‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 17 sur 161 · L'amitié de salon est de nos jours fort tolérante · texte numérisé non relu

L'amitié de salon est de nos jours fort tolérante

elle se permet rartifice, la dissimulation, les petites ruses, les grandes rivalités, un peu de perfidie, et rien ne la ravive plus qu'un coup d'épée donné ou reçu au bois de Boulogne. Edmond et Henri sont cités à Paris pour Fintimité de leur amitié, et quatre fois ils ont été sur le terrain pour se couper la gorge.

9. Ne tutoyez jamais vos amis. Le tutoiement engendre la familiarité, la familiarité amène les querelles, les querelles enfantent la haine.

10. L'amitié est impossible entre un grand et un petit, fort difficile entre un jeune homme et une jeune femme. Entre deux jolies femmes, c'est une fiction poétique.

11. « Trà gli amici mi-guardi, Iddio ; che dè nemici me guardere ben'io », dit un poète italien dont Voltaire rend ainsi la pensée : — « Mon Dieu, délivrezmoi de mes amis; je me charge de mes ennemis. »

12. Soyez sincère avec vos amis, mais mettez-y beaucoup de circonspection. Dites-leur toujours la vérité, mais pas toute la vérité.

Le duc de répétait à qui voulait l'entendre qu'il ne savait pas lire. Un de ses amis lui dit un jour qu'il était un ignorant, et M. le duc le fit jeter à la porte par ses domestiques, et il fit bien.

4 3. Ne vous familiarisez avec votre ami que jusqu'au point où il se familiarisera avec vous, et ne dépassez pas cette limite. Auguste alla dîner chez un citoyen romain qui se vantait d'être son ami et qui, en conséquence, lui donna un repas sans cérémonie. En sortant de table, l'empereur ne se plaignit pas, mais il dit à son hôte : « Par Jupiter ! je ne savais pas que nous fussions si familiers. »

14. Si vous croyez que vous avez des amis véritables, attendez, pour les juger, que l'adversité vous ait frappé.

15. Il n'y a pas de plus douce, de plus innocente erreur que celle de croire à l'amitié.

16. Si vous obligez vos amis, faites-le de bonne grâce 3 car : « c'est enchérir sur le don que d'épargner à un homme l'humiliation de demander », disait le prince de Conti.

Un homm.e de lettres rencontre un jour dans la rue un individu qui l'aborde, en lui disant : « Bonjour, mon cher ami, comment te portes-tu? — Bien, mon cher ami , comment te nommes-tu ? » lui répond Thomme de lettres.

Un jour j'allais au château d'Audour, chez M^^'d'O. En route je rencontre M. D***, alors garde du corps, qui me prie de le présenter. La commission était épineuse, car j'allais sur invitation à dîner, et je craignais d'être indiscret ; cette dame avait toujours vécu avec la meilleure société, et elle savait qu'un homme bien élevé choisit un autre moment pour présenter quelqu'un. Cependant, comme j'étais hé d'une étroite amitié avec elle, et que le jeune homme devait partir le lendemain pour rejoindre son corps, je me hasardai à commettre cette inconvenance.

M"^® d'O. nous accueillit avec un sourire très gracieux, mais dont l'expression un peu railleuse ne put m'échapper, car c'est uniquement à moi qu'elle s'a-

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dressait ; je fis comprendre à la vieille dame que le paquet arrivait à son adresse, et tout fut dit.

On se met à table ; M-^ d'O. fait placer le garde du corps à côté d'elle, à droite, et fait elle-même les honneurs de sa table. Elle passe d'abord un potage à son voisin de droite, qui, croyant faire de la politesse, le fait passer à son voisin, qui le garde. W d'Ortan en conclut qu'il ne mange pas dépotage, et continue à servir en passant son tour. Quand tout le monde fut servi, excepté lui, on apporta le bœuf : même cérémonie de mon garde du corps, et même résultat; « probablement ce jeune homme n'a pas faim, se dit M"^' d'O.» Un troisième, un quatrième plat, il fait de même, et Ton passe de même son tour. Alors seulement M. D*** commença à se douter qa il avait fait une maladresse, mais, par amour-propre, il se croit obligé de répondre « qu'il n'a pas faim, » à la dame qui lui demande pourquoi il ne mange pas. Làdessus elle passe son tour pendant le reste du dîner, et le pauvre garçon sort de table affamé, après avoir accepté, cependant, une demi-tasse de café noir.

