‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 26 sur 161 · Ayez le soin de lui faire éviter tous les mauvais pas · texte numérisé non relu

Ayez le soin de lui faire éviter tous les mauvais pas

24. S^il s'agit de passer un ruisseau, offrez-lui la main pour l'aider à le franchir; mais, si vous ne voulez pas passer pour un franc campagnard, ne vous avisez pas de la porter de l'autre côté.

25. Il n'y a que dans la classe la plus grossière du peuple qu'on peut voir une femme donner le bras à deux hommes, l'un à droite , l'autre à gauche,

26. Aux dames seules appartient le droit de décider où Ton ira se promener ; les messieurs n'ont que voix consultative.

27. S'il y a plus de dames que de messieurs, les hommes bien élevés offrent leur bras à la plus âgée , ou à la plus élevée par sa position sociale , ensuite aux femmes mariées , puis aux demoiselles , ce sont les plus jeunes, parmi ces dernières, qui restent sans cavaUers.

28. Il est permis à un cavalier de conduire au bras deux dames à la fois ; mais cela se fait rarement.

POLITESSE A LA PROMENADE

29. Rien ne flatte plus un vieillard que de voir son bras accepté par une jeune dame.

30. Il n'y a aucun inconvénient pour une jeune dame, ou même pour une demoiselle, à demander le bras d'un vieillard,

31. Je n'ai pas besoin de dire que s'il n'y a pas suffisamment de siège pour que tout le monde puisse s'asseoir, dans une promenade, c'est aux hommes à rester debout.

32. Une dame qui ferait asseoir son fils ou sa fille quand il manquerait de siège pour les autres dames , serait une impertinente.

33. Il est convenu que les hommes paient tout et partout : les chaises dans les jardins , les petites gourmandises pour les enfants, les bouquets , les oranges, les voitures s'il survient un orage , etc. , etc. ; et nos dames acceptent tout cela ! ! !

34. Dans les jardins publics et autres promenades fréquentées , conservez toute la gravité de la décence la plus rigoureuse. Ne riez pas aux éclats , ne sautillez pas en marchant , ne parlez pas assez haut pour être entendu des autres promeneurs ; et surtout ne vous avisez pas de chanter.

35. Ne devancez jamais la personne que vous accompagnez à la promenade, et si elle s'arrête pour examiner quelque chose , arrêtez-vous avec elle.

36. Si vous vous promenez avec deux personnes d'un rang plus élevé que le vôtre , ne prenez pas le miheu, mais mettez-vous à leur gauche.

Tout individu capable d'écrire une lettre anonyme insultante pour celui qui la reçoit, ou compromettante pour un tiers, est un lâche et un infâme ; il n'y a que la plus vile canaille qui se permette ce genre d'action pour satisfaire sans courage et sans danger sa haine envieuse. Les honnêtes gens n'attachent aucune importance à de telles lettres et ne s'en laissent pas impressionner.

Pour écrire à quelqu'un, il faut en avoir le sujet, car, toute lettre écrite sans but est un bavardage inutile, qui ne prouve souvent que de la vanité pour le style épistolaire. On écrit à un ami pour lui faire part d'un événement heureux ou malheureux qui nous est arrivé, pour s'informer de sa santé, etc., etc. On écrit pour faire une invitation, des remerciements, des félicitations, des lettres de faire part, et dans mille autres occasions qu'il est inutile d'énumérer. Sous peine d'impolitesse grossière, on doit répondre de suite, ou du moins dans le plus bref délai, à toute lettre qu'on a reçue. Avant d'écrire une lettre pour annoncer un événement heureux ou malheureux, attendez que cet événement soit parfaitement accompli, sans quoi vous risqueriez de faire comme Rodriguèz et Murillo.

Tous deux s'embarquèrent pour le Brésil, et en partant ils promirent à leur père Pedro, de lui écrire aussitôt leur arrivée. En effet, six mois après, le père reçut deux lettres à la fois. La première qu'il décacheta était daté du 12 août, et commençait

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ainsi : « Mon cher père, j'ai la douleur de vous ap-' (( prendre que mon frère Murillo est mort le 8 août <r de la fièvre jaune, etc., Rodriguèz. »

Il décacheta la seconde lettre, daté du 12 août, qui disait : « Mon cher père, j'ai la douleur de vous an-» « noncer que mon frère Rodriguèz est mort le 10 « août de la fièvre jaune, etc., Murillo. * Jugez de l'embarras du malheureux père en recevant ces deux nouvelles !

Voici ce qui est arrivé : Murillo, le sept, était agonissant, et son frère, ne doutant pas qu'il mourût dans la journée, voulut profiter d'un vaisseau en partance pour annoncer le plus tôt possible ce malheur à son père. Il lui raconta comme accomplies les cérémonies qu'il avait projeté pour son enterrement, et, pour cela, il data sa lettre du 12 au lieu de la dater du 7. Murillo, au lieu de mourir, guérit, et son frère Rodriguèz tomba malade et mourut trois jours après, le 10. Le surlendemain, qui était le 12, Murillo écrivit cet accident à son père, et les deux lettres arrivèrent en Europe par le même navire. Ce Murillo fut le père du célèbre peintre de ce nom, dont l'Espagne s'honore actuellement.

Dans tous les cas, quand on écrit à quelqu'un, si ce n'est pas une lettre d'affaires, vous devez l'écrire de votre main, et non la faire écrire par un secrétaire ou toute autre personne en vous bornant à la signer ; ce serait une grave impolitesse. Ecrivez lisi-blement, proprement, sans ratures, sur une feuille entière et non sur une demi-feuille. Choisissez du papier très blanc, fin, très beau, sans vignettes ni autres ornements, ce qui est de très mauvais ton.

Mais il y a des hommes qui ont assez de mauvais goût pour écrire à des rats, des lionnes et des lorettes (1) : Dans ce cas ils doivent employer du papier doré sur tranche, parfumé, encadré de vignettes à jour ou coloriées de couleurs tendres. « La première page, dit M"® Celnart, est presque un tableau, tant Tencadrement est étendu : les dessins sont ou roses, ou bleu-ciel, ou vert naissant, ou perse, ou ils représentent des petits sujets coloriés d'après nature, et mélangés d'ornements et filets d'or ou d'argent. Une arabesque accompagne la devise, le nom de baptême, ou les initiales du nom de famille, qui doivent être imprimées en gaufrage, en tête du papier. » J'ajouterai au texte de M"'* Celnart que la lorette de caserne et l'élégant pioupiou, parmi toutes les vignettes, préfèrent le cœur enflammé ou percé d'une flèche ; du reste, c'est à eux que Ton doit l'invention du genre.

