la calomnie.

7. Un homme qui ne sait pas résister à sa curiosité, ne saura vaincre aucune de ses passions vicieuses.

8. Une indiscrétion peut faire autant de mal qu'un coup d'épée.

(Je m'arrête parce que j'aperçois dans la glace en face de moi, Anatole qui lit, par-dessus mon épaule, ce que j'écris. Tant pis pour ceux qui écoutent aux portes !)

DU POINT D'HONNEUil ET DU DUEL.

Il serait, ma foi, bien malin celui qui vous dirait ce que c'est que le point d'honneur!... d'autant plus que j'ai remarqué que, le plus ordinairement, dans le monde, ce sont les gens qui ont le moins d'honneur qui sont les plus chatouilleux sur le point d'honneur; ■ et, dans le fait, moins on est riche, plus on tient à ; conserver ce que l'on a. Le point d'honneur porte à : conserver intact, entier, son honneur. Mais mainte- \ nant, qu'est-ce que l'honneur lui-même ? c'est une

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chose qui varie en raison des sexes, des personnes et des temps.

Le point d'honneur, chez un général, c'est de ne pas se laisser battre par Fennemi ; pour un soldat c'est de se faire tuer sur le champ de bataille plutôt que de fuir; pour un marchand, c'est de ne pas faire banqueroute ; pour un avocat, de gagner une mauvaise cause; pour une honnête femme, de conserver intacte sa réputation; pour une coquette, d'avoir beaucoup d'amants ; pour un spadassin, de tuer son homme par principe, etc.

Il y avait jadis, sous Louis XIII et la minorité de Louis XIV, des raffinés d'honneur, sorte de spadassins du grand ton, qui mettaient le point d'honneur à ne jamais manquer une occasion, quelque minime qu'elle fût, de tirer répée. ij

Cyrano de Bergerac, l'auteur spirituel d'un voyage dans la lune, et du pédant joué, comédie obscène qui n'en a pas moins fourni de très bonnes scènes à Molière, Cyrano, dis-je, était un de ces raffinés. Il se i battait en toute occasion, et il eut jusqu'à trois duels dans un seul jour : le premier parce qu'il avait salué quelqu'un qui ne lai avait pas rendu son salut ; le second parce qu'on l'avait regardé dans la rue ; le troisième parce qu'on ne l'avait pas regardé.

Aujourd'hui il n'y a plus de raffinés d'honneur, parce que les spadassins sont généralement de la canaille que l'on méprise; mais parunstupide préjugé, reste de la barbarie du moyen-âge, deux honnêtes gens vont encore se couper la gorge au bois de Boulogne sous un prétexte souvent assez léger.

On a écrit des volumes sur le duel, tous les au-

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teurs sont d'accord pour le regarder comme une plaie sociale, tout-à-fait en dehors de la civilisation et de la raison : de la civilisation, parce que nous avons des lois pour repousser ou venger les injures ; de la raison, parce que le duel descend directement des anciennes épreuves que l'on appelait, dans le temps de la plus haute barbarie, le jugement de Dieu, Il est né de l'ignorance, de la superstition et de la féodalité; et cependant vous vous vantez de vivre dans un siècle de lumières ! vous avez abattu la superstition et la féodalité, et vous avez conservé le duel ! le duel qui est un assassinat avec préméditation, le duel qui donne toujours raison au plus fort et au plus adroit ; le duel où l'on vous permet d'employer une botte secrète pour assassiner plus sûrement votre homme ! le duel où un mari a Fimbécillité d'aller se faire tuer par vous, pour vous laisser le champ libre quand vous l'avez déshonoré ! ! ! Les Grecs et les Romains, dans les beaux temps de leur civilisation, connaissaient l'honneur, je pense : eh bien ! pour eux le duel était chose inconnue.

Tout cela a été dit, me répondrez-vous, mais nous ne connaissons pas de remède à ce fléau de la société. Il y en a un cependant, et un remède facile, immanquable, et le voici : — Tout homme tué en duel a une famille : un père et une mère qui comptaient sur lui pour les aliments de leurs vieux jours ; ou bien une femme et des enfants qu'il nourrissait par son industrie, ou... etc., etc. Condamnez l'assassin à remplacer, sous le rapport matériel, celui qu'il a tué. S'il est riche, qu'il fasse à la famille des pensions équivalentes à ce que l'assassiné faisait pour elle ; s'il est

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pauvre, mettez-le dans une maison de correction où il sera forcé de travailler au bénéfice de cette famille. Voilà la base sur laquelle vous devez asseoir une bonne loi, dans laquelle vous déclarerez les témoins, c'est-à-dire les complices, passibles des mêmes peines. Si ces moyens vous paraissent mauvais ou inapplicables, M. H. Raisson vous en indique un autre peut-être meilleur : « Les hommes qui s'appellent en duel manquent à la première loi de la société dont ils font partie ; ils montrent qu'ils la méprisent, qu'ils Tabdiquent. La société, par un juste retour, doit les mettre à son ban, elle ne doit plus les reconnaître comme lui appartenant. C'est le cas de dire à ces hommes : Vous vous faites une loi à vous, vous avez votre justice propre ; eh bien ! vivez en dehors de la société dont vous dédaignez la protection, elle vous retire les droits civils et politiques, car ils ne sont et ne doivent être que pour ceux qui se soumettent aux lois qu'elle s'est données. »

Le duel est-il une preuve de courage ? Je soutiens positivement que non. Je ne vous dirai pas emphatiquement, comme les philosophes, qu'il y a bien plus de courage à pardonner une injure qu'à s'en venger, il y a trop peu de gens qui aient assez de grandeur d'àme pour goûter ce précepte ; il y a d'ailleurs un moyen de preuve plus facile. Demandez à un vieux militaire ce que deviennent tous les spadassins d'armée pendant un jour de bataille ? Au milieu des balles et de la mitraille, ils deviennent les plus lâches de tous les soldats. Ce que vous prenez pour du courage dans un duelliste n'est rien autre chose qu'une fièvre de vanité qui le soutient assez pour conserver les ap-

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parences d'une insouciante bravoure ; mais si vous pouviez lire ce qui se passe au fond de son cœur, vous en décompteriez terriblement. Le beau du métier de spadassin, le sublime du genre, est de se battre d'abord, et de s'e>xpliqiier après.