Nous montons à cheval et nous partons. Je lui demande alors pourquoi il n'avait pas dîné, et il me raconte naïvement son affaire. — Mon boa ami, lui dis-je, non-seulement la cérémonie dont vous me parlez est ridicule, — mais encore malhonnête! — Gomment, me dit-il? mais je l'ai vu faire dans beaucoup de maisons où l'on m'invite ! On a tort dans ces maisons, et je vais vous le prouver. Nous étions une douzaine à table, et, parmi nous, il y avait un capitaine de hussard qui mange comme quatre, une jeune dame attaquée d'une gastrite chronique, un

curé menacé de mourir de gras-fondu ou d'apoplexie, un juge de paix étique, tous habitués du château, et dont M°*^ d'O. connaît le régime ; outre qu'une maîtresse de maison, ce me semble, est bien Hbre de faire la faveur d'un morceau choisi à la personne qu'il lui plait. Eh bien, mon cher, avec la cérémonie comme vous l'entendez, vous lui ôtez la liberté de faire un choix des morceaux qu'il lui plaît de donner à chacun de ses convives. Si on sert une volaille, avec votre méthode il peut arriver au hussard un maigre bout d'aile destiné à la dame à la gastrite, à l'apoplectique une énorme cuisse qu'elle avait destiné au hussard, à ce dernier, les pattes, et la tête destinée au curé ; une carcasse à l'étique, etc., etc. Que diable ! mon cher, il n'y aurait plus moyen de s'entendre s'il plaisait aux convives de donner au voisin le morceau qu'on leur avait choisi ! — C'est vrai, dit en soupirant le garde du corps, je conçois que c'est une impolitesse de refuser ce que le maître ou la maîtresse du logis vous fait passer, et là-dessus il descendit de cheval et entra dans une auberge où je le regardai dîner.

— Je comprends maintenant, mon cher ami, que j'ai manqué d'usage et par conséquent de politesse, mais mon estomac en a porté la peine. Cela me fait penser à une anecdote dont j'ai été témoin ; l'impolitesse fut plus grande que la mienne, mais la peine fut aussi plus sévère.

J'étais dans la diligence avec dix à douze voyageurs, parmi lesquels était une jeune dame très maniérée, affectant les façons d'un grand personnage, et ayant l'air de vouloir qu'on la prît pour une du-

chesse, au moins. Nous arrivâmes à Auxerre, oii la diligence s'arrêtait ordinairement deux heures pour donner le temps aux voyageurs de dîner à une table d'hôte qui les attendait chaque jour. Nous nous mettons à table, et la grande dame se trouve placée à 1 côté d'un voyageur qui se chargea de découper. Vers le milieu du dîner, on servit une magnifique poularde à laquelle une peau fine et grasse, parfaitement rissolée, donnait un air fort appétissant. Notre découpeur s'en empare, et demande galamment à la grande dame quel est le morceau qu'elle préfère. — Monsieur, répondit-elle avec un admirable aplomb, je ne m'ange jamais que la peau! — Nous restâmes tous saisis d'étonnement lorsque nous vîmes le voyageur qui découpait s'incliner très poliment devant la dame, dépouiller aussitôt la poularde avec une adresse merveilleuse, mettre la peau entière sur une assiette, et la lui faire passer; elle l'accepta et le remercia d'un léger signe de tête, et d'un gracieux sourir.

Il y avait parmi nous quelques personnes qui allaient passer de l'étonnement au murmure, lorsque le découpeur prit gravement par les pattes la poularde écorchée, appela le chien, de la maison et la lui jeta en lui disant : — Tiens, Turc, voilà ta part. — Il se retourne ensuite vers M"» Briant, notre maîtresse d'hôtel , lui demande une nouvelle poularde , et ajoute : — c( Celle-ci est sur le compte de Madame. »

La leçon était rude, mais méritée. La grande dame se leva de table et sortit. Une heure après, comme nous remontions en voiture, le conducteur nous apprit qu'elle était partie pour Paris, par le coche des

POLITESSE A TABLE. »y

nourrices, et qu'elle était gantière dans la rue de la Femme-sans-tête, île Saint-Louis.

Lorsque M. D*** eut fini cette petite histoire, nous remontâmes à cheval et notre conversation roula presque constamment sur la poHtesse et les convenances que Ton doit observer à table ! — Parbleu, lui dis-je, je me défie un peu du désintéressement et de la politesse de ces gens officieux qui, sous prétexte d'éviter de la peine à un maître ou une maîtresse de maison, se chargent le plus souvent qu'ils le peuvent de découper les grosses pièces, et ont toujours le soin de laisser le meilleur morceau sur le plat afin de le garder pour eux. Cette inconvenance est le caractère distinctif des parasites du plus bas étage.