Une lettre se plie en quatre et s'^envoie sous enveloppe ; cependant ceci n'est pas rigoureux pour les lettres d'affaires. Ce serait faire une grossièreté impardonnable que d'écrire une lettre sur un papier où se trouverait déjà quelque chose d'écrit, ou sur le revers d'une autre lettre ; ou enfin, à moins qu'il n'existe une

(i) Rat, danseuse de l'opéra ; Lionne, femme élégante et entretenue; Lorette, femme galante. Du reste, rien de nouveau sous le soleil, et en yoiei la preuve. Porphyre, dans son traité de Vabstinence, livre IV, dit : « Le dogme de la raétempsychose est reçu chez les mages. Pour faire voir le rapport qu'ii y a entre (ux et les animaux, ils ont coutume de se désigner par les noms de ceux-ci. Ils appellent lions cm^ qui participent à leurs mystères : ils donnent le nom de lionnes aux femmes de leurs secles, ils appellent leurs prêtres corZ^^^w^, etc.

grande familiarité entre les personnes, d'écrire deux sur la même feuille de papier. On affranchit les lettres d'affaires, celles que vous adressez à un supérieur pour lui demander quelque chose, etc. Mais il serait malhonnête d'affranchir celles que vous écrivez à vos connaissances, à vos amis, et principalement à ceux qui sont moins riches que vous, à moins que ce soit un billet d'invitation ou un billet de faire part, et encore, dans la haute société, ils ne s'affranchissent pas. C'est ce qu'on appelle de la civilité économique. Du reste, le plus honnête, dans tous les cas, est de faire porter sa lettre par un domestique.

Lorsque vous écrivez, servez-vous de votre esprit et jamais de l'esprit des autres. Surtout gardez-vous bien de copier une lettre dans un formulaire ou un autre ouvrage; car, si par hasard la personne à laquelle vous écrivez venait à découvrir le plagiat, elle ne manquerait pas de vous donner un brevet d'incapacité.

Un homme peu lettré, M. 0... devint amoureux d'une jeune personne très spirituelle, M^^^ N... Il jugea convenable, avant de la faire demander en mariage, de lui écrire une magnifique déclaration. Le difficile était de rédiger la lettre, il fit dix à douze brouillons sans pouvoir y parvenir, et enfin il reconnut son incapacité, ce qui prouve qu'il n'était pas tout à fait sot. Pour sortir d'embarras, il prend la nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau, choisit la lettre la plus brûlante, et la copie littéralement d'un bout à l'autre, avec les seuls petits changements que nécessitait la circonstance. La réponse ne se fit pas longtemps attendre, mais elle ne contenait que ces

mots : « Monsieur, tournez le feuillet, et vous trou» verez la réponse. »

Le véritable style épistolaire consiste à écrire absolument comme si Ton parlait ; il en résulte que si vous parlez bien, vous écrirez bien ; et que si vous parlez comme un sot, vous écrirez comme un sot. Vous aurez beau étudier l'esprit des autres, lire les lettres de M°^« de Sévigné, étudier la forme de toutes les correspondances possibles, si vous n'avez pas d'esprit, vous deviendrez encore plus sot, et si vous en avez vous risquerez de le gâter.

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.

Tâchez d'écrire le plus proprement et le plus correctement que vous pourrez. Si vous n'êtes pas sûr de votre orthographe, faites relire votre lettre, avant de l'envoyer, et corrigez-la. Si vous ne faisiez que quelques fautes, il vaudrait mieux les laisser, car, écrire parfaitement l'orthographe est, dans le monde, un si mince mérite , qu'il n'y a que les pédants et les maîtres Lourdé qui puissent s'en scandaliser.

Bonaparte savait l'orthographe, ne l'écrivait pas, et méprisait souverainement les puristes. Voltaire raconte qu'il ne pouvait pas écrire une page sans ouvrir trois ou quatre fois un dictionnaire. Les œuvres de Corneille, de Racine et de Molière, fourmillent de fautes de français et d'orthographe. J'ai vu à Paris un imbécile, collectionneur d'autographes, payer 2,400 fr. un billet de Boileau, parce qu'il y trouvait trois fautes d'orthographe.

Que votre style épistolaire soit simple, concis,

clair, tout à fait sans prétention , sans phrases à effet, sans verbiage inutile, et il sera toujours bien; qu'il soit respectueux avec vos supérieurs en rang, avec les vieillards et avec les femmes. Remarquez bien que je ne dis pas seulement les dames, mais les femmes. Qu'il soit familier avec vos amis ; en un mot, qu'il prenne le ton que vous prendriez avec les personnes si vous leur parliez.

Les négociants, quand ils s'écrivent entre eux, emploient des abréviations dans les mots ; elles vous sont défendues par la politesse, surtout dans les titres. Par exemple : il serait impoli d'écrire W ou M™^ pour Monsieur ou Madame ; V. T. H. S. pour votre très humble serviteur. Lorsque vous parlez d'un tiers, si ce tiers est un parent de la personne à laquelle vous écrivez, vous mettez Monsieur ou Madame en toutes lettres : Monsieur votre fere. Madame voire tante ^ etc. Mais s'il s'agit d'un étranger, vous pouvez employer l'abréviation : M"" Félix me charge, etc. Si vous tutoyez l'ami auquel vous adressez votre lettre, il serait ridicule de mettre Monsieur ton père, Madame ta mère , vous retranchez les mots de Monsieur et de Madame. Les nombres s'écrivent en toutes lettres, si ce n'est quand il s'agit d'une date ou d'une somme d'argent, dans ces deux cas seulement on emploie des chiffres ; dans une lettre d'affaire une somme d'argent s'écrit en toutes lettres.

