‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 50 sur 161 · L*HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L*HOMME DE LETTRES

révolution, lorsque la porte s'ouvre tout-à-coup. Adolphe, tenant un manuscrit d'une main, et Adèle de l'autre main, se précipite, tombe à ses genoux,

et.... TABLEAU !

Au second acte, Adolphe est à Paris depuis trois mois. Chaque jour il s'est crotté jusqu'à l'échine en courant d'éditeurs en éditeurs pour présenter son précieux manuscrit, le premier œuf de sa poule aux œufs d'or. Mais hélas! comme si tous les libraires de la capitale s'étaient donné le mot, ils lui disent les uns après les autres. — Monsieur, votre nom, s'il vous plaît? — Je m'appelle Adolphe F*^\ ~ Nom inconnu ; Monsieur, je ne puis imprimer votre brochure. — Mais, Monsieur, donnez-vous au moins la peine de la lire avant de la refuser. — Inutile, Monsieur, je ne lis jamais. — Cependant avant d'avoir un nom connu, il faut biea débuter. — Ma foi. Monsieur, je n'en vois pas la nécessité.

Enfin la providence fait que le cent quarante-neuvième éditeur auquel Adolphe présente son manuscrit se trouve un certain Ladvocat, qui avait la manie de vouloir créer de nouveaux noms en littérature : aussi il en a cuit à ce brave homme ! 11 prend le manuscrit, paie 150 fr. à compte, le fait imprimer, prôner et mousser par les journalistes, et voilà Adolphe inscrit au nombre des quatre ou cinq mille hommes de lettres qui battent tous les jours le pavé de Paris.

Changement de décoration; nous voilà à Orléans. Tout pour un beau matin, M. Géronte voit entrer dans sa chambre Adèle, son enfant chérie, chantant, dansante riant, et tenant un journal dans se^ blanches

l'homme de lettres. 189

mains. Elle le pose sur le guéridon, et dirige le doigt de son père sur cet article : « L'édileur Lad*** vient d'acheter, pour la modique somme de 14,000 francs, Touvrage de l'illustre écrivain, M. Adolphe F***, traitant de Vutilité dhine refonte dans la civilisation chinoise, four le bonheur de Vhumanité française. Cet ouvrage aura le plus grand succès.

Huit jours après, M. Géronte partait pour Paris avec sa charmante Adèle qui ne se sentait pas de joie.

Au troisième et dernier acte, la scène se passe dans le magasin de l'éditeur Lad***. Adolphe règle ses comptes avec le libraire, dans un cabinet dont la porte est restée ouverte, et M. Géronte qui vient d'entrer au magasin, sans que sa présence soit soupçonnée, y reste par discrétion en attendant que l'auteur et l'éditeur aient fini.

— Voici notre affaire réglée , dit Lad*** : Je vous ai acheté votre manuscrit 14,000 fr., ci : Vous avez reçu une première fois 150 fr. , — ci. La seconde fois 150 fr. — ci. Voici en sus 200 fr. que vous allez encaisser, ce qui fait 500 fr. ; total 14,000 fr. dont vous allez me donner quittance.

— C'est juste , dit Adolphe , et il prenait la plume pour signer quand M. Géronte se présenta.

— Pardon, messieurs, leur dit-il, il me semble que vous faites erreur ? Vous vous trompez dans votre calcul , ou au moins dans le total.

— Pardonnez aussi , monsieur , mais je vois que vous n'êtes pas dans la partie , dit le libraire. Voici ce que c'est: les 14,000 fr. sont pour le public, et les 500 fr. pour l'auteur. Cela ne se fait jamais autre-

190 l'homme de lettres.

ment. La mousse! monsieur ! la mousse ! le public ne

connaît que la mousse !

— Et vous trouvez des journalistes assez complaisants pour

— Toujours la mousse ; seulement il ne s'agit plus ici que de la mousse du vin de Champagne.

Dénouement. Géronte bénit Ladvocat qui lui promet d'imprimer ses madrigaux ; il bénit ses enfants... Tableau ! et mariage. Grâce à l'annonce des U,000 fr. le livre se vendit ; grâce à ce mccès , Adolphe vendit un second ouvrage 800 fr., un troisième 1,500 fr., et dès lors , il fut classé parmi les auteurs compris , ou, si vous aimez mieux, parmi les véritables hommes de lettres.

Telle est, à quelques variantes près, l'histoire de tous les auteurs passés , présents et futurs. Du reste, dans les salons , ils ressemblent assez à tout le monde, et, s'ils s'en distinguent, ce n'est pas par leur modestie. Ne vous fiez pas trop h leur air bonhomme , et , si vous voulez vous en faire bien venir , affectez pour leurs ouvrages une admiration aussi outrée que vous le pourrez ; vous ne leur en direz jamais , sur ce point , autant qu'ils en pensent. Ne craignez pas de leur casser le nez avec l'encensoir si vous tenez à ce qu'îïs vous prennent pour un homme d'esprit. Avant de leur adresser la parole , tournez la langue sept fois dans votre bouche , car ils ont la susceptibilité très chatouilleuse. Si vous alliez leur dire , par exemple : « Je suis enchanté , monsieur , de me rencontrer avec un homme d'esprit comme vous. » Vous auriez dit une sottise , et vous allez le comprendre. L'homme de lettres , partout où il se trouve en société , est in-

l'homme de lettres. 191

timement convaincu que son intelligence est énormément supérieure à celle de tous les autres , et il peut arriver qu'il ait raison. Si vous le ravalez jusqu'à n'être qu'un homme d'esprit , pour conserver sa supériorité il sera obligé de vous prendre pour u7î sot , vous et les autres, et son raisonnement sera très logique. Vous deviez donc dire : u Je suis enchanté , monsieur, de me rencontrer avec un grand génie comme le vôtre. »

Du reste , parmi les auteurs de génie , il en est qui ont conservé assez de bon sens pour se comporter dans le monde comme des personnages naturels. La société de ceux-là est charmante, pleine de politesse, d'affabilité , de conven mce , et tout en connaissant leur valeur, ils sont indulgents et ne cherchent jamais à en écraser les autres , ce sont eux qui font avancer la civilisation , soit pas leurs bonnes manières dans le monde , soit par leurs écrits.

2^ Lliomme de lettre incompris n'a point de nom, comme dirait un éditeur ; et cependant il était , au collège, un petit phénix qui gagnait tous les prix. Ce qu'il a le mieux retenu de son éducation , c'est le pédantisme de ses professeurs , et quelques vers de Virgile et d'Horace. Il est parti de sa province avec une tragédie dans la poche gauche , une comédie dans la poche droite , un poème épique dans une main , et un roman dans l'autre ; son traité d'économie politique et ses œuvres variées sont dans sa malle. Il vient à Paris exprès pour faire une révolution dans les arts, réformer la httérature et désillusionner le public sur cet imbécille de Corneille, sur ce polisson de Racine, ce sot de Voltaire » sur Chateaubriand , Lamartine ,

Page 1