— Et à propos de parasite, vous me faites penser à la vieille M™^ qui, après avoir ruiné par son luxe de table et sa coquetterie trois maris consécutifs, en est, aujourd'hui, à n'avoir pas de quoi payer son dîner tous les jours.

— Comment fait-elle, la malheureuse?

— Elle y supplée par une industrie toute particulière; elle sait que chez M'"^ A. on dîne à quatre heures ; chez M"^^ B. à cinq; chez M'"^ C. à six, etc.

- A quatre heures elle rend visite à M^^^ a ; si on l'invite elle dîne ; si on ne l'invite pas, elle va chez M°^^ B., puis chez M°^^ C, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on l'ait invitée. — Comment, lui dit un jour une de ses vieilles connaissances, vous ne craignez pas d'être indiscrète en allant à l'heure du dîner chez des gens que souvent vous connaissez à peine ? — Bah! bah! ma chère, qu'on m'invite ou ne m'invite

pas, je suis toujours sûre défaire plaisir aux gens; si ce n'est pas en entrant, c'est en sortant !

— Ceci prouve une grande vérité, c'est que pour faire le triste métier de parasite, il faut n'avoir plus ni honte ni pudeur. Mais avez-vous assisté quelquefois à un dîner presque entièrement composé de gens grossiers, sans éducation ?

— Jamais, répondit mon jeune homme.

— Eh bien, moi, j'ai été plus heureux que vous, et je vous assure que rien ne serait plus amusant si on ne risquait pas d'y attraper quelques horions.

Il ne faut pas non plus attacher trop d'importance à de certaines choses vétilleuses, à des minuties purement conventionnelles, qui ne prouvent qu'une grande habitude du monde quand on les suit, et qui ne gênent personne quand on ne les suit pas. Depuis deux ans je remarquais que mon ami Jules n'assistait plus aux charmants dîners que nous donnait de temps à autre M"^® C. Je le rencontre un matin au Luxembourg, et je lui en demande le pourquoi.

— Hélas ! mon cher ami, me dit-il en soupirant, ne pouvant plus me comporter à table avec décence, j'ai été obligé de renoncer aux dîners invités.

— Je ne vous comprends pas ?

— Voyez cela ! ajouta-t-il en se frappant sur le ventre.

— Eh bien ? je vois que vous êtes beaucoup engraissé, et que vous avez acquis un ventre à la financière. Qu'est-ce que cela prouve ?

— Que si je m'approche de la table de manière à pouvoir atteindre mon verre, je toiiche la nappe avec

mon ventre, ce qui est hors de toute convenance ! Gela prouve que, pour ne pas répandre du bouillon ou de la sauce sur mon gilet ou ma chemise, je suis obligé d'attacher ma serviette autour de mon cou ou d'en passer le bout dans la boutonnière de mon habit, ce qui est une monstruosité pour un homme de bon ton, comme je me vantais de l'être. Cela prouve, continua-t-il avec désespoir, que je ne puis plus avancer assez le bras sur la table pour découper une volaille, quand on m'en prie, et c'est le seul beau talent que j'aie jamais eu. Il en résulte que je ne puis plus réserver les meilleurs morceaux pour mes amis !

— Et pour vous ?

— Et pour moi. Ah ! qu'on ne vienne pas me parler des embarras de la grandeur en comparaison des embarras de la grosseur.

Les gens d'esprit ne partagent pas les opinions de Jules, dans toutes les circonstances. Dans un repas où il n'y a que des hommes, par exemple, il suffit d'avoir réciproquement cette politesse affectueuse qui nous fait éviter toute contestation, et céder avec urbanité aux sentiments des autres. Avec cela on vous pardonnera aisément les petites infractions que vous pourriez faire à la politesse conventionnelle.

N'exigez pas d'un savant qui passe tout son temps dans son cabinet à élaborer péniblement des ouvrages utiles, n'exigez pas qu'il connaisse ou même qu'il accepte certains usages du monde qui , disons-le franchement, lui paraissent par trop puérils ; n'attendez de lui que cette politesse du cœur qui lui fera deviner les bienséances, etc'est déjàbeaiicoup. Si vous

avez vous-même de la politesse, vous vous donnerez bien de garde de le railler ou de ]3lesser son amourpropre ; car cet homme, tout modeste qu'il est ou qu'il veut paraître, sait fort bien la différence de valeur qu*il y a entre celui qui régente un dîner ou un salon et celui qui régente et instruit son siècle.

