DE L ENVIS
c'est un voleur qui s'engraisse de la sueur du peuple.
Je vis que Charles allait tomber dans un de ses accès, et je le conduisis chez moi où je me proposais de passer le reste du jour avec lui pour le distraire de ses m.aux. Ma portière me remit, en passant, un paquet du ministère à mon adresse. Aussitôt que nous fumes installés dans ma chambre, j'ouvris la missive et, jugez de mon bonheur! le gouvernement m'accordait une pension comme récompense de mes travaux. Dans le premier élan de ma joie, je présentai à Charles la lettre du ministre et mon brevet, dans l'intention de lui faire partager le plaisir que j'éprouvais*
A mesure qu'il Usait, ses traits se contractaient, ses yeux flamboyaient, et sa figure devenait verdâtre. Quand il eut fini, il jeta mes papiers sur la table, et se levant avec une colère concentrée :
— Ha! ha ! Monsieur, vous vous dites mon ami et vous intriguez secrètement, à la sourdine! Ces mystères sont une trahison, Monsieur! Oui, vous êtes un traître Qui vous a dit qu'en demandant cette pension, vous ne marchiez pas sur mes brisées? Qui
vous a persuadé que je ne la méritais pas mieux que vous ?
— Vous m'avez dit cent fois que vous n'aviez aucun titre pour en solliciter une.
— Et si c'est uniquement par modestie que je vous ai dit cela? Vous voilà riche maintenant, vous voilà dans une position supérieure à la mienne. Allez, vous ne valez pas mieux que les autres, et je quitte votre maison pour ne jamais y rentrer.
Puis il sortit et je ne l'ai jamais revu. Cette dernière
LE CURIEUX
scène acheva de me dessiller les yeux. Pendant longtemps, j'avais pris Charles pour un hypocondriaque^
je m'étais trompé c'était un envieux. Trois mois
après, j'appris qu'il s'était brûlé la cervelle.
1. L'envie est comme un serpent venimeux qui se mord lui-même quand il ne peut mordre les autres.
2. C'est la plus odieuse et la plus funeste de toutes les passions.
3. C'est la dépravation de l'amour de soi-même. C'est la folie de l'orgueil et de la vanité.
L'envie traîne après elle la haine, l'injustice, la calomnie, l'hypocrisie, et toutes les mauvaises passions. C'est le tombeau de toutes les vertus.
5. Dès que l'envieux est démasqué, la laideur de son âme le fait repousser avec horreur par tout le monde.
6. Lorsque vous sentez lenvie se glisser dans votre cœur pour la première fois, vous parviendrez à l'en extirper assez aisément en vous raisonnant vousmême. Mais si vous ne luttez pas contre elle, le mal devient rapidement incurable.
7. Parmi les envieux, il n'y a que les imbécilles qui ne connaissent pas leur mal et qui s'y complaisent.
LE CURIEUX
Il y a des gens curieux d'apprendre pour acquérir des connaissances qui enrichissent leur esprit. 11 y a des gens curieux d'apprendre, pour acquérir la con-
LE CURIEUX
naissance des affaires des autres. C. Nodier était au nombre des premiers ; Anatole est remarquable parmi les seconds. Les curieux en tous genres sont exposés souvent à trouver ce qu'ils ne cherchent pas.
Charles Nodier aimait beaucoup à s'arrêter devant toutes les barraques de marionnettes qu'il rencontrait aux Champs-Elysées, et là, il restait des demi-heures à voir polichinelle assommer le gendarme, battre sa femme, et tirer le diable par la queue. Mais ce qui piquait le plus sa curiosité, c'était de savoir pourquoi tous les polichinelles ont un timbre de voix si extraordinaire et si semblable. Un jour il n'y tint plus ; il se glisse furtivement dans la barraque de Guignole, et lui demande avec beaucoup de politesse l'explication de ce mystère.
Le saltimbanque lui dit que pour se donner cette voix qui le surprenait, il ne s'agissait que de se mettre dans la bouche un petit instrument de fer blanc, nom^ mé une pratique, et de remuer la langue et les lèvres d'une certaine manière. Nodier ne se tint pas pour satisfait. Alors Guignole lui tire d'une boîte une pratique et la présente à Nodier, qui se la met dans la bouche et se prend à baragouiner presque aussi bien que polichinelle ; mais comme il faisait des aspirations beaucoup trop fortes :
'— Prenez garde, lui dit le saltimbanque, vous pourriez avaler la pratique; ça arrive souvent. Tenez, encore avant-hier soir, moi qui suis bien exercé, j'ai avalé celle que vous avez dans votre bouche,... elle est très glissante...
Inutile de vous peindre la grimace que fit Nodier en crachant la pratique.
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Anatole, dans un salon, prend peu de part à la conversation; retiré dans l'embrasure d'une croisée, ou caché sous un rideau, il écoute les conversations particulières, il épie les gestes, les regards; saisit au passage le mot le plus indifférent, et il interprète le tout ; comme il a de l'esprit, ses interprétations tombent ordinairement assez juste. S'il vient vous voir, il ne montera jamais votre escalier avant d'avoir questionné le portier ; ij s'arrêtera dans votre antichambre pour interroger votre domestique, et en entrant dans votre appartement son œil de fouine aura tout vu, jusqu'au dérangement du plus petit meuble, avant d'être arrivé jusqu'à vous pour vous serrer la main. Si vous avez des papiers étalés sur votre bureau, il les lira; il regardera les adresses des lettres cachetées qu'il trouvera sur votre cheminée, et si vous ne le voyez pas, il lés présentera au grand jour de la fenêtre pour tâcher d'en lire la signature à travers le papier. Oh ! s'il osait les décacheter ! Si vous êtes renfermé dans voire cabinet avec quelqu'un pour affaires particuhères, il regardera et écoutera
par le trou de la serrure positivement il entre
chez moi comme j'écris ces dernières lignes Je
termine néanmoins cet article après lui en avoir demandé la permission.
RÉSUMÉ
1. Ceux qui écoutent aux portes apprennent souvent ce qu'ils ne voudraient pas savoir.