La date se met en haut de la page dans les lettres d'affaires et de commerce. Cependant quelques négociants et gens d'affaires commencent à prendre l'habitude de la mettre après le corps de la lettre ; elle se met en bas, contre la marge gauche, dans

toutes les autres. Si on écrit à un homme d'un rang élevé, sur grand papier ou papier ministre, vous mettez en haut de la page les titres et le nom de la personne à laquelle vous écrivez. Par exemple :

A son éminence Monseigneur le cardinal de... A son excellence Monsieur V ambassadeur de,,, A trois largeurs de doigts vous écrivez en dessous :

Monseigneur ou Monsieur, selon le rang de la personne. Puis vous laissez en dessous trois doigts de blanc avant de commencer le corps de votre lettre, vous remarquerez que plus la personne est d'un rang élevé, plus ce blanc doit avoir de largeur.

Si vous écrivez à une personne qui a un titre honorifique, vous le mentionnez : Monsieur le baron, Monsieur le comte. Si c'est à un homme non titré, Monsieur. Quand on écrit à une femme, depuis la reine jusqu'à la bergère, le titre (Je Madame ou Mademoiselle suffit. A un père ou à une mère, mon cher père, ma bonne mère, l'adjectif ad libitum, pourvu que ce ne soit pas mon honoré, ma très honorée, ce qui sent l'éducation des frères ignorantins^. Cher papa ou chère maman est puérile pour les jeunes gens quand ils ont passé douze ans ; les demoiselles se le permettent jusqu'à vingt-cinq, et ce n'est pas ce qu'elles font de mieux. A une personne avec laquelle il n'y a- que commencement de famiharité, Monsieur et ami; avec un collègue en administration, mon cher collègue ou Monsieur et cher collègue ; mon cher camarade avec un camarade de classe ou d'armée; Monsieur et cher camarade, Monsieur et cher ami ne

peuvent pas se dire. Cela me fait penser à Bobineau, qui écrivait à Colombine, Mademoiselle et chère amante, etc. , etc. (Voyez le chapitre des locutions en usage dans le monde.)

La suscription de la lettre est la chose la plus difficile ; il s'est élevé là-dessus trois polémiques de la plus haute importance. Les démocrates farouches, ceux qui font aux mots une guerre tellement terrible qu'ils n'ont pas le temps de remarquer les choses, veulent, en raison de la liberté et de l'égalité, que la suscription se borne à ces mots : Salut et fraternité ; on bien, liberté, égaUté, fraternité. Les moins féroces ajoutent votre dévoué.

Les gens polis disent : je suis votre très-humble serviteur. Les gens plus polis disent : je suis avec respect, o\i,avec le plus profondresipect, votre très-humble serviteur, etc. Les gens très-polis disent : j'ai Vhonneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, etc. Ne remplacez jamais le respect ou le -profond respect par un dévouement ou parfait dévouement, parce qu'aujourd'hui on sait trop combien vaut l'aune des dévouements parfaits; Y estime et l'amitié ne jettent pas plus de poudre aux yeux; et la parfaite considération est devenue style d'administration.

Madame Celnart prétend que j'ai ^honneur d être estmoinsrespectueuxquejeiMîs. Les gens qui ont fréquenté les salons du bon ton disent le contraire; moi je ne dis rien, si ce n'est qu'il faut consulter son cœur et les convenances, et que tout le reste est niaiserie. Un jeune homme qui écrit a un vieillard, une dame ou un supérieur, je suis avec

considération, est un sot; celui qui écrit avec la considération la plus distinguée, est encore plus sot; un vieillard, une dame ou un supérieur peuvent fort bien se passer de la considération d*un jeune homme, d'un blanc-bec ou d'un commis. Quand on m'a fait ou prié de faire des compliments empressés, j'avoue que je n'ai jamais rien compris à cette phrase. Recevez mes salutations est par trop leste, et ne peut s'adresser qu'à un inférieur que l'on veut molester. Et, à ce propos, je vous dirai que l'on ne doit molester personne, ni par lettres, ni autrement. Si vous écrivez à votre ennemi le plus cruel, fût-ce pour lui proposer un duel, employez encore les règles de la politesse.

Je suis, avec la plus parfaite considération et la plus haute estime, d'un supérieur à un inférieur, serait presque une insolence si ce n'était une fatuité, etc. En résumé, le respect, Y affection et V amitié doivent fournir le fond de toutes les suscriptions : le respect pour les supérieurs, les vieillards, les dames et les parents les plus proches ; V affection pour les parents les moins proches, les pères aux enfants, etc., V amitié pour les amis et camarades.

Pour les personnages d'un rang élevé, la suscription se coupe en deux parties ; exemple :

rai l'honneur d'être, avec le plus profond respect. Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Cette formule convient parfaitement, surtout quand

on veut obtenir quelque chose. Dans ce cas, on peut encore mettre ceci :

J'ai Vhonneur d'être^ avec le plus profond respect^ DE VOTRE ALTESSE (ou de votre excellence, etc.)^ le très-humble et très -obéis saut serviteur.

Si vous êtes un rigide démocrate, ces formules pourraient bien offusquer un peu votre fierté républicaine, et vous me direz comme Benoît.

Benoît est un brave garçon, qui a fait la guerre en Afrique pendant sept ans, et s'en est revenu avec une jambe de moins et une pension en espérance. Ses deux bras et une jambe qui lui restent lui permettant de travailler utilement, il est entré chez un fermier en qualité de valet d'écurie. Un jour, il me prie de relire une pétition qu'il adressait au ministre de la guerre. J'y ajoutai la suscription ordinaire. Benoît, en lisant la dernière période, votre très-humble et très-obéissant serviteur^ devint rouge comme un coq d'Inde en colère.

— Monsieur, me dit-il fièrement, je suis valet d'écurie et démocrate, c'est vrai ; mais je ne suis serviteur de personne !

Ce fut avec la plus grande peine que je parvins à lui faire comprendre que ces mots qui le choquaient ne constituaient qu'une simple formule de pohtesse, sans autre valeur, et qu'en remployant avec un ministre il n'en restait pas moins fibre, comme un valet d'écurie.

Et puis, je vais révéler ici un petit secret d'administration qui convertira les plus fiers : c'est que le

chef de bureau chargé de décacheter les lettres d'un ministre regarde d'abord la suscription. Si elle est malhonnête et hors d'usage , il en conclut naturellement que la lettre vient d'un homme grossier, sans éducation, et il la jette très tranquillement dans le panier aux rebuts, sans la lire.