L'abbé Gosson était un célèbre professeur de belles-lettres au collège Mazarin, et l'un des hommes les plus érudits du siècle dernier. Un jour il fut invité à dîner chez l'abbé deRadonvillers, et il se trouva là avec des gens de la plus haute société, cordons bleus, maréchaux de France et autres, qui avaient encore conservé un vernis des usages polis du siècle de Louis XIV. Le bcPx abbé Gosson avait la faiblesse de se croire très habile dans la connaissance de l'étiquette et du bon ton, et en sortant de table il se vantait à l'abbé Delille d'en avoir parfaitement rempli les usages pendant le dîner.

— Vous ? lui répondit Delille pour le taquiner, vous vous trompez grossièrement, car vous n'avez pas cessé de faire des incongruités.

— Gela n'est pas possible, dit l'abbé Gosson tout effrayé, car, enfin, j'ai fait comme tout le monde.

— G'est votre présomption qui vous le fait croire ; le vrai est que vous n'avez rien fait comme les autres!

~ Vous vous trompez.

— Je vais vous le prouver. Voyons, comptez sur vos doigts :

1<> Vous avez déployé votre serviette, vous l'avez étendue sur vous et attachée par un coin à votre boutonnière- Il n'y a que vous qui vous soyez permis

cette inconvenance. On n'étale pas sa serviette, on se contente de la mettre sur ses genoux.

2^ Vous avez mangé votre soupe avec votre cuillère d'une main et votre fourchette de l'autre ! une fourchette pour manger sa soupe, grand Dieu ! !

3° Vous avez mangé un œuf, et vous avez laissé la coquille, sans la briser, sur votre assiette.

4° Vous avez demandé du bouilli, tandis qu'on doit demander du bœuf.

5° Vous avez aussi demandé de la volaille, malheuheureux! au lieu de demander du poulet, du chapon ou de la poularde. Mais ne savez-vous donc pas qu'on ne parle de volaille que dans la basse-cour.

Avant de demander à boire vous avez soufflé dans votre verre et vous l'avez essuyé avec votre serviette ! mais, misérable, que feriez-vous donc de plus dans une gargote où vous vous méfieriez de la propreté de la maison. Vous avez rappelé à tout le monde ces vers de Boileau :

Et les doigts des laquais, par la crasse tracés, Annonçaient par écrit qu'on les avait rincés.

N'était-ce pas très flatteur pour le maître de la maison et ses convives !

7** Vous avez ensuite demandé aux personnes qui en avaient devant elles du Bordeaux et du Champagne? vous ignorez donc que l'on doit dire, dans ce cas , du vin de Bordeaux, du vin de Champagne.

8^ Vous avez été très malhonnête avec M. le baron de R... et moi, tout en voulant faire Tofficieux. Chaque fois qu'on vous offrait à boire, vous vous avisiez

de prendre nos verres et de les faire remplir avant le vôtre, sans que nous vous en ayons prié. Et qui vous disait que nous voulions boire ? qui vous avait dit que nous désirions boire plutôt du vin que de Teau, plutôt tel vin que tel autre vin ? Comment pouviez-vous savoirsi, par unefaveur spéciale, lemaître delà maison ne nous avait pas destiné, à l'un ou à l'autre, une bouteille unique du vin pour lequel il nous sait une préférence. Dans un dîner de la plus mince bourgeoisie, on ne se permettrait pas une telle inconvenance.

9° Au lieu de rompre votre pain, ce qui doit toujours se faire, vous l'avez coupé avec votre couteau/

10° Au dessert, vous avez mis des bonbons dans votre poche, croyant sans doute que cela ne tirait pas à conséquence. C'est une chose très inconvenante.

11° Vous êtes enrhumé du cerveau, dites-vous, mais ce n'était pas une raison pour placer, après vous être mouché, votre mouchoir sur le dos ou sur bras de votre fauteuil, ce qui est pis qu'une impolitesse, car c'est une malpropreté.

12® Comme vous mangez très lentement et que vous n'avez pas eu la précaution de vous faire servir des portions plus petites que celles des autres, il en est résulté que chaque fois qu'il fallait servir un nouveau plat, on était obligé de vous attendre ; trouvezvous cela très poli?

