DES CUIRS ET DES VELOURS
Ces deux mots, quoique très employés dans le monde, ne sont pas généralement compris dans leur véritable sens. Le mot cuir proprement dit est une faute de grammaire, un solécisme ou un barbarisme, comme disent les collégiens. Il a pris son origine dans le mot écorcher, enlever la peau ou le cuir d'un animal On a dit d'abord d'un homme qui faisait des fautes
DES CUiRS ET DES VELOURS.
de langage, qu'il écorchait sa grammaire ou sa langue ; puis, poussant la figure de rhétorique aussi loin qu'elle pouvait aller, on s'est dit : puisque écorcher est enlever le cuir, celui qui écorche sa langue fait un cuir. L'homme qui ditîu mourir as pour m wiowrra5, fait un cuir
Le velours est également une faute de français, mais qui consiste invariablement dans la manière de lier deux mots par une liaison fausse qui, selon la personne qui fait le velours, donne plus de douceur à la prononciation et la rend douce comme du velours. Par exemple, comme la prononciation de l's et du z est plus douce que celle du T, un veloutier vous dira comment z' allez-vous ? fai z'été.
On trouve des cuirassiers et des veloutiers partout, sur la scène de nos théâtres, à la Chambre des Députés et dans les salons de la plus grande société; rien n'est plus commun, et cependant il n'en faut qu'un pour bouleverser une conversation, tout-à-coup, au moment le plus imprévu. « Au bruit du cuir lancé par un large Monsieur à qui une grande fortune donne un aplomb ridicule, dit un homme d'esprit, ou par un jeune fat dont la cravate est si artistement plissée, on voit les interlocuteurs rougir et pâlir tour à tour ; on dirait qu'ils ont été surpris par la vue de la tête de Méduse. Quelques-uns d'entre eux seulement se cachent la figure avec leur mouchoir pour rire sans danger, d'autres se mouchent ou demandent du tabac h leurs voisins par forme de distraction. Enfin le cuir occasionne une révolution complète ; c'est le 89 de la conversation, j)
Il y a des faiseurs de cuirs d'une si grande naïveté qu'on se fait un véritable plaisir de les écouter.
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M. Jome, brave huissier de Matour, était de ce genre. Un jour, il traversait une forêt ayant sur Fépaule un magnifique lièvre qu'il avait acheté dans un village voisin. Un garde-forestier qui le rencontre voulut s'emparer du lièvre, d'où une querelle, puis une bataille dans laquelle M. Jome resta vainqueur. En arrivant à Matour, il racontait son aventure à tout venant et la terminait par ces mots : « Quand alors où ce que je vis que j'étais le plus fort, je le batta ! je le batta !. . .
Avec un i, monsieur Jome, dit un individu.
— Non morbleu, reprit-il vivement, c'était bien avec mon bâton.
RÉSUMÉ
1. Si VOUS faites des cuirs, prenez un maître de grammaire et gardez-le jusqu'à ce que vous n'en fassiez plus. Jusque-là ne vous lancez pas dans le monde.
2. Rien ne déconsidère un homme dans la société, comme de faire habituellement des cuirs.
3 . Une faute très grossière de langage peut échapper à l'homme le plus instruit dans le feu de la conversation. S'il en rit lui-même^ vous pouvez en rire avec lui.
S'il ne rit pas de sa faute, faites semblant de ne pas vous en être aperçu..
5. Agissez -en de cette dernière manière avec l'homme coutumier du fait.
6, Il est de très mauvais ton d'affecter de faire des cuirs, quand on peut faire autrement. C'est de la plus basse bouffonnerie.
BU BEAU PARLEUR
Le beau parleur touche de bien près au faiseur d'esprit, mais il tient plus à la phrase qu'à la pensée, et
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il est plus bavard (qu'on me passe ce mot). Vous le verrez toujours debout, quand même tout le monde serait assis, et il a le soin de se placer de manière à être vu de tous, car il veut non seulement qu'on l'entende, mais qu'on le regarde parler. Adressez-vous une question à un homme de mérite placé à côté de vous, le beau parleur vous a entendu, donc c'est à lui à vous répondre. Aussitôt il étend le bras vers la personne que vous avez interrogée, et de la main il lui fait signe de ne rien dire; son autre bras est étendu vers les dames, et sa main s'abaisse deux ou trois fois comme pour leur dire ; « Silence, mesdames, vous allez m'^entendre ; » ses yeux font le tour de la société pour s'assurer que tout le monde est attentif, et alors il commence, la tête haute, le jarret tendu et la poitrine avancée.
11 ne parle pas, il déclame en traînant son discours et en s'arrêtant après chaque phrase pour soulager sa mémoire, car le beau parleur a un répertoire considérable de phrases ronflantes, poétiques, à effet, qu'il a pillées à droite et à gauche dans nos auteurs qui ont le plus brillant style. Or, il lui faut le temps de les trier pour les adapter à peu près au sujet dont il est question, et les affubler des mots les plus bizarres, des adjectifs les plus extraordinaires, les plus incompréhensibles qu'il ait pu trouver dans le dictionnaire de l'Académie.
Il faut qu'on Técoute religieusement, avec une profonde attention, et, si vous avez le malheur d'adresser un mot à quelqu'un, il s'arrête court, ses bras tendus vers vous, et en vous jetant un coup d'œil foudroyant. Quand le silence est rétabli, il recommence
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la phrase interrompue et il continue à parler beaucoup et longtemps pour ne rien dire. S'il arrive que, par une hardiesse étrange, une de ses viclimes veuille secouer le joug pesant de sa conversation, il s'irrite, rougit jusqu'au blanc des yeux et cesse de parler. Il boude et garde un silence obstiné toute la soirée. Mais si l'heure n'est pas trop avancée, après être resté un moment pour faire bonne contenance, il se retire en tapinois et va chercher un autre salon où il fera naître une occasion de tirer la même fusée qu'il avait préparée d'avance.