Toute lettre cérémonieuse ne doit pas avoir de 'post'Scri'ptum, Recevez V assurance des seniiments distingués avec lesquels etc., est on ne peut plus collégien.

Vous ne pouvez charger d'une commission pour un tiers que les personnes avec lesquelles vous êtes intimement lié. Il serait fort incivil d'écrire à votre supérieur ou à tout autre individu dont la position sociale est plus élevée que la vôtre : Veuillez bien vous charger, Monsieur le Duc, d'assurer de mes respects Monsieur, etc.

Quant à l'intérieur d'une lettre, finissons-en. J'en ai déjà trop dit pour les gens d'esprit, et je n'en dirai jamais assez pour ceux qui n'en ont pas. Venons-en à la manière de mettre l'adresse. Votre lettre sous enveloppe, en forme de carré long, est cachetée avec de la cire, ce qui est plus respectueux et plus distingué, ou avec des pains à cacheter, faute de cire. Vous la retournez et écrivez d'abord en haut du carré, à droite. Monsieur ou Madame, en retranchant la préposition à. A la seconde hgne vous répétez le mot Monsieur, et vous ajoutez le nom à la suite. C'est tout ce que cette hgne doit contenir, à moins qu'il n'y ait un titre qui puisse se placer devant le nom, comme Monsieur le duc. Monsieur le baron, etc. La troisième ligne contient les qualités ; la quatrième le nom de la

rue et le numéro de la demeure; enfin la cinquième le nom de la ville où demeure la personne. Exemple :

Monsieur

Monsieur le marquis de Champauchou, professeur de civilité puérile et honnête, rue des Marmousets, 30.

Paris.

Le célèbre médecin Boerhaave se vantait d'avoir une réputation si étendue, qu'il suffisait, pour qu'une lettre lui parvînt, d'y mettre cette suscription : ri Boerhaave, en Europe; et en effet il en reçut une d'un lettré chinois qui ne portait que cette adresse. Nous avons à Paris pas mal de petits grands hommes qui sont bien enchantés quand pareille aventure leur advient. Ainsi donc, quand vous écrivez de Paris, vous pouvez vous abstenir de mettre Paris, que vous remplacerez par en ville. Si c'est à un homme excessivement connu, comme Lamartine, Victor Hugo, vous pouvez vous abstenir de mettre la rue et le numéro.

Mais cependant prenez garde aux homonymes, car il y a au moulin plus d'un âne qui s'appelle Martin. Un jour il arrive au bureau des messageries une énorme caisse d'excellente liqueur, à l'adresse de Monsieur V. Hugo, sans autre quahfication. Les employés du bureau ne doutent pas un instant, et font transporter la caisse au grand homme qui porte ce nom. Le grand homme trouve tout simple cet hommage spiritueux d'un inconnu à son vaste génie ; il boit les hqueurs et les fait boire à ses amis. Rien de mieux. Mais voilà qu'un beau jour un autre M. V. Hugo,

celui-là négociant, se présente à la messagerie pour réclamer la caisse de liqueur. Grand embarras ! on le renvoie à M. Victor Hugo grand homme. M. V. Hugo grand homme envoie promener M. V. Hugo négociant, en lui disant que les hommages au génie étaient avalés, consommés, et que d'ailleurs ce qui est bon à prendre est bon à garder. Grand bruit ! M. V. Hugo négociant exige que l'on paye la marchandise. M, V. Hugo grand homme n'entend pas de cette oreille. Procès. Des juges qui ne comprennent pas tous les privilèges du génie socialiste, condamnent M. V. Hugo à dégorger, jusqu'à la concurrence d'une somme de

Ceci vous prouve bien qu'il est prudent de mettre la rue et le numéro sur une adresse. Nos bons aïeux mettaient le numéro après le nom de la rue, ainsi no 35 ou autre. Le progrès français n'a été que jusqu'à retrancher l'antécédent n". Les Anglais, qui perfectionnent toutes nos découvertes, ont imaginé de faire une inversion un peu bête, il est vrai, mais qui a le mérite d'être neuve ; ils placent le numéro, sans n, devant le nom de la rue, ainsi :

35, rue Saint-Honoré.

Vous sentez bien que cet effort d'intelligence a séduit nos dandys et nos jolies femmes, d'où il résulte qu'il y a aujourd'hui deux camps dans la société : le camp qui veut le numéro avant, et celui qui le veut après. Sur ce point, je vous conseille de faire comme vous voudrez.

Si vous confiez une lettre à une personne qui veut bien se charger de la remettre à un tiers, vous la lui

donnez ; mais la personne doit la cacheter elle-même, en votre présence, en la prenant de vos mains, sous peine de la plus grande impolitesse.

Quant aux leltres de faire parf, pour mariage ou enterrement, je vous conseille de ne pas en abandonner la rédaction à votre lithographe, sous peine d'y trouver force inconvenance. Par exemple, les personnes qui font part, c'est-à-dire qui écrivent collectivement le billet d'enterrement, je suppose, ne doivent pas être tous les membres de sa famille indistinctement, mais seulement les plus proches parents, ou, à défaut de parents, les héritiers. Il est du dernier ridicule de voir figurer, dans certaines lettres, une kirielle de noms, de quoi peupler tout un village, et surtout ceux de bambins de deux à trois ans. Quand le mort a encore son père et sa mère, ce sont eux, et ses frères et sœurs seulement, qui doivent faire part. S'il n'y a pas d'ascendants, les enfants seuls figurent dans le billet. Les frères, sœurs et neveux, cousins et cousines, ne doivent y placer leurs noms que lorsqu'ils sont héritiers, s'il n'y a pas d'enfants.

La vanité ne doit jamais montrer le bout de l'oreille dans ces sortes de billets , surtout dans ceux d'enterrement. « N'est-ce pas pitoyable, en effet, dit un homme d'esprit, d'y voir annoncer que l'un des parents est membre de plusieurs sociétés savantes,

ou chevaher de la Légion d'Honneur? Comment

la vanité ose-t-élle se montrer si importante, quand la tristesse doit occuper le cœur et l'esprit? »

J'ai entre les mains, au moment où j'écris ceci, une lettre de faire part des plus curieuses. J'y trouve que M. L. est notaire ; M. G , avocat ; M. N. , huissier ;

M. D., marchand de nouveautés; et M. B., fabricant de bougie. Il n'y manque absolument que les adresses pour devenir de la politesse industrielle.