13° On vous a servi du café très chaud, et vous l'avez versé par petites parties dans votre soucoupe et l'avez bu à chaque fois, ce qui ne se fait jamais.

Tout le monde le boit dans sa tasse et ne le verse sous aucun prétexte dans sa soucoupe.

14« Enfin, pour comble d'infamie, en vous levant de table, vous avez plié votre serviette, comme si vous pensiez qu'on en pouvait faire un usage quelconque avant qu'elle ait passé chez la blanchisseuse!

Vous voyez, mon cher Cosson, ajouta Delille, que vous êtes bien loin de votre compte, et que vous n'avez rien fait comme les autres. Le pauvre abbé resta confondu ; il comprit que le grec et le latin ne suffisent pas pour être homme du monde, et que l'éducation ne se donne pas dans les collèges.

Et à propos de la dixième inconvenance de l'abbé Gosson, je me souviens d'avoir vu plusieurs fois dans le monde, des gens assez mal élevés ou assez indiscrets pour mettre dans leurs poches tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance dans un dessert bien servi ; et, je dois le dire, c'est le plus souvent chez les dames que l'on observe ce genre d'inconvenance. Il peut en résulter quelquefois des choses très désagréables pour les personnes qui se laissent afier à cette indiscrétion. Citons-en un exemple assez amusant.

Sous l'Empire, la cour était assez mêlée, et on y trouvait des courtisans, braves guerriers du reste, qui n'étaient nullement forts sur les exigences du bon ton. Le baron L*'^* était de ceux-là. L'Empereur l'invita un jour à le suivre à la chasse avec un assez grand nombre de courtisans. On devait se réunir à Saint-Cloud, y déjeuner, et partir ensuite pour afier courir le cerf dans la forêt de Meudon. Le rendezvous de chasse était un pavifion joignant la forêt.

Le baron, ravi de cette invitation, se rendit, heure militaire, au déjeuner de Saint-Gloud. Il était gros mangeur, un peu gourmand, et il ne savait pas que l'Empereur ne restait jamais plus de quinze minutes à table. Au moment où il allait attaquer une cuisse d'oie grasse de Strasbourg, Bonaparte donna le signal de départ en se levant de table. Voilà le baron tout déconfit, car il ne faisait que d'entrer en appétit, îl jeta les yeux autour de lui, et, croyant n'être pas aperçu, il enveloppe la cuisse d'oie dans un morceau de papier, et la glisse dans la poche de son magnifique habit brodé. Mais, hélas! l'homme propose et Dieu dispose! Un méchant page, qui l'avait vu manœuvrer, alla conter cela à un aide-de-camp, qui en amusait Sa Majesté dix minutes plus tard.

Après avoir chassé une heure ou deux, on arrive au pavillon de chasse, et comme on était en automne, on avait allumé un grand feu. L'Empereurfut extrêmement aimable pour M. le baron ; il le prit par l'oreille, comme il faisait à ses plus intimes favoris, le conduisit vers la cheminée, et se plaça devant lui de manière à ce que le baron, qui tournait le dos au feu, en fût aussi près que possible. Là, Bonaparte le prit avec une charmante familiarité par un bouton de son habit pour l'empêcher de désemparer, et lui dit mille choses agréables.

Le baron, qui se grillait les cuisses et les mollets, levait tantôt une jambe, tantôt l'autre, et se démenait comme saint Laurent sur son gril; mais le bonheur de jouir ostensiblement d'une aussi grande faveur du maître lui faisait prendre patience. Tout à coup une

odeur de graisse fondue se répand dans le salon, l'Empereur se retire brusquement en arrière.

— 0 ciel ! vous brûlez Monsieur le baron ; retirezvous donc, car vous sentez déjà le rôti.

— Pardon, Sire, mais il me semble que Votre Majesté s'effraie un peu trop vite ; j'ai chaud, je l'avoue, mais je ne brûle pas.

— Gomment, reprend l'Empereur, mais vous êtes presque rôti ! vous fondez ! tenez, voilà votre graisse qui coule sur vos bottes et sur le parquet !

Et, en effet, la malheureuse cuisse d'oie se fondait dans la basque d'habit de M. le baron, et coulait sur le parquet. Je vous laisse à penser si les courtisans s'amusèrent de cette aventure.

