‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 49 sur 161 · L'HOMME BE LETTRES · texte numérisé non relu

L'HOMME BE LETTRES

L'homme de lettres comprend, comme le bas-bleu, plusiem-s espèces parfaitement distinctes, savoir : 1» l'homme de lettres compris; 2M'homme de lettres incompris; 3° l'écrivassier. Les caractères génériques auxquels vous les reconnaîtrez tous les trois, sont: vanité énorme; amour-propre très-irrilable ; admiration naïve et sincère pour son propre mérite ; profond mépris pour le m.érite des autres. Tous sont atteints, plus ou moins, d'une maladie endémique dans leur classe, qui les porte à s'enfler comme la grenouille de la fable, au point de crever comme elle ; ce qui s'est vu quelquefois.

1» L'homme de lettres compris a un nom connu, vend ses ouvrages et a toujours trois ou quatre éditeurs dans sa manche. Ceux-ci sont à l'affût de tout ce qui sort de sa plume, prêts à le lui acheter de 50 à 150 francs la feuille; ce qui fait, à bon compte de journaliste, de 15,000 à 60,000 francs le volume de 25 feuilles. Selon votre manière de calculer, à vous, cela ne ferait pour le plus haut que 3,750 fr. le volume, ce qui serait déjà bien joli. Mais, bast! nous autres nouveaux auteurs, éditeurs et journalistes, nous avons fait comme Sganarelle, nous avons changé votre arithmétique banale, et voici comment nous opérons. Avant que je commence, dites-moi, avez-vous vu jouer un petit vaudeville plein de malice et de vérité, intitulé V Imprimeur sans caractère^ — Non. — Ni moi non plus, mais je commence ma démonstration.

l'homme de lettres.

Adolphe habitait une petite ville de province, Orléans, à trente lieues de Paris. Il n'avait pour toute fortune que son intelligence très-développée , ses vingt-deux ans, le cœur de son Adèle, et il n'aurait pas donné cela pour tous les trésors de la Californie. Adèle l'aimait de même, plus encore, car elle était aussi vertueuse que jolie. Mais M. Géronte, son père, ne voulait pas entendre parler de mariage, parce que sa fille devait avoir deux cent mille francs de dot,, après la mort du vieillard, s'entend. M. Géronte, aussi Géronte qu'on peut l'être, avait fait, dans sa jeunesse, quelques madrigaux à Iris, d'où il résultait qu'il lisait tous les jours trois ou quatre feuilletons.

Un jour Adèle lui apporte le journal, et lui pose le doigt sur un article où il était dit que M. L. avait vendu soixante mille fr. le manuscrit de son poème de (( Diavolo ! dit Géronte en se grattant derrière l'oreille, j'aurais bien dû continuer à faire des vers. »

Quinze jours après Adèle lui pose le doigt sur un nouvel article, et. voit que M. de G. avait vendu trois cent mille fr. une nouvelle édition de ses œuvres romantiques. « Diavolo! diavolo! dit-il, qui peut le plus peut le moins, et je suis sûr que j'aurais fait de la prose très-facilement. »

Quinze autres jours après Adèle lui met le doigt sur un troisième article annonçant que M. T. avait vendu cinq cent mille fr. une nouvelle édition de son histoire de la révolution. « Diavolo ! diavolo ! diavolo ! dit Géronte, je ne suis plus étonné si tous les auteurs de Paris sont millionnaires ! ^

Géronte était encore à rêvasser sur l'histoire de la

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