Quant aux lettres d'invitations, nous en traitons au chapitre des invitations.

RÉSUMÉ

1. Tout individu capable d'écrire une lettre anonyme pour nuire à quelqu'un est un lâche et un infâme.

2. Tout individu capable d'écrire une lettre pseudonyme pour nuire à quelqu'un est un faussaire.

3. Tout individu qui écrit une lettre contenant des injures ou des malhonnêtetés est un grossier personnage, sans ombre d'éducation.

4. Si vous recevez une injure, verbalement ou par écrit, répondez-y par le mépris, et n'écrivez pas. Si par quelques circonstances particuUères vous étiez forcé de le faire, écrivez avec fermeté, mais pohment.

5. N'écrivez jamais si vous n'avez pas un sujet pour écrire, à moins que ce soit à un ami intime ou à un parent.

6. Si vous recevez une lettre, répondez le plus prochainement possible.

7. Écrivez de votre propre main aux personnes que vous honorez ou auxquelles vous devez du respect.

8. Écrivez proprement, correctement, sur beau papier neuf et sans tache. Écrivez à moitié marge pour les ministres et grands protecteurs.

9. Ne poudrez jamais votre lettre avec du tabac, car c'est une grosse impolitesse dont on pourrait s'apercevoir.

10. Quand vous écrivez à un parent ou à un ami, écrivez-leur vous-même, tel que vous pensez, et ne vous faites aider par personne.

11. Si vous écrivez à un supérieur pour lui demander quelque chose, faites-vous faire un brouillon de lettre par quelqu'un qui entend mieux que vous les formules à suivre, et recopiez-le.

12. Si votre lettre s'adresse à un chef d'admmistration, faites-la recopier par une personne qui ait une belle écriture.

13. Quand on écrit à un ministre, à un prmce ou à une autre personne d'un rang très élevé, on écrit à mi-marge, et le commencement de la leltre doit être vers le milieu de la largeur du papier. La feuille de papier doit être in-folio, dite papier-ministre. Dans ce cas, suivez exactement le formulaire que nous vous avons enseigné dans cet article.

ik. Que votre style soit toujours approprié 1° à la circonstance; 2° à la personne; 3° à vos propres sentiments; h" éloignez-en l'emphase, le prétentieux, et tout ce qui sent le chercheur d'esprit.

16. Le style le plus simple, le plus naturel, est le cachet de l'homme qui a véritablement de l'esprit. ^

16. Du reste, conformez-vous en tout point aux règles adoptées par l'usage de la bonne société, règles que je vous ai enseignées ci-dessus.

Autrefois, on trouvait dans le monde le raffiné d'honneur, sorte de spadassin du bon ton, qui vous tuait un homme pour un mot, pour un signe, pour un regard, par principe et dans les règles. Aujourd'hui, nous n'avons plus que le raffiné de politesse, personnage beaucoup moins dangereux, mais tout aussi original.

Le rafûné de politesse est né près d'un salon, y est entré en bavolet, y a reçu sa première et sa dernière éducation, et tout le reste du globe lui est resté inconnu, jusqu'au m.oment où de grands malheurs de famille l'ont forcé d'accepter une place de copiste dans un ministère qu'il n'a pas quitté depuis trente ans, et où, par son exactitude, il est parvenu aux appointements de 2,000 francs.

Il a de cinquante-cinq à soixante ans, et s'il ne lui manquait pas quelques dents et qu'il eut la taille plus droite, vous pourriez le prendre, grâce à sa perruque blonde, pour un homme de quarante-cinq ans. 11 est long, mince, maigre, comme tiré à la filière, et fort agile pour son âge. Il porte encore les souliers k boucles d'argent à la Louis XVI, les bas chinés du Directoire, la culotte courte de l'-Empire, l'habit à queue de morue de la Restauration, le paletot de Louis-Philippe ; mais il a refusé la blouse du Gouvernement provisoire. Il n'entre jamais dans un salon sans avoir, en toute saison, un bouquet de violette a la boutonnière, et, à la main, un nombre toujours

impair d'autres bouquets, trois, cinq ou sept, destinés aux belles dames.

Il entre une minute après avoir été annoncé, car il faut ce temps-là pour arranger sa perruque et sa petite harangue. Il fait un pas et salue devant lui; puis deux autres pas, et salue à droite ; puis trois autres pas, et salue à gauche. Il arrive devant la dame du logis : quatrième salut plus profond que les autres. Il lui prend la main et la baise bien respectueusement, en lui disant : « Belle dame^ permettez » ; il se redresse alors pour la première fois depuis qu'il est entré, il choisit le bouquet le plus frais qu'il ait à la main; il le présente, et dit : « Permettez, belle dame)) en faisant une cinquième révérence, mais d'un air plus dégagé. Enfin il fait sa distribution de bouquets. Mais comme le fin matois ne veut faire soupçonner aucun sentiment de préférence, il les distribue aux voisines les plus près de la maîtresse delà maison, à droite et à gauche, et jamais plus d'un côté que de l'autre. Le compliment est le même pour toutes, avec cette seule modification pour les jeunes filles : « Permettez, charmante demoiselle, )>

Le raffiné de politesse est la bonté moutonnière personnifiée. Vous lai écrasez un doigt de pied avec le talon de votre botte, et vous vous disposez à lui faire vos excuses, il prend l'initiative, et vous dit : « Mille pardons, monsieur, j'ai la mauvaise habitude d'avancer ainsi le pied! j'ose espérer que vous ne vous êtes pas blessé? » — Mais si lui-même a la maladresse de marcher sur le pied de quelqu'un, ah ! alors, c'est une explosion d'excuses, de désespoir, de chagrin, et

il ne finit ses gémissements que pom^ prendre mie prise de tabac dans sa tabatière en argent.

Malgré ses cinquante ans, le raffiné se permet encore de danser ; mais uniquement en faveur des vieilles dames et des petites filles, ce que les gens grossiers appellent faire damer les tapisseries. Aussi, quand il arrive à la soirée, voyez comme toutes les figures de huit à douze ans, et de quarante à cinquante, s'épanouissent de joie et d'espérance ! Jamais le raffiné n'ouvre la bouche que pour dire, fût-ce au dernier malotru, une chose agréable, et jamais je ne l'ai entendu médire de personne, pas même des gens qui l'ont gravement offensé.