Quelquefois l'habitude de faire comme le baron, c'est-à-dire de mettre des cuisses d'oie dans sa poche, peut avoir des suites plus compromettantes. Le grand Condé recevait souvent à sa table de pauvres officiers qui avaient fait la guerre sous ses ordres. Uu jour qu'il y en avait un qui paraissait très malheureux, un domestique, au moment où on allait se lever de table, vint annoncer au prince qu'un couvert d'argent avait été volé. Un convive avait remarqué que le pauvre officier, pendant le dîner, avait glissé quelque chose dans sa poche en prenant des précautions pour n'être pas vu. 11 ne douta pas que ce ne fût lui qui avait fait le coup. En conséquence, il proposa de fouiller tout le monde en commençant par lui-même. L'officier déclara net qu'il ne souffrirait pas qu'on le fouillât. — Pourquoi cela, dit l'auteur de la proposition? — Je ne le veux pas, parce que je le regarde comme déshonorant, et ensuite pour autre

chose que je ne dirai pas. — Ha! ha! cette autre chose se devine! — Si vous soupçonnez ma probité, vous vous trompez, monsieur, vous ne devinez pas ! et une grosse larme s'échappa des yeux du brave invaUde. Le prince en fut touché. — Allons, allons, messieurs, ne parlons plus de cette misère; j'aime à croire qu'il n'y a ici que des honnêtes gens, et l'on ne fouillera personne.

L'officier pensa que cette satisfaction n'était pas suffisante pour lui, et il supplia le prince de lui accorder un instant d'entretien particulier. Arrivé dans son cabinet, il se jeta à ses genoux.— -Monseigneur, lui dit-il en pleurant, j'ai une femme, quatre enfants, et à peine de quoi leur acheter du pain. J'ai cru qu'aujourd'hui, sans vous faire de tort, je pouvais leur porter un petit régal qu'ils ne font pas deux fois par an, et voici ce que je vous ai pris.

L'invalide sortit de sa poche un petit paquet, en ôta l'enveloppe de papier, et montra au prince une carcasse de poulet.

— Maintenant, monseigneur, vous pouvez me faire fouiller, pourvu que ce ne soit que devant vous. Je ne le souffrirais pas devant d'autre, parce que je ne veux pas déshonorer l'épaulette que vous-même avez attaché sur mon épaule. Et, achevant ces mots, il retourna lui-même ses poches.

Le prince de Condé rentra dans la salle à manger en conduisant le brave soldat par la main.— Messieurs, dit-il, j'espère que vous voudrez bien m'accepter pour caution de l'honneur et de la loyauté de monsieur. Je vous le présente comme mon ami et mon

commensal, et, dès demain, son couvert sera mis tous les jours à ma table.

Le grand Condé passait pour être dans la vie privée, l'homme le plus simple et le plus poli qu'il y eût en France; ce qui prouve que la grandeur n'exclut pas la simplicité de mœurs. Voici ce qu'un poète disait de ce prince :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'Apollon a bâti des murailles. Et ne l'étonne pas si Mars est jardinier.

Dans ce beau siècle de Louis XIV, si renommé pour la politesse française , on n'en était pas encore où nous en sommes sous le rapport du bon ton à table. Le duc et la duchesse de Chaulnes servaient leurs convives avec la même cuillère qui leur avait servi à manger leur soupe, comme M. de Goulange le leur reproche. Madame la maréchale de Luxembourg prenait en grande aversion les malavisés qui mangeaient des primeurs qu'elle se procurait à un haut prix, et elle ne pouvait pas souffrir les indiscrets qui retournaient à un plat dont le prix était un peu élevé. Nous sommes en progrès.

Un homme bien élevé, et qui reçoit par écrit une invitation à dîner, doit y répondre tout de suite s'il ne peut l'accepter, afin de ne pas laisser faire pour lui une dépense inutile. 11 serait bien, s'il accepte l'invitation, d'en avertir par un billet, mais ceci n'est pas indispensable à cause du proverbe : « Qui ne dit rien consent. » Il faut arriver exactement à l'heure ; plus tôt vous gêneriez le service ou la maîtresse de la

maison qui, peut-être est à sa toilette ; plus tard, vous vous feriez attendre, ce qui est une impolitesse, et puis, souvenez-vous du précepte : |

Un dîner rechauffé ne valut jamais rien.

