La phrase tue l'esprit
3. Le beau parleur est ordinairement bavard , et il ne faut que ces deux qualités pour assommer une société tout entière.
4. La plupart des beaux parleurs manquent d'es- , prit ; tous manquent de jugement.
|fj4 Î-K PURISTE.
5. Si vous voulez plaire , parlez simplement , mais dites des choses aimables.
6. La société repousse tous les gens prétentieux , parce qu'ils la blessent ou Tennuient,
7. L'homme qui s'admire dans ce qu'il dit n'est que bien rarement admiré par les autres.
8. Le beau parleur n'est rien autre chose qu'une variété du pédant.
LE PUlUSTE.
Il est indispensable dans la bonne société de savoir parler français si l'on ne veut pas devenir un sujet de moquerie pour les personnes railleuses et légères. Les jeunes gens, surtout, sont impitoyables sur ce point, ce qui les fait souvent tomber dans l'injuste avec les étrangers. Je les ai vus s'égayer une heure heure entière à propos d'un Anglais qui venait d'apprendre d'un cuistre auquel il donnait à dîner , que les adjectifs rôti et grillé étaient synonymes dans la plupart des cas. Le même soir , en conséquence de celte instruction , l'Anglais demande au contrôle de l'Opéra , une loge rôtie. Or , cet Anglais n'était rien moins que le célèbre Davy , l'homme le plus savant de son siècle.
Les fautes de français prouvent d'ailleurs un manque total de cette première éducation qui est la clef indispensable de tous les genres de mérite. Si donc vous avez le malheur de ne pas parler bien correctement votre langue, ayez, ou le courage de vous retirer du monde , ce qui, entre nous , ne serait pas un
grand malheur pour vous , ou d'apprendre la grammaire , ce qui n'est pas aussi difficile qu'on le croit , si Ton est doué de persévérance.
Surtout, ne devenez pas puriste au point, si je vous dis que l'affectation du pwmme (1) estdupédantisme , de me reprocher de ne pas parler français. Évitez autant que vous le pourrez les temps de verbe qui finissent en isse et en asse , et faites deux velours plutôt que de dire : il a tort f envers z'elle; on vous le pardonnera , tandis que le puriste qui fait la grimace quand il échappe une faute à quelqu'un , qui dogmatise, ou même qui a l'insolence de vous reprendre, est la plus assommante espèce de pédant. Du reste , vous remarquerez dans le monde que les puristes les plus hérissés sont toujours des imbécilles incapables d'écrire deux pages qui aient du bon sens, et si vous les sortez du domaine de la grammaire, vous les trouvez d'une impuissance absolue.
Aussi ne sortent-ils jamais de leur fort, et leur pédantisme ne les abandonne qu'à l'instant même où ils descendent dans la tombe. Le grammairien Saumaise , se sentant mourir, adressa ces dernières paroles à ses amis : « je m'en vais ou je m'en vas , Viin €t l'autre se disent^ ou se dit, »
Incapables de rien produire de bon, incapables de comprendre les oeuvres du génie , les puristes ont, dans tous les temps, cherché à mordre sur les .plus admirables œuvres de nos grands hommes. C'est ainsi que Scudéri a publié une critique grammaticale du Cid de Corneille , et d'Olivet, une autre du même
(i) €e mot a été rejeié par !e dictionnaire derAca^lémle.
genre sur les tragédies de Racine. Écoutez un échantillon de la critique de Bajazet :
Eh î pourrai-je empêcher, malgré ma diligence, Que Roxane d*un coup n'assure sa vengeance?
« Il fallait , dit d'Olivet : pourrai-je empêcher que, malgré ma diligence, Roxane, etc. », et toutes ses critiques sont à peu près de la même force. Piron lui a^ pour cela , délivré le certificat de juré-puriste :
Juré piqueur de diphthongue :
Endoctriné de tout point; Sur la virgule et le point, La syllabe brève et longue; Sur l'accent grave et Taigu , Le circonflexe tortu , Vu voyelle et Vu consonne.
Nous avons eu dans notre temps un assez célèbre puriste , Urbain Domergue , qui répétait souvent avec un profond désespoir : « Hélas , les participes ne sont pas connus en France ! » C'est à lui que s'adresse la jolie épigramme de Lebrun :
Ce pauvre Urbain que l'on taxe D'un pédantisme assommant, Joint l'esprit de la syntaxe Aux grâces du rudiment.
Ce genre de pédant est tellement encroûté dans le supin et le gérondif au milieu desquels il passe sa vie, comme Rivarol le disait plaisamment de Beauzée, qu'il ne comprend pas la critique que l'on fait de Im et ne soupçonne pas le ridicule dont il se couvre. On
essayait un jour de monter la tête de Tabbé Dangeau contre Lainez , qui ne perdait pas une occasion de le j ridiculiser : <r Bah ! répondit-il , il peut dire tout ce I qu'il voudra, je n'en ai pas moins dans mon porte- I feuille deux mille verbes bien conjugués. »
RÉSUMÉ
1. Parlez correctement votre langue, sivous pouvez, mais ne soyez pas trop sévère sur la manière dont les autres la parlent.
2. La langue française est tellement difficile qu'il n'y a peut-être pas dix hommes à Paris qui puissent
1 se vanter de comprendre parfaitement les participes.
3. En société, ne reprenez jamais celui qui fait une faute de français , sous peine de passer pour un pédant malhonnête.
i. Évitez autant que vous le pourrez les temps des 1 verbes qui finissent en asse et en isse.
5. Quand un mot est généralement compris par le public et qu'il peint bien votre pensée, servez-vousen dans la conversation sans trop vous inquiéter de l'Académie. Ainsi dites amatrice , comme J. J. Rous^ seau, utiliser comme Chabot, puriste et purisme comme les écrivains, gamain, comme tout le m.onde, etc« , etc.
I ' 6. Ce sont les écrivains et le public qui ont seuls le droit de créer de nouveaux mots. L'Académie n^'est
" là que pour les enregistrer , et les définir quand elle le peut.
7. Cependant, n'adoptez pas un mot populaire quand il a un sens bas , trivial ou indécent.