J'ai vécu dans l'intimité d'un peintre célèbre, M. D. , qui a laissé Greuze bien loin derrière lui, et je lui ai volé le secret qu'il emploie pour faire des têtes de jeunes hommes si beiles, et des têtes de jeunes femmes si angéliques. Il fait poser de jeunes femmes de vingt ans pour dessiner ses têtes de jeunes hommes, et de jolies petites filles de douze à treize ans pour peindre ses têtes de jeunes femmes. Le raffiné emploie, pour plaire à tout le monde, un procédé tout-à-fait analogue ; il parle aux hommes le même langage flatteur que l'on n'adresse généralement qu'aux dames, et il parle aux dames comme on le ferait à des anges.

Vous avez probablement entendu parler d'un original plein d'esprit, nommé M. Grimod de la Reynière, auteur d'un Ahnanach des Gourmands, qui eut un très grand succès tant que ce fut lui qui le rédigea. Cet homme joignait tous les jours chez lui l'exemple au précepte, d'où il est résulté qu'après avoir, je ne dis pas dissipé, mais mangé une partie de sa fortune,

il fut obligé d'aller se fixer à Montmorency, où il a digéré le reste. M. de Latouche, l'auteur spirituel du Paysan de la vallée aux Loups, de la Correspondance de^Ganganelli, etc., alla un jour lui rendre visite et accepta son invitation à dîner, invitation qu'il ne faisait que très rarement, et seulement aux gens d'un mérite reconnu. Après avoir mangé de dix plats très recherchés, qu'il faisait servir les uns après les autres, la conversation tomba sur Charles Nodier.

— Votre Nodier! s'écria l'amphitryon, c'est un critique sans sel, un littérateur sans goût, qui, j'en ferais la gageure, ne saurait pas distinguer l'aile d'un faisan de celle d'une bartavelle !

— C'est un savant distingué.

— Un savant! lui!... Pourriez -vous me dire quelle sauce il a inventée ?

— Dans tous les cas, c'est un homme aimable, un

charmant convive.

— Pour le coup, voilà qui est trop fort! Je vous dis, moi, que c'est un homme qui manque tout-à-fait d'usage, de bonnes manières et de politesse. Comment, Monsieur! il a dîné trois fois chez moi, et il n'a pas eu une seule indigestion ! et vous appelez cela

de la politesse ! !

Le raffiné de politesse pousse la complaisance plus loin que Charles Nodier, et il n'hésiterait pas à crever d'ingestion plutôt que de refuser une belle dame qui insisterait pour lui faire manger la moitié d'une dmde truffée, car ce qu'il aime le mieux au monde, après la politesse, c'est la dinde truffée. Aussi est-il bien un peu parasite et gourmand; mais sous ce rapport comme sous tous les autres, c'est l'homme le plus

accommodant qu'il y ait au monde, et vous ne lui serviriez que des pommes de terre en robe de chambre, qu'il trouverait encore moyen de vous complimenter sur leur goût délicieux et la délicatesse de leur fumet. Il serait bien possible, par exemple, que, plus tard, il s'arrangeât de manière à avoir une affaire pressée chaque fois que vous Tinviteriez, et il vous affirmerait bien sincèrement qu'il en est au désespoir.

Malgré ses ridicules, dont on s'amuse le plus souvent, le raffiné de politesse possède le rare talent de se faire bien venir partout, et de se faire aimer de tout le monde. Chaque année, depuis le quatorze décembre jusqu'au seize janvier, il est attaqué d'un gros rhume qui le retient chez lui et le force à suspendre ses visites ; mais comme tout le monde en connaît la cause, tout le monde le lui pardonne, et chacun est content de le voir revenir avec la saison des violettes.

RÉSUMÉ

1. L'excès en tout est un défaut; mais Texcès en politesse, tel ridicule qu'il puisse être, ne vous fera jamais que des amis.

2. Le seul excès que vous devez craindre en ce genre, est celui qui vous conduirait à une lâche servihté, même avec les dames.

3. Cependant, que votre politesse ne soit jamais affectée au point d'être ridicule.

4. Le raffinage de telle chose que ce soit lui fait perdre de son poids.

MONSIEUR SANS GÈNE

MONSIEUR SANS-GÊNE

Vous avez sans doute connu monsieur Sans-Gêne, car ce bon enfant, comme il se nomme lui-même, se rencontre partout depuis la révolution de 1830, et surtout depuis celle de 1848.

Monsieur Sans-Gêne se trouve placé à côté de vous, au spectacle, et pourvu que vous vous fassiez mince pour lui laisser ses coudées franches, vous voilà dans ses petits papiers; il commence la conversation par monsieur; au second acte il vous dit mon cher, et au troisième mon cher ami : vous voilà camarades ; il vous raconte les succès de la pièce, les scandales des coulisses, les anecdotes du foyer, le procès du directeur, les bons mots de la Déjazet, les intrigues de la prima dona, et le désappointement des auteurs. 11 sait tout et raconte tout avec gaîLé, malice, et même avec un certain esprit qui vous amuse. 11 vous dit son nom et vous arrache le vôtre. Le spectacle est fini et votre homme vous crie de le suivre pour éviter d'être écrasé dans les couloirs où il se fraye, à grands coups de coude, un large passage à travers la foule. Arrivé dans la rue, il passe son bras sous le vôtre, et vous accompagne jusqu'à votre porte, bon gré malgré vous, pour que vous n'ayez pas peur des filous ; là, il vous serre la main, vous dit : « Adieu mon bon ami )) et s'en va en sifflant. En montant votre escalier vous vous dites : « C'est un drôle de corps, mais un bon enfant. *

Le lendemain vous êtes en soirée chez Madame B,. ,

MONSIEUR SANS GÈNE

le salon s'ouvre brusquement ; un individu s'y précipite avant qu'on ait eu le temps de l'annoncer : c'est Monsieur Sans-Gêne. 11 est en redingote et ses bottes sont un peu crottées, mais bast ! il est trop bon enfant pour tenir à l'étiquette. Vous êtes la première personne qu'il aperçoit : il s'élance, vous serre la main à vous écrasez les doigts, vous embrasse. — Que je suis heureux, mon ami, de vous rencontrer ici : mais pardon, il faut que je me présente d'abord au maître et à la maîtresse de la maison, et il ne vous adresse plus la parole de toute la soirée.