Un auteur célèbre venait de publier un ouvrage qui fit beaucoup de bruit dans le public. Les uns le vantaient avec enthousiasme , avec exagération ; les autres le décriaient avec plus d'exagération encore, et bientôt il y eut à ce sujet deux camps bien tranchés dans presque tous les salons. Deux jeunes gens se rencontrent chez M. C. L'un était un des admirateurs fougueux du livre, l'autre un de ses détracteurs les plus acharnés. Ils commencent à discuter ; puis la discussion s'anime, s'envenime, se change en personnalités offensantes, et dégénère' en une véritable querelle. On se donne rendez-vous au bois de Boulogncv et le lendemain l'admirateur de l'ouvrage tombe frappé d'un coup d'épée.

Son adversaire, qui le croit blessé mortellement, passe subitement de la colère au repentir ; il se désespère et s'approche de lui avec des larmes dans les yeux : « Hélas ! Monsieur, lui dit-il, je ne me pardonnerai jamais le malheur qui vous arrive! Je suis d'autant plus coupable, que je n'ai jamais lu le livre maudit qui a causé notre querelle ! — Monsieur, répond le blessé, je suis tout aussi coupable que vous de vous avoir provoqué, car, je vous l'avoue, je ne l'ai pas lu non plus ! »

J'ai dit que les témoins d'un duel sont complices ; ils sont quelquefois provocateurs. Ça donne de l'inip{ riance dans un estaminet!

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Un de mes vieux camarades d'étude, M. Cham**, âgé de 50 ans, se fourvoie un jour dans une société peu choisie. Il veut faire le ci-devant jeune homme avec les dames (mon pauvre ami avait quelquefois des lubies), mais mal lui en prit. Les jeunes gens s'en amusent, le mystifient, et finissent par le provoquer en duel. M. Jules, le plus acharné des mystificateurs, pousse son ami Edouard à faire la provocation en son nom, et le lieu du combat est fixé rue Notre-Damedes-Petits-Champs, derrière le Luxembourg.

Le lendemain matin mon ami Cham vient me voir et me raconte la chose. — « Comment, lui dis-je en bondissant sur mon fauteuil, à ton âge tu prétends te battre, et avec un bambin de vingt ans ? — Hélas! non, me dit-il, je n'y prétends pas le moins du monde, et c'est à cause de cela que je viens te trouver pour être mon témoin. » Je compris très bien ces derniers mots et nous partîmes.

Nos adversaires étaient déjà sur le champ de bataille , avec fiacre , épées et pistolets. Comme M. Edouard avait amené deux témoins, j'envoyai chercher un avocat de mes amis. Il ne s'agissait plus que de faire entendre raison à messieurs les combattants, et à leur faire comprendre la niaiserie d'une telle incartade. Ils en convinrent, mais M. Jules, témoin d'Edouard, prétendit qu'il n'était pas venu sur le terrain pour un accommodement, que Yhonneiir voulait qu'il y eût combat, etc., etc. Nous ne pûmes jamais le faire revenir à une idée moins féroce, et il menaça même son ami Edouard de se battre pour lui s'il ne se sentait pas le courage de se battre lui-même.

Décidément on allait en venir aux mains, si je n'a-

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vais pas deviné M. Jules. Sans discuter davantage, je fus chercher les armes dans le fiacre, et je les présentai. MM. Edouard et Cham choisirent les épées, je présente les pistolets qui me restent à M. Jules.

— Pourquoi faire ? me dit-il .

— Vous n'ignorez pas, Monsieur, que je suis, non pas le témoin, mais le second de M. Gham"^*.

— Qu'est-ce que cela fait?

— Ce que cela fait. Monsieur? Mais vous dites cela pour plaisanter, vous si expert sur les lois du duel et du point d'honneur ?

— Monsieur, je ne vous comprends pas.

— Gela veut dire que pendant que ces messieurs tireront l'épée, j'aurai l'honneur de vous loger mie balle dans la tête ou vous en logerez une dans la mienne.

— Mais, Monsieur, l'usage des seconds est passé de mode.

— Pas dans mon pays^ et comme nous sommes les provoqués, nous avons le choix de suivre la mode de notre pays ou du vôtre.

— Expliquons-nous, je ne savais pas,..

— Je suis galant homme, et pour vous satisfaire je . vais me mettre à la mode parisienne ; il ne s'agit pour

cela que de vous donner de mon gant sur lafigure, vous insulter, et alors vous ne serez plus second ni témoin.

— Un moment, Monsieur, il faut que je cause avec Edouard de ce nouvel incident.

M. Jules appela son ami et Gham**. Il leur prouva jusqu'à l'évidence que Vhonneur était satisfait, et que ; nous devions aller déjeuner avec eux, ce que l'avoi cat, Gham et moi, ne fîmes pas. l Dans les trois quarts des duels, les témoins ne sont

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