Cet homme, qui veut qu'on l'écoute si religieusement, n'écoute jamais les autres, et quelque soitl'mtérêt de la chose dont on parle, il tourne le dos au narrateur et va papillonner autour des dames pour leur débiter ses compliments boursoufQés. « Belle dame, vous séduirez toujours les cœurs avec ces grâces panlondmiques éclanées par la rampe du monde admirateur.-Avez-vous reçu de précieuses nouvelles du noble auteur de vos jours ? - Salut à la gyne enchanteresse qui a daigné, en notre faveur, descendre de son ciel bleu habité par les dives, pour venir, ainsi que le météore lumineux qui brille sur le front du génie, éclairer de ses lumières éblouissantes les profondeurs ténébreuses de notre polylogie. — Très gracieuse dame , C aurore de vos joues le dispute au vermillon d'un soleil matinal. 11 lui arrive quelquefois de mettre la charrue devant les bœufs, comme vous le voyez, mais il appelle cela une inversion ingénieuse. Le pauvre homme n'imagine pas qu'on parle pour se faire comprendre, mais seulement pour caresser l'oreille par des mots sonores et ronflants, pour l'étonner par des
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locutions extraordinaires, intelligibles ou non, pour étourdir TespriLpar l'emphase, le galimatias, le compassé, et toute la phraséologie d'un rhéteur collégien. Et cependant il ne termine jamais une période sans la finir par un impertinent « Comprenez-vous bien? Entendez-vous ce que je veux dire? »
Pour couper court, le phrasier n'est qu'un sot qui a de la mémoire, et s'il en a beaucoup, malheur à vous, car il s'empare de la conversation, coupe sans cérémonie la parole à tout le monde, et, pendant la soirée entière, il saura vous forcer à jouer le rôle d'un muet automate. Et surtout quand vous partirez, donnez-vous bien de garde de sortir avec lui, car il ne vous lâchera pas en route et vous écrasera continuellement des foudres de son éloquence fantastique. Arrivé à votre porte, il vous saisira par le bras et, quoi que vous fassiez pour vous en débarrasser, il saura vous forcer à rester en place, sous la gouttière et les deux pieds dans la boue, jusqu'à ce qu'il lui plaise de terminer ses pompeuses et interminables périodes.
La belle parleuse diffère du phrasier en ce qu'elle a plus d'esprit et qu'elle se souvient encore de la rude leçon que Molière a donnée aux Précieuses ridicules. Si elle aime à causer, c'est plutôt pour montrer son esprit et faire étalage de ses connaissances acquises, que pour faire briller un beau langage. Cependant ses mots sont choisis, ses phrases tournées avec finesse et son style poétique et fleuri. Elle évite l'ampoulé et le pathos autant que le phrasier les recherche. Dans un salon, elle laisse parler chacun à son tour, et ce n'est guère qu'en très petit comité qu'elle s'abandonne, sou-
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vent sans même s'en apercevoir, à son amour pour la
^%ne'leune veuve, M»' de L. avait toutes les grâces de la jeunesse, de la beaulé, et beaucoup d'esprit ; mais c'était un véritable moulin à paroles, et ses amis s'en affligeaient, parce que, dans le monde, maigre l'indulgente amitié qu'on avait pour elle, on ne pouvait s'empêcher de la trouver ridicule et quelquefois même insupportable. Un de ses meilleurs amis. M. T. , résolut de lui donner une leçon sévère et de la corri- <^er de ce misérable défaut, au risque de se brouiller avec elle. Pendant quelques jours, il lui parla avec tant d'enthousiasme du mérite et de l'esprit d un jeune homme dont il avait fait la connaissance, quil ht naître chez M""' L. le désir de voir ce phénix de la société. M. T. promit de le lui présenter le plus tôt pos-
" En effet, le lendemain, la dame les reçut tous deux dans son salon avec toute l'affabilité qui lui était ornaire. Le jeune homme élait doué d'un physique agréable et d'une tournure assez distinguée ; il salua gracieusement la dame et se plaça silencieusement, comme les gens d'un mérite vrai mais modeste, dans le fauteuil que M-^ L. lui fit approcher. La dame prit aussitôt la parole ; la conversation se prolongea pendant près d'une heure, après quoi les deux messieurs prirent congé et se retirèrent. ^
Le même soir, M. T. se rendit dans un salon ou il savait trouver M- L., il s'approcha d elle et lui demanda ce qu'elle pensait du jeune homme.
- Justement , je parlais de lui à ces dames c es un jeune homme charmant , plein de mérite . et dont
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la conversation pétille d'esprit. Nous avons causé pendant une heure , comme je le disais à l'instant , et cette heure ne m'a pas duré une minute. Ma bonne amie, ajouta-t-elle en s'adressant à la maîtresse de la maison , il faut absolument prier monsieur de vous le présenter.
— Je le ferais bien volontiers, dit M. T.^ mais mon jeune homme a une infirmité qui lui fait perdre une grande partie de ses moyens , et tout le monde n'a pas la même indulgence que madame !
— Une infirmité , dites-vous , je ne m'en suis pas aperçue ?
— Hélas ! mesdames , il est sourd et muet !
La surprise et la confusion de M°'^ L. ne peuvent
s'exprimer ; la pauvre dame , s'abandonnant à son habitude pendant la fatale visite du jeune homme, avait si peu cessé de parler , qu'elle n'avait pas eu l'occasion de s'apercevoir de son infirmité.
La belle parleuse est au beau parleur comme celuici est au pédant.
RÉSUMÉ
1 . L'homme le plus spirituel devient bête quand il veut faire le beau parleur.