Il va ensuite se jeter de son long sur une causeuse dont il crotte le damas avec ses bottes ; puis il tire de sa poche une calote de velours noir qu'il met sur sa tête de crainte de s'enrhumer. Il se lève, va tirer un cordon de sonnette qu'il agite de toutes ses forces ; un domestique arrive « Joseph, lui dit-il, apportez du bois, car voilà un feu qui ne va pas. » 11 place lui-même trois énormes bûches dans le foyer, et les attise jusqu'à ce qu'elles soient enflammées ; alors il ramène de côté les deux pans de sa redingote, s'appuie le dos contre le chambranle de la cheminée, croise les jambes, se chauffe les mollets, et se met à chanter quelque calembredaine. 11 va ouvrir le piano dont il ne sait pas jouer, il va fureter dans tous les coins, regardant tout, touchant à tout, puis, s'il casse une porcelaine, il en ramasse un éclat, l'examine, « tiens, dit-il, je croyais que c'était du Sèvres, mais je vois à la cassure que c'est du Japon, » et il va faire peur à une dame en faisant semblant de vouloir l'embrasser. S'il trouve un coffret sur la cheminée, il l'ouvre, lit les lettres ou les tablettes qu'il

jjg MONSIEUR SANS-GÈNE.

contient; un livre lui convient-il ? il le met ostensiblement dans sa poche. Pour faire enrager une demoiselle, il prend une rose sur sa tête et la met à sa boutonnière; il arrache un ruban à une autre, etc., etc..

Tout-à-coup il demande tout haut : Quelle heure est-il ' » Sans prendre en considération la grave impolitesse qu'il commet, il sonne le domestique : «Joseph ! apportez-moi mon chapeau que j'ai laisse dans l'antlchauibre. » H s'approche de la glace, Ôte sa calotte, met son chapeau, et s'en va au pas de charge sans rien dire à personne.

Tout le monde le regarde partir, on se dit : « Il est drôle, mais bien bon enfant ce Monsieur Sans-Gene, d'ailleurs il est baron, il a quarante mille francs de rente, il est généreux el célibataire, c'est un très bon parti ' Alors chaque maman jette un coup d'œil sigmficati'f sur sa demoiselle, et on parle d'autre chose.

Le lendemain matin au moment où vous allez vous mettre à table, votre porte s'ouvre et quelqu'un entre sans se faire annoncer; c'est Monsieur Sans-Gene qui s'écrie : « Parbleu, mon bon ami, cela se trouve bien ! ie venais justement vous demander à déjeûner ! •> Sans attendre votre réponse il prend une chaise, s assied au haut bout de la table, se saisit d'un couteau et découpe. Pendant que vous faites servir vos convives ou votre famille, il débouche une bouteille, goûte Je vin — Comment se nomme votre domestique ? — Philippe. - Philippe, dit-il, allez chercher du Mâcon, le Bordeaux est trop froid pour mon estomac ; ayez soin aussi de servir le café très chaud, et d'avoir du très bon cognac, car je ne bois jamais de liqueurs. »

MONSIEUR SANS GÈNE

— Mon bon ami, dit-il après déjeûner, je vous enlève aujourd'hui pour toute la journée ; ma voiture est en bas qui nous attend.

Je me laisse faire et nous allons au bois. A six heures nous arrivons chez lui, où un excellent dîner et trois ou quatre de ses joyeux amis nous attendent. On mange, on rit, on cause pendant une heure et demie. Nous en étions au Champagne dont nous avions déjà sablé quelques verres quand tout-à-coup notre amphitryon se lève et va... se coucher.

— C'est un drôle de corps, dis-je î

— C'est vrai, me répondent ses trois amis, mais c'est un bon enfant, tout-à-fait sans façon, nous sommes faits à cela et nous agissons de même. Maintenant à nous le Champagne et à la santé de notre hôte.

Heureux le célibataire qui a quarante mille francs de rente et qui peut se mettre à son aise partout !

RÉSUMÉ

1. Pour jouer impunément le rôle de M. Sans-Gêne, il faut avoir quarante ans, quarante mille francs de rente et être à marier.

2. A moins de ça. Monsieur Sans-Gêne cesse d'être un aimable original pour devenir un grossier personnage.

3. Dans tous les cas, ses manières prouvent qu'il a plus d'estime pour sa personne que pour la personne des autres.

4. U manque totalement d'éducation et ne comprend pas la politesse.

DE LA BONTÉ

DE LA BONTÉ

Mademoiselle de France, sœur d'un de nos rois, était si bonne qu'elle ne pouvait entendre dire du mal de quelqu'un sans en souffrir. Elle avait eu beaucoup à se plaindre d'une dame de la cour, et cependant jamais on ne lui entendit parler d'elle, m en bien , ni en mal. Un jour, sa femme de chambre crut lui faire sa cour en tenant des propos un peu méchants sur le compte de cette dame.

— Chut! chut! Julie, ne dites pas de vilames choses comme celles-là.

— Mais , madame , vous savez bien que je dis la

vérité.

— Je ne veux pas savoir des vérités de ce genre. ~ Cette femme vous a grièvement offensée !

— Je ne m'en souviens plus.

— Elle est votre ennemie mortelle !

— Moi , je ne suis l'ennemie de personne.

— Comment, je ne puis rien dire de ceux qui vous veulent du mal.

— Non.

— Pas même du Diable?

La princesse hésita un moment et répondit :

— Julie , il ne faut dire du mal de personne !

Je n'ai pas besoin d'ajouter, après cela, que mademoiselle était aimée jusqu'à l'adoration de toutes les personnes qui l'entouraient.

La bonté est, pour les hommes qui doivent vivre dans le monde, non-seulement un devoir, mais encore

DE LA BONTÉ

la méthode la plus sûre pour désarmer Tenvie , cette passion funeste qui ne pardonne aucune supériorité de rang, de fortune ou de mérite, cette odieuse envie qui , non contente d'envenimer tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle touche, dévore le cœur de celui qui la porte dans son sein. Si j'étais homme à me venger cruellement de mon plus mortel ennemi , je lui souhaiterais de devenir envieux!