Allez-y seul, à moins que la lettre d'invitation ne

comprenne nominativement d'autres personnes de votre maison ou de vos amis. Surtout n'y menez ja- | mais ni enfant ni chien. |

Un jour j'avais eu l'imprudence d'accepter un dîner chez M. Badouillard, rue Saint-Louis au Marais. Huit jours, après, j'allai lui rendre ma visite de digestion, comme cela se fait entre gens qui savent vivre. Dans la conversation, il me glissa dans l'oreille qu'une invitation en vaut une autre, et je compris à demi-mot. Le lendemain, il reçut une invitation en règle, mais pour lui seul, vu que je suis garçon, et qu'un garçon n'est pas tenu, à la rigueur^ de rendre les dîners qu'il reçoit.

Au jour dit, et h heure précise (c'est une justice que je me plais à lui rendre), je vois entrer chez moi : M. Badouillard, madame Badouillard, mademoiselle Fifme Badouillard, Lili Badouillard, puis les jeunes messieurs Dédé et Dodof Badouillard ; puis leur domestique suivi de Roro le petit chien, et portant sur le poing] le perroquet Coco. Bobonne, la servante, venait après portant au bras un lourd panier hermétiquement fermé. Dans l'idée que ce pouvait être un supplément à mon modeste dîner de garçon , je demande ce qu'il contient ; on ouvre le panier, je regarde.... ô ciel! c'était Mimi, le chat angora favori de

madame ! Dans ma colère, j'aurais voulu pouvoir mettre Mimi en gibelotte pour en nourrir toute la famille des Badouillard.

Du reste, le dîner se serait assez bien passé (grâce au restaurateur du coin chez lequel j'envoyai ma femme de ménage), si madame Badouillard avait eu un peu moins de susceptibilité sur les bienséances de la table.

Pour couper court aux cérémonies, j'annonce que chacun se placera comme il l'entendra, après avoir préalablement fait asseoir madame à ma gauche et monsieur à ma droite. Hélas î j'avais, sans m'en douter, commis une vraie chinoiserie ! Madame Badouillard m'apprit que nous n'étions pas à Pékin, où la place d'honneur est à gauche, tandis qu'à Paris, elle esta droite. En conséquence, elle fit lever M. Badouillard, s'empara de son fauteuil en m'annonçant qu'en sa qualité femme, elle devait occuper la place d'honneur. Le mari, pendant ce temps-là, était allé s'asseoir à ma gauche ; mais madame le fit encore décamper pour placer mademoiselle Fifine à côté de moi, vu, dit-elle, qu'il faut, autant que possible, toujours placer un cavalier entre deux dames, à moins que le rang, la haute posi^jon de quelques convives ne mettent un obstacle à cet arrangement,

La conversation, quoique peu brillante, eût été supportable si madame Badouillard n'était venue à chaque instant l'interrompre, et , comme par fatalité, positivement aux instants oîi elle paraissait prendre une lueur d'intérêt. Par exemple :

Dédé , on n'étend pas son beurre sur son pain ;

il n'est permis qu'aux enfants et aux artistes de faire des tartines.

— Lili , on ne pèle pas ainsi une poire en spirale , c'est mauvais genre ; on la coupe longiludinalement en quatre , et l'on pèle ensuite les quartiers à mesure qu'on les mange.

— Dodof , il est malhonnête de se servir ostensiblement de cure-dent à table. On doit le tenir caché dans sa main en se nettoyant les dents.

Mon mari , les bonnes manières défendent de poser sur la table sa tabatière ; mettez-la dans votre poche.

— Fifme , il n'est pas de bon ton de casser son œuf par le bout pointu.

— Mon ami , remettez donc le couvercle sur le petit pot de crème que vous avez mangé.

— Dodof , on ne prend pas du pain soi-même ^ quand même il est à votre portée. Demandez-le à un domestique.

— Dédé , on ne boit pas l'eau tiède qu'on vous sert dans un bol bleu ou rince-bouche ; on s' en rince la bouche , et on la vomit ensuite dans son verre, mais en mettant sa main devant, comme ferait un ivrogne qui se trouverait incommodé par un haut-le-cœur ; c'est aujourd'hui le suprême bon ton, quoi qu'en disent les gens malpropres. Nettoyez-vous ensuite les lèvres avec votre serviette.

— Lih, vous avez les doigts très sales; lavez-les dans votre verre , pour prouver aux convives que vous faites ponctuellement vos ablutions.