La bonté , toute seule, suffit pour vous faire aimer dans le monde, car elle porte en elle un charme indéfinissable qui séduit et attire les cœurs. Elle a une telle puissance sur l'âme humaine , qu'un seul de ses actes peut faire oublier plus d'une action douteuse. Un homme doué d'une grande bonté ne peut pas manquer de politesse, car elle est dans sa nature, et quant à l'usage du monde, à la rigueur il pourrait, s'en passer, s'il ne tenait qu'à être bien reçu partout^ Si les hommes destinés à gouverner connaissaient toute la puissance de la bonté , nous ne verrions pas si souvent les trônes se briser sous le poids de la colère du peuple.

Un homme qui a sauvé la France de l'anarchie , qui l'a couverte de gloire, et qui a semé sur son sol le germe de toutes les prospérités; un homme qui, mort depuis près de trente ans , règne encore sur la France par le souvenir; cet homme, dis-je, connaissait fort bien la puissance de ce levier pour agir sur les masses , qu'il entraînait à sa suite comme par un pouvoir magique.

Napoléon , n'étant encore que consul à vie , aimait à aller passer quelques heures de loisir à la Malmaison , pour se reposer du gouvernement difficile de la

J22 DE LA BONTÉ

France. 11 y était suivi par ses aides-de-camp et plusieurs jeunes officiers supérieurs , auxquels se joignaient quelques jeunes gens distingués par leurs talents ou leur mérite. Isabey, le peintre, était de ce nombre. Là , cette brillante jeunesse était relevée de toute étiquette , se livrait sans contrainte à une folle gaîté,et, dans ses jeux, elle invoquait souvent les souvenirs du collège. Un jour elle jouait au cheval fondu. Ce jeu d'écoliers consiste à se mettre à la file, à vingt-cinq ou trente pas les uns des autres; puis le dernier prend son élan en courant, saute par dessus la tête de tous ses camarades l'un après l'autre, en leur appuyant les mains sur les épaules s'il n'est pas assez leste pour les franchir sans cela. Arrivé au dernier il s'arrête à vingt-cinq pas , et tend le dos en attendant que les autres le franchissent à leur tour.

La ligne de joueurs fit le tour du parc , toujours courant et sautant, et arriva ainsi dans l'avenue des peupliers, où, par hasard , Bonaparte se promenait les deux mains derrière le dos. Isabey venait de franchir les joueurs; il en aperçoit encore un devant lui , s'élance, lui met les deux mains sur les épaules çt saute ; mais comme le cheval-fondu ne s'attendait à rien, il se fond en effet sous la secousse qu'il éprouve et roule sur le sable avec le sauteur. îsabey ne s'aperçut que dans ce moment qu'il venait de renverser le premier consul. Il eut une si belle peur qu'il se mit à courir avec la rapidité d'un cerf, enfila la route de Paris, allant toujours le même train jusqu'à son arrivée, et fut , à demi-mort de fatigue , se cacher chez un de ses amis. Bonaparte se releva furieux et mit la main sur la garde de son épée. Mais

DE LÀ BOINTÉ.

lorsqu'il vit les enjambées que faisait Isabey dans sa course sur la grande route , sa colère s'évanouit et il ne put s'empêcher d'en rire aux larmes avec ses jeunes apprentis courtisans.

Le lendemain Isabey reçut , de la part du premier consul , une lettre qui l'invitait à revenir à la Malmaison, où il ne se présenta qu'en tremblant. Bonaparte lui dit , en lui pinçant légèrement l'oreille :

— Ah! ah! vous avez eu grand'peur hier! j'en suis bien aise. Cela vous apprendra que tout grand peintre qu'on soit, on ne doit pas sauter sur le dos du premier magistrat d'une république comme la France.

Et tout fut fini. Isabey, tout le temps de sa vie, eut un véritable culte d'amour pour l'empereur.

Plusieurs années après cette aventure, l'empereur conduisait à Moscou son armée jusque-là victorieuse. Il avait plu toute la journée , et les chemins défoncés n'offraient plus qu'une boue épaisse et tenace. Deux simples soldats, très fatigués, marchaient avec la plus grande peine, en enfonçant dans la boue jusqu'à mi-jambe. L'un d'eux, dans sa mauvaise humeur, maugréait de tout son cœur contre Napoléon , et le traitait on ne peut plus mal, dans son langage un peu trop énergique.

— Tais-toi donc, lui dit son camarade en lui poussant le coude.

— Pourquoi donc ; ne rn'est-il pas permis de me plaindre?

— Mais l'Empereur est derrière nous , il t'entend.

— Eh m'en ! n'as-tu pas peur qu'il me destitue ? Napoléon, qui , en effet, avait entendu toute la

conversation , arrêta son cheval devant le soldat et

124 î>5^^ LA BOKTÉ.

lui dit : — Mon brave, chacun sent ses peines et s'en plaint à sa manière. Allez dire à votre colonel que je viens de vous faire sergent.

En 1815 , à la bataille de Waterloo, un officier des grenadiers de la garde tomba la poitrine percée d'une balle. En mourant il cria vive l'Empereur î c'était le grognard dont je viens de vous parler.

RÉSUMÉ

1. La bonté est la vertu qui vous fera le plus chérir dans le monde et dans la famille.

2. Elle fournit le moyen le plus puissant pour désarmer l'envie et la médisance.

3. Elle porte avec elle un charme indéfinissable qui attire tous les cœurs.

4. Elle a une telle puissance sur le cœur humain, qu'un seul de ses actes peut faire pardonner bien des actions douteuses.

5. Une personne douée d'une grande bonté ne peut jamais manquer de politesse, car la politesse n'est que l'expression de la bonté.

6. Le masque de la bonté est celui avec lequel les hypocrites font le plus de dupes.

7. Les jeunes personnes doivent donc se défier du masque de la bonté, et encore plus de la bonté de leur propre cœur.

8. Ce n'est que par des actes et non par de yames paroles que l'on peut s'assurer que les gens qu'on ne connaît qu'imparfaitement ont véritablement de la bonté.

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