Enfin , madame Badouillard , qui avait bien voulu se charger chez moi du rôle de maîtresse de maison ,

roula, grosso-modo , sa serviette dans sa main, la jeta sur la table , ce qui est, selon les principes, le signal de passer au salon. Je lui faisais mes compliments sur son savoir, lorsqu'elle me dit de la meilleure grâce du monde :

— Mon Dieu, mon cher philosophe, (madame Badouillard appelle philosophes tous les gens qui ne portent pas des gants blancs ou jaunes ) , il y a longtemps que je fréquente le monde, et j'en ai fait une étude approfondie , (je le savais) ; comme toutes les femmes^ j'ai voulu plaire , (on me l'avait dit), et j'y suis parvenue (je n'en savais rien), au moyen des belles manières, indépendamment du reste. (Le reste se devine) . J'ai, ainsi que je l'ai dit, étudié mes auteurs, et je sais par cœur , depuis M. C. , jusqu'à M. H. R. , tous les écrivains qui ont écrit (d'inspiration) sur la politesse et l'usage du monde. Moi-même^ sans être un bas-bleu , j'ai jeté sur le papier quelques règles sur la civihté puérile et honnête , pour l'instruction du siècle grossier où nous vivons.

— Ah! madame , si vous vouUez me faire la faveur de me communiquer ce précieux manuscrit ?

~ Et pourquoi pas , mon cher philosophe ? Madame Badouillard me remiit entre les mains le résumé que je fais imprimer ici mots pour mots.

RÉSUMÉ

1. On ne présente jamais quelqu'un dans une maison à l'heure du déjeuner ou du dîner , et on ne s'y présente jamais soi-même, à moins d'une invitation formelle.

2. On ne mène jamais un chien avec soi dans une maison , soit qu'on y aille pour dîner , pour rendre visite, ou pour toute autre cause.

3. On ne conduit jamais ses enfants pour dîner chez quelqu'un, à moins qu'ils aient plus de huit ans, et que , dans ce cas, ils aient été expressément invités. Il en est de même pour les visites et soirées.

4. Les hommes doivent arriver à l'heure juste indiquée par le billet d'invitation, jamais plus tard. Mais , si Ton veut , huit à dix minutes plus tôt.

5. Il n'y a que les grands seigneurs et les malotrus qui se font attendre.

6. Une dame qui se fait attendre plus d'un quart d'heure est une femme qui veut faire de l'effet , mais qui s'y prend maladroitement; si, avant d'entrer elle pouvait écouter à la porte , elle en serait plus que convaincue.

7. Lorsqu'on annonce que le dîner est servi, ne vous précipitez pas dans la salle à manger^ Attendez que le maître ou la maîtresse de la maison vous aient donné le signal d'entrer.

8. Offrez le bras gauche à une dame et conduisezla dans la salle à manger.

9. En conduisant votre dame vous passez le premier et votre dame vous suit sans vous quitter le bras. Dans toute autre circonstance passer avant une dame est une malhonnêteté.

10. S'il n'y a pas de dames entrez le dernier si vous le pouvez.

11. Laissez entrer les premiers vos supérieurs , et en général toutes les personnes qui, dans le monde, occupent un rang plus élevé que le vôtre.

12. Le maître de la maison entre ordinairement le dernier et la maîtresse la première.

13. Si quelqu'un se retire de la porte en vous disant de passer le premier, arrêtez-vous et rendezlui sa politesse ; mais s'il insiste , passez en le saluant. Toutes ces cérémonies de la porte sont des simagrées qui , aujourd'hui, sont devenues ridicules.

14. Attendez, pour vous approcher de la table, que l'on vous ait désigné votre place , à moins qu'il n'y ait des cartes déposées sur les serviettes. Dans ce cas vous vous approchez de la place dont la carte porte votre nom.

15. Attendez, pour vous asseoir, que le maître de la maison en ait donné le signal en s'asseyant luimême.

16. Dans tous les cas, attendez que les dames soient placées avant de vous placer vous-même.

17. Ne vous asseyez jamais ni trop loin ni trop près de la table.

18. S'il est inconvenant de se mettre à table le premier, Une l'est pas moins de déployer sa serviette avant les autres.

19. Ne déployez pas entièrement votre serviette; bornez-vous à l'étendre sur vos genoux.

20. Il est permis aux dames d'attacher leur serviette avec des épingles , comme elles le voudront.

21. Ne relevez pas les manches de votre habit, comme si vous alliez vous laver les mains.

22. Ne vous dandinez jamais sur votre chaise , ne vous balancez pas , ne vous tenez pas renversé contre le dossier ; en un mot , prenez une attitude aisée , mais décente.

23. Évitez surtout de gêner vos voisins et de leur donner des coups de coude dans la vivacité de vos mouvements.

2i. Toute gesticulation forcée est incommode ou inconvenante.

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